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Propos sur le vécu confinementiel




​Brefs propos sur le confinement

Propos sur le vécu confinementiel
Chers confinés (femmes et hommes),

Durant mes jours de confinement (‘uzla, khulwa), je m’offre café et fruits confits et autres douceurs, et ce avant de m’attaquer à la lecture curative et féconde, et à l’écriture comme thérapie et pour ne pas perdre la main.
Nous aurions, me semble-il, la vie sauve si notre confinement nous incitait à pratiquer la double culture, physique et mentale. C’est à cela que je m’attelle, autant que je peux, pour ne pas trop me focaliser sur l’infâme et massivement meurtrier coronavirus Covid-19, et c’est ce dont je témoigne.
Puissent mes propos, ci-dessous consignés, contribuer, un tant soit peu, à affronter cette terrible épreuve pandémique, sachant bien que l’humanité en a connu d’autres de par le passé, avec en moins les progrès de la médecine et de la pharmacopée qui sont les nôtres. Et donc disons  avec Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui  qui s
auve ».
Ce qui me sauve ou plutôt me remet à flot, m’incitant à avoir le goût des autres et à fraterniser avec les survivants, c’est de me retrouver en état d’ascèse avec mes symphonies de toujours : Carmen, Carmina Bourana, La traviata, Hymne à la joie et les muwachahâts, et bien d’autres merveilles qui m’enchantent et font vagues douces et balsamiques dans mon âme et mes sens. Alors, ma femme la coconfinée et moi-même nous dansons un slow attendrissant, puis je lui raconte des blagues drolatiques qui nous font, malgré tout, pouffer de rire.
D’autre part, me confiner ne rime en rien avec esseulement ou retraite décadente et maussade, mais avec retour à mes repères lumineux et éparses qui sont, en supplément à la musique, les sublimes poèmes que je déclame de mémoire à ma femme en cinq langues diverses, mais n’ayant cependant qu’une seule déesse : l’immaculée Beauté et un seul mihrâb, lequel n’est ni oriental ni occidental, mais les deux à la fois, harmonieusement combinés et se partageant les mêmes rayons solaires et les mêmes clairières.
De même, mon confinement m’octroie généreusement une belle opportunité pour revisiter La Peste d’Albert Camus, L’amour au temps du Choléra de Gabriel Garcia Marquez, Le régime du solitaire (Tadbir al mutawahid) d’Ibn Baja et certaines biographies, comme celle de Tchaïkovski, mort du choléra, celle  du sultan saadien Ahmed Addahbi, mort de la peste, sans oublier Ibn Khaldûn dont parents et maîtres ont péri de la peste noire du milieu du XIVe siècle, peste à laquelle j’ai consacré des pages dans mon Le roman d’Ibn Khaldûn, etc.
Man khalâ wa lam yajid, famâ khalâ, disait le grand Cheikh Ibn Arabi. J’espère que ce n’est pas mon cas. Car m’étant pris en aparté, confinement oblige, j’ai trouvé et retrouvé moult choses que j’ai tenu à vous faire partager aimablement.
Enfin, est-il preuve de prévenance et de délicatesse plus pures que celles fournies par l’empereur stoïcien Marc-Aure, au seuil même de ses Pensées pour moi-même. Car sur le terrain mouvant du libre-arbitre humain, ne voulant importuner ni gêner personne, il laissa toute latitude aux lecteurs de le suivre dans ses méditations (rédigées entre deux batailles) ou de lui tirer leur révérence quand bon leur semble.
Pouvoir et sagesse ont rarement fait bon ménage. A cette règle quelques exceptions au sommet desquelles figure notre empereur philosophe, qui mourut emporté par la peste au coeur de son empire Rome, sans laisser d’héritiers dignes de perpétuer ses précieux apports!
