Libération

Ouvrir le capital, fermer les yeux sur les vrais problèmes

Entre régulation et libéralisation, les pharmaciens s’interrogent sur l’avenir incertain de leur métier


Mehdi Ouassat
Samedi 14 Février 2026

Le médicament n’est pas une marchandise comme les autres

Ouvrir le capital, fermer les yeux sur les vrais problèmes
A quelques jours d’une réunion décisive prévue le 17 février entre le président de l’Ordre national des pharmaciens et le Conseil de la concurrence, la tension monte dans le secteur pharmaceutique. Au cœur du débat, une question qui dépasse de loin les considérations techniques liées au projet de décret fixant le prix des médicaments. C’est l’architecture même du modèle officinal marocain qui se retrouve aujourd’hui exposée à une remise en cause profonde.

La Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc a officiellement appelé le président de l’Ordre à rejeter le principe de l’ouverture du capital des pharmacies, une orientation suggérée dans l’avis rendu par le Conseil de la concurrence. Cette recommandation, qualifiée d’«ouverture encadrée» du monopole de la propriété des officines, prévoit également la possibilité de créer des chaînes de pharmacies. Présentée lors d’une réunion tenue le 5 janvier dernier avec les acteurs du secteur, elle a suscité une vive opposition syndicale, au point de retarder la publication officielle de l’avis et d’ouvrir la voie à de nouvelles discussions.

Derrière les arguments juridiques et économiques avancés par le Conseil, une logique se dessine. Selon l’institution, la prédominance du statut de personne physique dans la détention et la gestion des pharmacies limiterait l’accès au financement et freinerait le développement du secteur. L’ouverture du capital serait ainsi perçue comme un levier pour renforcer les capacités d’investissement et moderniser le réseau officinal.

Mais pour les syndicats, cette lecture occulte la réalité du terrain et répond à un problème qui, selon eux, ne se pose pas dans les termes avancés. Le marché marocain serait d’ores et déjà largement couvert, avec un excédent estimé à près de quatre mille pharmacies. La question ne serait donc pas celle de l’expansion géographique ou de l’accès des citoyens aux médicaments, mais celle de la viabilité économique d’un grand nombre d’officines. Près d’un tiers d’entre elles seraient aujourd’hui menacées de faillite.

Les représentants de la profession pointent une cause bien différente à cette fragilité. Ils évoquent le non-respect des règles encadrant la distribution et la vente des médicaments, qui viendrait déséquilibrer le secteur et fragiliser les structures les plus vulnérables. Dans cette perspective, ouvrir le capital reviendrait à contourner le véritable enjeu, sans traiter les dysfonctionnements qui minent le système.

Au-delà des chiffres, c’est une certaine conception de la pharmacie qui est en jeu. Pour la Confédération, l’officine ne saurait être réduite à une entité commerciale soumise aux seules logiques de rentabilité. Elle incarne une mission sanitaire et sociale, fondée sur la responsabilité personnelle du pharmacien, tenu légalement et médicalement d’assumer les conséquences de ses actes. Transformer ce modèle en autorisant l’entrée de capitaux extérieurs risquerait, selon ses détracteurs, d’altérer l’indépendance du professionnel, de fragiliser l’éthique de la pratique et de diluer la responsabilité.

Les expériences internationales sont également invoquées pour nourrir le débat. Là où des chaînes de pharmacies ont été autorisées, certains observateurs révèlent une concentration du marché entre les mains de grands groupes d’investissement, une évolution des politiques de prix et un affaiblissement du rôle social des officines de proximité. Le risque, selon cette analyse, serait de voir le médicament devenir un produit comme un autre, intégré dans des stratégies commerciales pilotées par des intérêts financiers parfois éloignés des impératifs de santé publique.

La question de l’emploi des jeunes diplômés, souvent avancée pour justifier l’ouverture du capital, fait elle aussi l’objet de discussions nuancées. S’il est vrai que nombre d’entre eux peinent à réunir les ressources nécessaires pour ouvrir leur propre officine, d’autres débouchés existent au sein des laboratoires pharmaceutiques, des sociétés de distribution ou des établissements hospitaliers. L’enjeu, selon les syndicats, serait moins de modifier la structure de la propriété que de renforcer les mécanismes d’accompagnement et de financement adaptés au modèle actuel.

Dans ce contexte, la réunion du 17 février prend une dimension symbolique et politique. Elle cristallise les tensions entre une vision libérale du secteur, axée sur la concurrence et l’investissement, et une approche plus attachée à la dimension sociale et professionnelle de la pharmacie. Le président de l’Ordre national des pharmaciens se retrouve placé devant une responsabilité qualifiée d’historique par la Confédération, appelée à défendre les fondements de la pratique officinale et à préserver ce qu’elle considère comme un pilier de la sécurité médicamenteuse nationale.

Au-delà des positions tranchées, une certitude s’impose. La réforme du secteur pharmaceutique ne peut se réduire à une simple question de capital. Elle engage l’équilibre entre accès aux soins, régulation économique et éthique professionnelle. Elle touche à la confiance que les citoyens placent dans leur pharmacien, interlocuteur de proximité et acteur central de la chaîne de soins.

Dans un contexte où la santé publique demeure un enjeu stratégique pour le Maroc, toute évolution du cadre juridique devra s’inscrire dans une vision globale, attentive à la protection du patient autant qu’à la soutenabilité du système. Le débat est ouvert, mais il exige lucidité, concertation et sens de l’intérêt général.

Mehdi Ouassat

Mehdi Ouassat
Samedi 14 Février 2026

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