Quand l’urgence a du sens

Rallumer le feu sacré du changement


Abderrazak Hamzaoui
Lundi 12 Janvier 2026

De la pression à la conviction : Transformer l’urgence en engagement collectif

Quand l’urgence a du sens
Les organisations ne sont pas des mécaniques froides que l’on ajuste par décret, mais des corps vivants, des écosystèmes d’âmes et d’émotions. Elles respirent à travers leurs gens, vibrent selon leurs liens, se déforment sous leurs tensions et renaissent sous l’effet d’une inspiration collective. Elles ne se gouvernent pas comme on manœuvre une machine: elles se comprennent, se ressentent, s’accompagnent. Le changement, alors, n’est pas un ordre, mais un souffle. Et ce souffle a besoin d’un feu pour se propager : le sens de l’urgence.
Avant de le créer, il faut d’abord reconnaître que l’organisation est un système humain complexe. Les structures visibles ne sont que la partie émergée de la conscience collective.

Sous la surface, il y a les habitudes, les relations, les croyances et les émotions, ce réseau invisible qui fait tenir le tout. C’est là que naissent les vraies résistances, mais aussi les véritables leviers. Penser systémique, c’est comprendre que chaque décision est une onde qui se propage, qu’un petit geste peut déplacer tout un équilibre, qu’un mot mal choisi peut fermer mille possibles. Mais comprendre ne suffit pas: il faut aussi aimer. Voilà pourquoi toute démarche de changement doit s’enraciner dans une approche centrée sur l’humain. Car l’organisation ne se transforme que lorsque les êtres qui la composent décident de se transformer eux-mêmes.

 L’urgence n’est pas la panique: c’est la clarté. L’étape la plus difficile de toute transformation est la première, créer un sentiment d’urgence. Mais cette urgence n’est pas la peur qu’on impose, c’est la lucidité qu’on éveille. Ce n’est pas un cri d’alarme, c’est un appel à la conscience. L’urgence véritable ne pousse pas à courir, elle pousse à comprendre. Créer le sens de l’urgence, c’est tendre un miroir au réel, montrer ce qui se perd si l’on ne bouge pas, ce qui peut renaître si l’on agit. C’est transformer la torpeur en éveil, la routine en sursaut de sens.  Une organisation qui dort dans sa zone de confort est semblable à un navire qui flotte sans cap : le vent peut tourner à tout moment. Le rôle du leader n’est donc pas de crier au naufrage, mais de rappeler la promesse du rivage.
 
Aucune réforme ne s’ancre sans une raison d’être

Comme l’écrivait Viktor Frankl dans Man’s Search for Meaning (1946), “l’homme n’est pas détruit par la souffrance, mais par l’absence de sens à cette souffrance.” Le même principe vaut pour les organisations : sans sens, tout effort devient vide, tout changement devient contrainte. Donner un sens profond, c’est replacer chaque action dans une histoire plus grande que soi. C’est rappeler la mission, la vocation, la trace que l’on veut laisser. Une entreprise engagée dans la transition écologique ne convaincra pas ses employés par des chiffres de réduction d’émission, mais par un message plus essentiel : “Nous protégeons le souffle du monde.”  Le sens profond donne à l’action sa noblesse, et à la fatigue sa dignité. Il transforme la peur en ferveur. Il relie la stratégie à la foi, la raison au cœur.
 
Le changement bouscule, met à nu les fragilités et fait trembler les repères

Le changement, même nécessaire, bouscule. Il met à nu les fragilités, fait trembler les repères. La réussite d’une transformation ne repose pas sur le QI des dirigeants, mais sur leur quotient d’empathie. Car on ne dirige pas des peurs avec des tableaux Excel, on les apaise par la présence, par l’écoute, par le regard qui comprend. Apporter de l’empathie, c’est reconnaître que chaque résistance est une histoire blessée, chaque hésitation une crainte du vide. C’est permettre à chacun de dire sa peur, pour qu’elle cesse d’avoir le dernier mot. Là où le management traditionnel accélère, le leadership empathique ralentit pour écouter. Là où certains imposent, d’autres accompagnent. Dans une organisation, l’urgence n’a de valeur que si elle respecte le rythme des cœurs. Elle n’est pas un fouet, mais une main tendue : “Viens, nous devons avancer ensemble.
 