Quant à moi, je tire, à mes heures pénibles, une leçon bénéfique de l’une de ses stoïques pensées qui invite à contempler les astres comme si avec eux on tournait. Et cela voudrait dire muter, changer cap et boussole et paradigmes aussi, et pourquoi pas nous délester, en la matière, de notre confinement subi pour  renaître à un autre choisi, intelligent, flexible, altruiste et aspirant passionnément à la vraie vie et à la souveraine santé…«Ce qui ne nous tue pas nous rend forts », disait Nietzsche. Peut-être. Amen !
Votre obligé B. HIMMICH 
qui ne sera jamais Feu.

Du fin fond de mon confinement jusqu'à ses confins, je récidive après  mon article  "Brefs propos  sur  le confinement",  vu que nous sommes  tous appelés  à jouer les prolongations sans  qu'on  sache  jusqu'à  quand  et que l'affaire  semble plutôt  tourner à la déconfiture, voire  au  vinaigre,  ballotés  que  nous  sommes entre  espoir et broyer du noir. En témoignent aussi nos âmes pétries  d'immenses tristesses et  nos  pieds  dans  la glaise.  Et comment  ne  pas  paniquer lorsqu'on nous dit que l’épidémie  peut valser  entre  disparaître et réapparaître. Parole de l'admirable Angela Merkel ! Et donc  qu'il  va falloir s'accommoder du virus  et vivre avec, en plus des masques  et des barrières sanitaires qui créent  un climat délétère de suspicion  envers  l'autre  comme étant  potentiellement contaminant. Et aux vivants incombe le devoir de se montrer dans cette tragédie  disciplinés  et résilients,  en attendant des jours meilleurs. Pour en avoir le cœur  net, je me suis mis, cette fois-ci, à me mêler un peu, par  mobile, de ce qui me regarde  chez mes semblables les confinés,  y menant une  sorte   de  mini-enquête  mi-réelle   mi-hypothétique, sans  me  priver  d'un ferment  romanesque.  Alors  que   de   choses   stupéfiantes  ou  cocasses   ai-je apprises ! Certaines  pouvant  être  perçues  comme  des  scoops.  Jugez-en  vous­mêmes :  "Voile pour tous" et unisexe, résurgence du voile almoravide,  orgasmer en self service,  baisers  aériens et à distance,  etc. Choses que  j'aimerais  partager par écrit avec des personnes réelles ou virtuelles.  J'y mettrai  un peu de sel humoristique comme remède  éphémère à notre mal-être. Après avoir fini la relecture de Hay Ibn Yaqdane d'Ibn Tofaïl, Voyage autour de ma chambre  de Xavier de Maistre, Huis clos de Jean-Paul Sartre,  Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier, je me suis mis au travail. Un ex-ami à qui  j'ai posé la question  désormais d'une  actualité  brûlante : "Comment se passe ton confinement?" Il me répond sans se départir d'un iota de son cynisme coriace, atavique.
-Moi, pour être  juste, je reconnais quand  même qu'on doit au coronavirus ­ création  naturelle ou humaine- la baisse significative du taux de pollution de par le monde, celui des cambriolages et des hold-up, sans compter  la disparition des prostituées   racoleuses,  le   désengorgement  prometteur  des   prisons, l'amélioration  de  la  fidélité  conjugale - confinement et  peur  de  la  contagion obligent et un certain  retour  opportuniste à la foi religieuse, etc.
-Tu restes égal à toi-même, lui réponds-je, sur le champ, cynique et qui plus est avocat du diable. A toute  chose, as-tu l'air de dire, malheur  est bon. Tes taux en  baisse   ne  pèsent   pas  lourd   au  regard   du  Mal  massif  et  cruel   que  le coronavirus inflige à tous les terriens de différents  âges et conditions. Ton diable maléfique et humiliant est là parmi nous pour être combattu  et radicalement exterminé.   Nos illustres  savants  et chercheurs s'y  emploient et  finiront  par  y arriver  après avoir cerné le gène du virus et séquencé  son génome. Et alors toute l'humanité fera le V de la victoire par K.-O. écrasant.
