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Les ministres se relaient pour ressasser la même rengaine

Migration du personnel médical. Les autorités publiques s’obstinent à ne pas vouloir y voir un problème crucial


Hassan Bentaleb
Mercredi 24 Avril 2024

« La migration du personnel médical national est un phénomène international dû au manque d’attractivité et de motivations et à l’absence d’un cadre adéquat  pour l’exercice de son métier ». C’est ainsi que  Khaled Ait Taleb, ministre de la Santé et de la Protection sociale, a répondu à une question sur la migration des médecins marocains vers l’étranger, lors de la séance des questions orales à la Chambre des conseillers, tenue mardi à Rabat. Une réponse identique à celle exposée en décembre 2023 à la Chambre des représentants.  En effet, le ministre n’a même pas pris la peine de rectifier ou plutôt d’actualiser sa réponse et d’y ajouter de nouveaux éléments.
 
Négation

Une position des plus compréhensibles, pour les auteurs de l’ouvrage collectif : « La souveraineté sanitaire  et la protection sociale en Afrique aux temps de crises », qui soutiennent que le ministre, à l’instar d’autres responsables marocains, estime que «  cette question est loin de constituer un problème des politiques publiques puisque le Royaume a adhéré au cours des années 90 à «l’option diaspora»,  invitant les Etats de départ à se rapprocher davantage des associations et des réseaux professionnels constitués par leurs expatriés à l’étranger, tout en les mettant en contact avec leurs homologues du pays d’origine».

Pour les responsables marocains, précise ledit ouvrage, il n’est pas question de parler de fuite ou d’exode. On parle plutôt de « mobilité des compétences marocaines». Aziz Akhannouch, chef du gouvernement, a déclaré en octobre 2022 lors du forum économique africain «Choiseul», que la migration de ces compétences révèle la qualité de formation de nos médecins, ingénieurs, professeurs et programmeurs et que le Maroc est victime de ses performances en matière de formation des compétences tout en expliquant que le gouvernement marocain ne peut pas mettre un terme à la mobilité de ces compétences.  

Intervenant lors d’une séance de questions orales le 23 juin 2022 à la Chambre des conseillers, Khalid Aït Taleb, ministre de la Santé, et après avoir souligné que 14.000 médecins marocains exercent hors du Maroc, dont 6.000 rien qu’en France, s’est félicité que notre pays compte “de grandes compétences à l’étranger”, citant à ce propos, Moncef Slaoui, le virologue marocain désigné par Donald Trump pour le développement d’un vaccin contre le coronavirus.  En outre, il a affirmé qu’“il est difficile de convaincre ces compétences de retourner faute de garantir aux praticiens des conditions financières et professionnelles similaires à celles qu’ils trouvent à l’étranger ».

Saïd Amzazi, ministre de l’Education nationale, de la Formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, interpellé le 14 janvier 2019, à la Chambre des représentants sur le départ annuel de 600 ingénieurs marocains, a considéré ce phénomène comme «universel» découlant «d’une mobilité générale des compétences entre les continents, en quête de conditions de travail et de recherches scientifiques plus appropriées » tout en expliquant, à l’instar de Khaled Ait Taleb un an après,  que le «Maroc ne présente pas d’incitations permettant de séduire ces compétences en vue de les récupérer».
 
Phénomène normal

« En effet, face au discours alarmant et inquiétant des médecins, relayé et amplifié par les médias et certains acteurs politiques, se dresse un discours officiel défendu par certains membres du gouvernement, certains chercheurs et institutions, considérant la migration des compétences maghrébines dont les médecins comme un phénomène normal », observe ledit ouvrage collectif.   Et d’ajouter : « Pour les partisans de ce discours, il ne s’agit nullement de «fuite » des compétences puisqu’ils considèrent le mot « fuite ou exode» comme «contre-productif» et renfermant « un jugement de valeur consistant à blâmer ceux qui partent et remettant en cause, de ce fait, le droit fondamental de ces personnes à émigrer» ». Ils soutiennent également que « cette forme de migration internationale est tout à fait normale dans une économie libérale incitant les personnes à haut niveau de formation et de qualification professionnelle à émigrer là où elles sont mieux rémunérées et plus productives ».

« Toujours selon ce camp, précise l’ouvrage en question, les pays du Maghreb ne sont pas les seuls concernés par le départ des médecins. Autrement dit, il n’y a pas de spécificité maghrébine en la matière puisque de très nombreux pays du monde connaissent eux aussi le départ de leurs compétences.  La migration des médecins n’est donc, pour ce camp, qu’une forme de mobilité internationale séculaire qui traduit un choix personnel et reflète l’insertion de pays de la région dans la mondialisation migratoire », expliquent les auteurs dudit ouvrage.
 
Construction sociale

Et de conclure : « Tout problème public n’est que le résultat d’une construction sociale préalable qui exige la sélection de ses éléments et sa reformulation de la part des acteurs publics ou sociaux ainsi qu’une détermination des mesures à prendre pour le résoudre. Vincent Dubois (“L’action publique”, 2009), suppose l’existence de trois conditions pour parler d’un problème public : un niveau de connaissance suffisant, certaines normes sociales et une mobilisation d’acteurs. Cela dit, le sujet de la migration des médecins maghrébins semble loin d’atteindre le stade d’un problème public, vu que des informations claires et précises, et des cadres pour l’interpréter font défaut. D’autant que cette migration ne paraît pas préoccupante du point de vue des normes sociales et des considérations morales et mobilise peu les “entrepreneurs de morale” (syndicats, partis politiques et chercheurs, société civile…) pour reprendre les termes du sociologue Howard Becker. Le sujet de la migration des médecins n’a pas l’air, en effet, de faire l’objet de préoccupations majeures auprès de ces acteurs. Il est plutôt raccourci à un sujet médiatique qui fait, de temps à autre, une apparition dans le champ médiatique qui s’alarme de « l’exode des cerveaux » des pays de la région sans que personne ne cherche pour autant à évaluer l’importance de cette «fuite» des catégories de compétences concernées et de son impact sur le développement national. De ce fait, nous pouvons soutenir que nous sommes face à un problème qui peine à occuper un espace dans les arènes publiques, à entrer et à rester sur l’agenda public».

Hassan Bentaleb


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