Une transformation ne se mesure pas seulement en indicateurs, mais en histoires racontées

Une transformation ne se mesure pas seulement en indicateurs, mais en histoires racontées. Car ce ne sont pas les chiffres qui font bouger les gens, mais les récits qui donnent un visage à la mission. Simon Sinek, dans Start with Why (2009), nous rappelle : “Les gens n’achètent pas ce que vous faites, ils achètent pourquoi vous le faites.”  Humaniser l’initiative du changement, c’est redonner un “pourquoi” à chaque “comment”. C’est raconter l’aventure commune : pourquoi nous devons changer, pour qui, et vers quel horizon. Dans une entreprise, cela peut passer par des témoignages — d’un client touché, d’un collègue qui a osé, d’une équipe qui a réussi ensemble. Dans une institution, par des récits fondateurs: celui du service, de la mission, de la responsabilité envers la communauté. Là où le management voit un plan, le storytelling tisse un mythe mobilisateur. L’histoire devient le fil rouge qui relie les émotions aux objectifs, la vision au quotidien. C’est ainsi que l’urgence se transforme en énergie, et l’énergie en engagement.

Créer le sens de l’urgence, c’est unir deux sagesses : la pensée systémique et la sensibilité humaine

Comme le disait Ibn Khaldoun dans Al-Muqaddimah (1377) : “Quand les croyants voient clair dans leurs affaires, rien ne peut les arrêter, parce qu’ils sont unis dans leurs perspectives.”
Créer le sens de l’urgence, c’est unir deux sagesses: la pensée systémique qui comprend les interconnexions du monde, et celle de la sensibilité humaine, qui perçoit les émotions invisibles. Un leader du changement doit savoir lire les structures autant que les silences, les données autant que les visages. Car la transformation n’est durable que si elle unit la tête et le cœur, la rigueur et la compassion. Cette clarté est l’âme du sens de l’urgence ne se conquiert pas par la vitesse, mais par la vision. Quand une organisation voit clair, elle cesse de se débattre dans le changement: elle devient le changement.
 
Rallumer le sens de l’urgence, du courage et de la responsabilité

Créer le sens de l’urgence, ce n’est pas allumer un incendie de peur, mais rallumer un feu sacré, celui du sens, du courage et de la responsabilité partagée. C’est faire naître une flamme commune qui éclaire sans brûler, qui guide sans dominer. Le véritable leader du changement n’est pas un stratège, mais un gardien de clarté. Il révèle ce qui doit naître, il écoute ce qui résiste, il ranime ce qui dort. Il sait que l’urgence n’est pas de faire plus vite, mais de faire plus juste.  Et quand ce feu intérieur s’allume, dans un individu, une équipe, une nation, plus rien ne peut l’arrêter. Alors, le changement cesse d’être une menace pour devenir une promesse. Et cette promesse, portée par le souffle du collectif, devient cette force qu’Ibn Khaldoun appelait ‘asabiyya: la cohésion des âmes qui fait les grandes civilisations. Car la véritable urgence n’est pas celle du calendrier, mais celle de la conscience. Non pas l’urgence de faire, mais l’urgence d’être.

Créer le sens de l’urgence ne consiste ni à accélérer les calendriers ni à multiplier les injonctions. Il s’agit d’un acte plus rare, plus exigeant : rallumer le feu sacré qui donne au changement sa légitimité intérieure. Ce feu ne naît pas de la peur de l’échec, mais de la clarté d’un pourquoi partagé. Il éclaire la route lorsque les repères vacillent, il réchauffe lorsque la transformation expose les fragilités, et il rassemble lorsque les certitudes se fissurent.

L’urgence authentique n’est pas un bruit qui presse, mais une tension féconde qui met en mouvement. Elle ne s’impose pas par les chiffres, elle s’incarne dans des récits ; elle ne se décrète pas dans des tableaux de bord, elle se transmet par des histoires capables de relier la stratégie à l’humain, le système à l’émotion, la vision à la responsabilité. Là où les indicateurs mesurent, le récit mobilise. Là où les plans ordonnent, le sens engage.

Réussir une transformation, c’est ainsi unir deux sagesses longtemps séparées : la lucidité de la pensée systémique et l’intelligence du cœur humain. C’est comprendre que le changement ne commence réellement que lorsque chacun se sent gardien de son avenir commun. Rallumer le sens de l’urgence, c’est alors faire émerger le courage d’agir, la responsabilité de choisir et la conviction de contribuer. Car lorsque le feu du sens brûle à nouveau, le changement cesse d’être subi : il devient une œuvre collective.

Par Abderrazak Hamzaoui
Email : hamzaoui@hama-co.net
www.hama-co.net
 
Références bibliographiques
Frankl, Viktor E. (1946). Man’s Search for Meaning. Boston: Beacon Press.
Sinek, Simon. (2009). Start with Why: How Great Leaders Inspire Everyone to Take Action. New York: Portfolio/Penguin.
Ibn Khaldoun. (1377). Al-Muqaddimah. Chapitre III, Sous-chapitre 5. Traduction française : Discours sur l’Histoire universelle, Paris: Gallimard, 1967.


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