-A toi, rétorque-t-il, insensible et défiant,  je te souhaite  du courage  et plus encore  aux saints  scientifiques pour annihiler le méchant  virus  et surtout pour rendre impossible, ce qui n'est pas acquis, son retour  adaptif en vagues nouvelles et  en  rebonds.   Mais  quoi  qu'il  en  soit,  n'oublie   pas,  bel  ami,  que  les  deux dernières guerres mondiales,  le bombardement atomique  de Hiroshima et Nagasaki et les colonisations génocidaires ont  massivement tué  beaucoup  plus d'humains que le très  maudit  coronavirus ! Fais-en une comparaison statistique macabre  et tu seras  mieux renseigné,  d'autant plus si tu prends  en compte  les millions  de morts  de la grippe  espagnole  (en vérité  américaine) à la fin de la Première Guerre  mondiale, pandémie  à nulle autre  pareille. En outre, si le monde de l'après-tsunami virologique  deviendra,  en fin de  chamboulement,  meilleur, c'est quand  même quelque  part grâce à lui. Un peu de gratitude, dis donc... Dis­ moi, puis-je, à mon tour, te poser une ou deux questions, peut-être indiscrètes.
-Puisque  tu en annonces  la couleur, dis-je, allons-y pour  une seule, car j'ai d'autres coups de fil à donner.
-Voilà, et le très  bon  Dieu, l'omnipuissant, l'omniscient, le compatissant, etc.,  où  est-il dans  tout  ça ?  Qu'attend-il  pour  bouger  le  petit  doigt  et pulvériser  ce Mal absolu qui ravage ses créatures et leur terre,  laquelle  est en passe de devenir dangereusement habitable  ?
Je prends  mon courage à deux mains et lui réponds :
- C'est par mobile qui me fait mal à l'oreille que tu me poses ta si complexe et pernicieuse question. Alors différons.
-J'espère  qu'on n'est pas sur  écoute, lance-t-il.  D'ailleurs  je n'ai nullement médit  de notre  Seigneur le Sauveur. Et sache que ma question  est sur beaucoup de lèvres des deux sexes, de plusieurs formes et couleurs. Je te laisse le temps d'y réfléchir et vaquer, comme bon te semble, à ton confinement. Enfin, ne t'aventure pas  à me chercher  pour  un face-à-face ou  une  poignée  de  main,  car  je serai hermétiquement voilé ou si tu veux masqué,  et j'ai une canne  pour  mesurer au centimètre près la distanciation réglementaire, comme c'est décrété  par la puissance  publique... 
Maintenant écoute-moi  bien, je vais de ce pas rejoindre  ma putain  respectueuse Nadia la  jeune et  très  saine  à qui  j'ai donné  asile  contre virus, chômage, humiliation,  faim, effroi, folie ... Tout l'appartement, elle le passe au  peigne  fin, désinfectant avec  parcimonie   coins  et  recoins.  Soudain,  je lui déclare   ma  flamme.  Faisant  mine  de  ne  pas  comprendre,  je lui  dis  que  je demande sa main, elle me la tend. Sans trop tourner autour  du pot, je lui explicite que  je veux qu'elle  soit ma femme. Submergée  par l'émotion  et les larmes,  elle balbutie  oui je veux;  alors nous nous livrons à des ébats amoureux comme pour fêter  notre  sortie,  elle de la mauvaise  vie et moi de mon célibat  endurci,  puis nous  nous  offrons un bain  commun  où nous  nous  frottons  et rinçons mutuellement ; après quoi nous passons au salon où nous nous saoulons  comme il se doit, au rythme  d'une musique  érotique  accompagnée de mets diététiques, et ce sans à personne quémander permission et encore  moins absolution... Vive la vie ! A bas la pandémie ... A présent, adieu Pangloss de mes deux !
Il  raccroche   sans   entendre  ma  réplique   et  ma  bénédiction  pour  son mariage. En ce temps morose et bien sombre,  prendre l'avis d'un jeune homme dont je suis oncle et qui se targue  de n'avoir  jamais fait le Ramadan. Je lui conseillais, en  cette   matière,   de  ne  pas  faire  dans   l'exhibitionnisme.  Ah  !  les   jeunes déjeuneurs. Mais je reconnais que, contrairement à beaucoup  de  jeunes  de sa génération, il a un langage dépollué et non bâtardisé.
-Allô mec... ça gaze ton confinement?
-Pas  bien   tonton.   Ah  le   rester    chez   soi   !  Trop   de   contraintes et d’interdictions !  Pas  moyen  de  rencontrer les  amis,  mecs  et  gonzesses.   Et les parents se relaient  pour garder  un œil sur leur fils unique que je suis. D'ailleurs à l'extérieur  tout   est  fermé  :  night-clubs,   bars,  salles  de  sport   et  même  les mosquées...  Quant  au  vieux, ton  frère,  il a l'air  de couler  de  bonnes  journées entre  ablutions,  prières,  chapelets,  nettoyage  de son dentier et zapping ; et ma pauvre mère qui remplace  la bonne, confinée chez elle, est devenue, comme son homme, téléphage et ne cesse de lui rappeler la prise de ses médicaments et de parfumer l'air du petit salon qu'il pollue à l'envi avec son tabac et même ses rots et pets à répétition, parfois  pudiques  et souvent  sonores.  Il en impute  la cause aux féculents dont il raffole et remplit la panse durant chaque  jour que Dieu fait. Et la nuit, durant le sommeil, il lance des ronflements non-stop  qui ont contraint ma mère à faire, depuis belle lurette, lit à part. Comme pour le rappeler à l'ordre,  je lui explicite ma question:
-Mais toi, en tant que jeune, comment  tu égrènes les heures  de ta journée?
-Eh bien, dit-il, les cours à distance,  mais ça ne vaut pas la classe et le prof en chair  et en os, et puis télé, coups  de fil, lecture,  rêves éveillés et un peu de musculation  moyennant  les  ustensiles  de  la  cuisine. Mais  mes  meilleurs moments  de relaxe je les passe au petit balcon à parler  au mobile avec ma petite amie du balcon d'en face. Et c'est à toi seul que je peux dire ça, cher tonton.  Elle est belle, elle louche  un peu, et avant le foutu fléau quand  je la fixais du regard, elle me saoule, et alors si le lieu s'y prête, on se jette l'un sur l'autre,  et ainsi, elle, quelle  pure  merveille  ! Mais à  présent que  nous  sommes  tous  deux  confinés, épiés,  elle excelle à m'encenser de  paroles  mielleuses,  ravissantes et toutes  si bien sexuées.  Quant à moi, je m'essaye  à lui rendre la pareille  mais sans être  de son  niveau.  Et une  fois appelée  au  périmètre familial, on échange  des  baisers aériens,  et puis elle s'éclipse en me laissant  dans un état de surexcitation intense. Et donc  que  faire,  tonton,  pour  baisser   la  charge  libidinale,  sinon  en  allant revisiter  Madame 5 comme au temps  de ma prime adolescence, et si tu ne piges pas, il s'agit de houwa sabone alkaff, motivé aussi en cela par mon amuse-gueule aphrodisiaque que je picore chaque fois que j'en ai envie. Et si j'use de mots crus et impudiques, je m'en excuse et rappelle-toi que je suis un étudiant en biologie.
A présent, c'est  le tour  d'une  femme  amie, féministe  rationaliste, qui fut belle et  rebelle  à couper    le souffle, et  d'ailleurs elle le reste  en assez  bonne position,  en dépit  du temps  qui passe et qui casse. Militante et méritante, je ne pouvais pas me passer de sa réponse  à ma fameuse question :
-Bonjour  Lalla Kalthoum.  Eh bien, étant  tous  logés à la même  enseigne, comment  gères-tu  ton confinement?
-Que dire, cher ami? Je te mentirai  si je te déclame que ma gestion  est nec plus  ultra.  Le moral,  je l'ai  plutôt  dans  les chaussettes. Je suis, tu le sais,  une femme   engagée   et   d'action,   et   maintenant  avec  ce  Covid-19 qui   ratisse immensément large,  j'en suis comme amputée. Même aller me recueillir  devant les tombes  de mes parents et mon mari, ça m'est interdit, comme d'ailleurs bon nombre  de courses.  Alors je me dois de vivre à huis clos dans l'attente de vraies bonnes  nouvelles qui se laissent  trop désirer  et tardent à venir. Bonnes nouvelles en tête desquelles la fin effective de l'épidémie suivie par un déconfinement libérateur et sans risque aucun. Entre-temps j'essaie de faire la nique à l'ennui et à la monotonie  qui sont, selon  Baudelaire, la moitié du néant,  mais je n'y arrive pas.  Une amie  m'a  dit  que  elle, elle y arrive  en  pratiquant ce qu'elle  baptise orgasmer  en  self  service.  Mon  sommeil   n'en  est  pas  un,  car  trop   agité  ou paradoxal et parfois truffé de pics  cauchemardesques... Un connard hypermisogyne m'a saisi, il y a une semaine,  d'un SMS revanchard : "Maintenant, me  lance-t-il,  tu  peux  par  ce  beau  temps   printanier  mariner  dans  ton   jus féministe  et  surtout militer  en  cultivant  ton  jardin", alors  qu'il  sait  lui  et  sa femme infâme que dans   mon petit  balcon  ne siègent  que deux  pauvres  pots... Mais passons. Je me souviens  de ce connard  pourri,  une tête  à   claques,  qui m'a dit un jour  :  "Sais-tu,  cher  intellectuel,   que  le  seul  avantage   que  la  femme  a  sur l'homme,  c'est qu'elle  met  bas  son  nouveau-né,  alors  que  moi et  toi  nous  ne mettons bas que  notre  merde  en une ou plusieurs  livraisons  ?" Je lui ai fait signe de déguerpir hors de ma vue.
Je l'ai sentie blessée, mon amie, et même humiliée. Alors pour la soulager, je me suis employé  avec ardeur à lui rappeler ses hauts-faits dans  la défense  des femmes  maltraitées, démunies et des mères  célibataires ou seules,  etc. Et puis, elle m'annonce qu'elle a mis son niqab pour sortir  acheter  sa pitance.  Observant un instant de silence, elle me dit d'une voix apaisée :
-Ne t'en  étonne  pas, moi aussi,  comme  tout  le monde,  je dois  mettre  ce qu'on  appelle  faussement un  masque,  car  celui-ci,  on  ne s'en servait  avant  le Covid-19 que  pour  se déguiser  et aller faire un hold-up  ou participer à un bal masqué.  Quant au mien, c'est  bel et bien un voile en tissu  blanc lavable que  j'ai hérité  de ma mère  la Tangéroise. Il me va et me protège  tant  et si bien que  je projette  le breveter  avec motifs fleuris  à usage exclusivement  féminin, et c'est une  jeune couturière qui en sera  la bénéficiaire  alors  que son  mari s'occupera des voiles pour hommes.
Enchaînant,  comme pour valider son choix et son idée, je dis :
-Alors, à l'instar du "mariage  pour tous" maintenant c'est "voile pour tous" comme  au temps  des Almoravides  qui s'appellent aussi  almoulathamoune (les voilés)  contre  les tempêtes   de sable  et la chaleur  torride. Quel bel hommage post-mortem  nous  leur   rendons !  Ironie  de  l'Histoire   qui  fait  un  bras   de déshonneur aux islamophobes de tout  poil, notamment les sulfureux  populistes et partisans de l'extrême  droite ... Il est temps  chère  Kalthoum que  je te libère. Prends soin de toi et que Dieu te garde. 
Resté seul, pensif, je me suis dit que je ne serai pas étonné si elle me confie un jour que pour  mettre  du baume  à son confinement et se préparer à l'après­pandémie,  elle  s'est  mise  à faire  ses  ablutions et  prières  quotidiennes en  se justifiant que c'est là  l'ultime carte qui lui reste à jouer. Soudain, un souvenir  me remonte  à la mémoire,  comme  pour  m'égayer  un  peu,  celui  d'un  bal  masqué auquel  j'ai participé  nuitamment, il y a belle lurette,  avec sur le corps  une mini­djellaba  jabliya, un tarbouch rouge écarlate, un papillon  au cou d'une  couleur vermeille  assortie avec celle de  mes espadrilles Nike et  une  paire  de lunettes solaires flambant  neuf. Un autre  souvenir, pathétique celui-là, me rappelle  un flic, sur la plus belle avenue   du  monde,  qui  arrête une  femme  voilée,  lui  intimant l'ordre   de  se dévoiler. Prise de panique,  elle s'exécute  en montrant sa calvitie et clamant,  les larmes  aux yeux : c'est pour cacher  ma disgrâce causée  par un cancer  que je me le mets,  Monsieur. C'est alors  que  j'interviens pour  demander au flic de laisser cette  femme en paix vêtue  comme elle était.  Furieux, il m'ordonne de foutre  le camp. J'ai refusé  fortement, encouragé par trois  gaillards  venus  à la rescousse, un Maghrébin  comme moi et deux frères africains. Les prenant à témoins,  je leur dis  l'objet  du  litige  et  au  flic de  faire  son  PV,  mais  - surprise! - il s'éclipse furtivement et se fond dans la foule, feignant  répondre à une urgence professionnelle. La femme me remercie  de tout cœur en m'embrassant la main et disparaît  dans   la  bouche   du  métro,   après   avoir   reçu  de  moi  des  baisers chaleureux sur ses deux mains et son front. Tressaillant d'émotion, j'ai eu le sentiment d'avoir  vécu un moment  de fraternité sublimissime. Et du coup,  j'ai mesuré  à quel point des Français dits de souche foulent aux pieds les valeurs  de la France des Lumières  et des  droits humains  : Liberté, Egalité, Fraternité que nous  aimons  et aimerons toujours envers  et contre  les idéologues  haineux  et cabosseurs, les Arabes  de service et autres  serfs volontaires et agents toxiques. Le  surlendemain,  j'ai  reçu  de  Kalthoum  deux  e-mails  où  elle  accuse réception  des deux miens qui tour à tour l'ont fait rire et pleurer. Elle m'a promis de  me  raconter   de  vive voix des  drames   et  anecdotes dès  que  nous  aurons recouvré   notre   liberté   de  rencontre  et  de   mouvement.   Elle  m'en   a  livré seulement quelques  titres  : Une adolescente qui s'est défenestrée par dépit amoureux,  une autre  pour  avoir  perdu  son fiancé fauché  par  l'épidémie ... Une amie  qui  a  fait  deux  tentatives de  suicide,  mais  qui  sont  restées,  selon  son expression, lettre  morte...  Un jeune  homme  qui  lui  a  rapporté le  cas  d'un couple  voisin  qui a longueur  d'heures se  lancent  véhémentement des  injures pour ne pas en  venir aux mains. La femme taxe son mari de sale virus et celui-ci lui  réplique   :  ferme   ta   gueule   sale   corona...   Une  des   collègues   de   mon informatrice reprend la cigarette  après  un sevrage  de six ans et se met  à fumer comme une cheminée,  et ce dès qu'elle  a entendu à la télé que la nicotine tue le coronavirus dans  l'œuf  ou  dès  ses  premiers symptômes... Quant  au  vin, elle continue  à en boire mais bien chauffé, car ainsi, dit-elle, il dérange  le virus ou le sonne ... Enfin, une cousine, poursuit Kalthoum, m'a conté  un cauchemar où elle a vu le virus  métamorphosé en monstre tout  de noir vêtu, avec sur  la gueule  un masque  en peau  zébrée  puante  et sur  la tête  une couronne  truffée  de clous et d'épines. Il la crucifie sur  son lit et la viole sauvagement. Réveillée en sursaut, toute  en sueur, souffle court  et le cœur  battant la chamade.  Elle en informe  sa généraliste, laquelle  lui conseille  de  prendre une  douche  tiède,  un calmant  et d'être  zen. Avant de prendre congé de moi, je l'assure que mon vécu confinementiel bientôt  elle  le  recevra,  puis  elle  me  promet   de  m'informer des  SOS femmes battues, et part  s'en acquitter et alerter qui de droit. Une fois seul, je me suis mis à m'enquérir des nouvelles du monde, prenant acte  qu'un  virus  dont  on ne cerne  pas encore  le gène  pathologique sème  à ce point une monstrueuse pagaille inédite et tentaculaire, et ce sur terre, sur mer et dans les airs. De mémoire d'homme,  c'est du jamais vu! Hécatombes, cimetières et fosses communes à perte  de vue à l'échelle  planétaire; économies  mises plus bas  que  terre;  entreprises aux abois  ; pays de l'UE en  récession; la première puissance  US (avec 1 million d'infectés) impêtrée dans une crise monumentale et impuissante devant  ses  25 millions de chômeurs,  la chute  du prix du pétrole  à zéro dollar le baril, se trouvant,  du coup, lui aussi, confiné (en stockage)  tandis que le président évangéliste,  le bourreau des Palestiniens et le super  serviteur des faucons israéliens ne cesse de cumuler  bourdes  et infamies, et qui pour  ne pas choir s'agrippe fortement à sa trempe, et n'éprouve  aucune  gêne à taxer le réchauffement climatique  de mensonge  (it's a lie), ni à priver l'OMS de la quote­part  américaine (comme  il l'a fait auparavant pour 1'UNESCO) et ce au motif qu'elle  n'a pas vu venir le Covid-19, ni à prophétiser haut et fort que l'eau  de javel et autres  détergents sont  l'antidote du coronavirus et qu'il serait  bon de l'injecter  aux  malades.  Cette  recette  abracadabrantesque, dit-on,  lui aurait  été soufflée par un virologue de pacotille. Quant aux pays en voie de développement
à perpétuité, ils essaieront de survivre  à crédit  auprès  du FMI et de la Banque mondiale pour  une incertaine relance, en hypothéquant leur liberté  de choix et d'action   et  l'avenir   des   jeunes,  autrement  dit  leur   souveraineté  politique, économique et au-delà.
Enfin, la pandémie,  une fois jugulée après  d'autres vagues et rebonds probables,   ses  retombées  calamiteuses  ne  s'arrêteront  pas  aux  secteurs ci­dessus  indiqués,  mais elles s'étendront au domaine  psychosomatique. Ainsi les psychiatres auront  beaucoup  à  faire  avec  les  endeuillés de  longue  durée  ou même  à vie, les névrosés  obsessionnels, les asthéniques, les paranoïaques, les claustrophobes, les insomniaques, les déprimés à divers degrés  et bien d'autres patients saturés de cicatrices  et séquelles  indélébiles,  en somme  les écorchés vifs, ceux qui éprouvent perpétuellement ce que Miguel de Unamuno nomme  El sentimiento  tragico de la vida.
A suivre

Si la grande mutation ne s’opère

Si la grande mutation ne s’opère,
La pire des pestes s’en prendra à ton corps, frère, à mon corps,
Aux corps de tous les précaires et les démunis de tout poil,
Qui naissent au monde du labeur et y meurent.
La pire des pestes,
Quelle écriture pourrait en rendre compte
Et nous en rendre compte ?
Et n’ayant nul abri en campagne ou habitation de plaisance,
Tu tourneras en rond, comme moi, comme eux,
Cherchant vainement à nous échapper.
Il y a le large, bien sûr,
Mais un frère, c’est de l’aimant.
Tes frères te retiendront donc à eux,
Et à leur propos fameux :
Il n’y a de salut que collectif.
Et sache que tout sauf-conduit est illusoire.
Tout sauf-conduit ramène à la peste,
Joint ta base à ton sommet dans le gisement.
Et tu chancelleras,
Et tu paieras de ta vie l’alliance
De la pénurie et de l’oppression,
Si la grande mutation ne s’opère
En toi, en moi, en nous, frères.
Perpétuelle menace sur nos corps,
Elle (la pire des pestes) sera si massive, si ravageuse
Qu’il faudra pour en témoigner un oeil surhumain.
Et ton cri et nos cris, nous populations infectées, seront longs,
Si longs et tragiques qu’ils n’auront d’écho que chez des peuplades
Lointaines dont l’écoute n’est pas encore souillée par les moeurs courantes.
Elle s’appelait Az-zahra.
Elle était ton amour et mon azur,
Notre nuage vert en somme.
Et maintenant que la peste l’a enterrée,
Nous la retenons de mémoire,
Comme signe de notre plénitude manquée
Et nous perdrons d’autres, de nouvelles Silles du bon vent,
Si nous n’en prenons pas soin.
Ainsi devrai-je tout comme toi, frère,
Garder un oeil sur elles et un autre sur la menace
Qui sera imminente,
Si mon tonus et ta teneur s’effondrent,
Si la grande mutation ne s’opère.
“El deber de todo revolutionario”
Est de se tenir debout en éveil
Là où les générations décadentes sommeillent.
Je ne suis ni charognard,
Ni prédicateur de champs de ruines.
Mais mes nouvelles qui viennent du Sin fond de la nuit
Pour informer le jour,
Mes nouvelles assorties de Slammes Sines
Ont pour source sûre mes agences intérieures,
Mes antennes sensibles
Et mon oeil.
Ton oeil hypertrophié, frère.
Ton oeil exorbitant, dehors-dedans,
Ton oeil aride ou larmoyant,
Il détient le meilleur chiffre, l’éclatante parole.
Il témoigne et te signe…
L’essentiel n’est pas que tu remportes des victoires sur les pierres.
Ni que tu te saisisses de quelques trêves au rabais ou passagères.
L’essentiel c’est que tu saches pour qui
Tu mets en état de culture les marécages.
Si c’est pour tes frères, vas-y et opère.
Si c’est pour d’autres, NON.
Ton frère ?
Tu le reconnaîtras à sa plaie,
Visible ou cachée.
S’il est fou, enlace-le davantage.
Car il est celui qui a rompu avec la peur
Et s’est barricadé dans des périmètres interdis
Et a tout dit,
En disant l’alphabet vital et la clarté.
Quant aux autres, tes ennemis de classe, frère :
Ce sont ceux qui investissent ton for intérieur,
Ton sang et ta chair,
Ceux qui te poursuivent jusqu’au tréfonds de ta détresse
Et te torturent même en temps de trêve,
Ceux qui t’immatriculent, te Sichent,
Et te rendent familier à moult maladies,
En étouffant ton espérance de vie allègrement.
En te poussant à péter ta Sleur prématurément.
Tu crèves donc, homme, sans même pouvoir crier.
T’annonçant le temps qu’il fera, je dirai :
Ni coupes de vie, ni miracles purs,
Mais mers de mainmorte et terres, volées,
Mais âmes en peine et corps abîmés,
Et nulle part où aller. Nulle part où aller…
Alors aménage tes assises et décrète l’état d’alerte.
Taille ta vigilance dans la hauteur du feu fertile,
Et renaîs aux Sins les meilleures ;
Il est question de ton être en péril
Et de la peau d’hommes et de femmes,
Tes frères et soeurs en humanité…
Bensalem HIMMICH

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Par Bensalem HIMMICH
Dimanche 17 Mai 2020

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