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Les disparitions énigmatiques des mineurs non accompagnés

Les chiffres annoncés sont à prendre avec des pincettes


Hassan Bentaleb
Vendredi 15 Avril 2022

Les disparitions énigmatiques des mineurs non accompagnés
Un chiffre circule sur le net sans faire de vagues. Pourtant, il donne des sueurs froides dans le dos : 4.898 enfants syriens non accompagnés ont disparu des radars en 2021 en Autriche, selon un rapport du gouvernement de ce pays relayé par certains médias. Selon ces mêmes sources, le ministre de l’Intérieur autrichien a indiqué que son gouvernement ne dispose pas d’informations concernant les causes de ces  disparitions. 
 
Disparitions en vrac

Des disparations qui n’ont rien de nouveau à en croire le journal Le Monde qui a révélé qu’entre 2018 et 2020, quelque 18.000 enfants et adolescents étrangers non accompagnés ont disparu en Europe, tout  en  précisant, cependant, que ces statistiques restent approximatives.  En détail, l’Italie arrive en tête avec 5.775 disparitions recensées, suivie de la Belgique (2.642), de la Grèce (2.118, nombre arrêté à la mi-2020) et de l’Espagne (1.889). «L’ONG Lost in Europe relève cependant la fragilité de ces données. Car, dans certains pays de première arrivée, des enfants sont enregistrés en tant qu’adultes tandis que  d’autres transitent par des pays qui ne les enregistrent pas.

En revanche, un mineur quittant, par exemple, un centre en Espagne pour regagner les Pays-Bas sera compté deux fois. En fait, les échanges de données entre les pays de l’UE concernant ces jeunes sont presque inexistants. Comme, apparemment, la prise en compte de leur situation », souligne LeMonde.
 
Nuances

Toutefois, Ahmed Khalifa, chercheur en migration et acteur associatif en Espagne, considère le chiffre de disparitions concernant l’Autriche invraisemblable par rapport à la réalité des mineurs en Europe.  « J’étais surpris par cette information et j’avais du mal à y croire. En effet, il est difficile qu’un grand nombre de mineurs disparaissent subitement et sans laisser de traces », nous a-t-il confié. Selon lui, le terme « disparition » prête à confusion. 

Il cite le cas de l’Espagne. « Dans ce pays, nous n’avons pas ce genre de problèmes. En tant que société civile espagnole, nous n’avons jamais reçu un appel de détresse de la part des familles ou même de la part des jeunes mineurs sur des cas de disparition.   C’est vrai qu’on enregistre certains cas de temps à autre mais ils sont rapidement élucidés », nous a-t-il déclaré. Et de poursuivre : « C’est le cas souvent de jeunes qui ont atteint l’âge de 18 ans qui n’ont plus le droit de rester dans les foyers d’accueil pour mineurs et qui sont obligés d’aller chercher un hébergement ailleurs. Ces jeunes disparaissent seulement des radars de l’administration. Beaucoup d’entre eux partent vers la Suède connue, au sein de ces jeunes, comme un pays qui offre de meilleures conditions d’accueil ».
 
Filles

D’après notre interlocuteur, le problème se pose plutôt  chez les filles mineures qui disparaissent complètement du paysage une fois qu’elles quittent les foyers d’accueil.   « Nous, en tant qu’acteurs de la société civile, et dans le cadre des concertations annuelles entre les ONGs œuvrant dans le domaine de la protection des enfants et l’administration, nous nous interrogeons sur le sort de ces filles et nous ne sommes pas parvenus  jusqu’à aujourd’hui à trouver une réponse complète et satisfaisante.  Certains expliquent cette disparition par le fait que ces filles travaillent en tant que femmes de ménage dans des maisons, ce qui les rend invisibles dans l’espace public. D’autres estiment que ces filles préparent bien leur avenir en vue de rejoindre leur destination une fois qu’elles atteignent la majorité ».  A ce propos, notre interlocuteur nous a indiqué que les foyers d’accueil pour la tranche d’âge 18-20 ans mis en place par certaines communes, pour répondre au problème d’hébergement des jeunes de cette catégorie, accueillent moins de filles. Parfois, ces centres accueillent deux filles ou même pas ».  Pourtant, il soutient et, en règle générale, que la situation demeure normale et qu’il n’y a pas de signes alarmants concernant un trafic ou des ramifications de réseaux de traite humaine.
 
Motivations diverses

Des propos que partagent d’autres acteurs associatifs qui avancent qu’un grand nombre de mineurs en Espagne ou ailleurs en Europe, rejoignent  un membre de leur famille, trouvent un travail au noir ou sont plutôt contraints au travail forcé pour rembourser leur dette à l’égard de leurs passeurs. Ces acteurs n’excluent pas aussi le danger des réseaux de traite humaine et soulignent des cas d’exploitation d’enfants par des groupes criminels, dont des réseaux de traite d’êtres humains dans  des filières de prostitution comme c’est le cas de jeunes Nigérianes qui ont notamment été mis au jour dans plusieurs pays.

Hassan Bentaleb

Missing Children

Selon l’organisation Missing Children, qui regroupe une trentaine d’associations issues de 26 pays, les diverses autorités nationales ont perdu la trace d’au moins 30.000 mineurs arrivés dans l’Union entre 2014 et 2017. Un nombre qui serait très en deçà de la réalité selon l’ONG qui les estime « beaucoup plus nombreuses ».

Dans un rapport publié en 2017, Europol, l’Agence européenne de police criminelle, estimait à 10.000 le nombre de mineurs non accompagnés (MENA) disparus entre 2014 et 2017. Dans une étude détaillée d’une cinquantaine de pages diffusée le 2 décembre, Missing Children multiplie ce chiffre par trois et estime, comme les experts d’Europol, qu’il est encore appelé à croître dans les années à venir : les réseaux criminels, qui exploitent les jeunes migrants pour le travail, la mendicité ou la prostitution sont, d’après cette ONG, de plus en plus actifs un peu partout en Europe.

Ces disparitions ne se produisent pas seulement dans les pays de première arrivée mais aussi, désormais, en Allemagne, en Suède ou au Royaume-Uni. Londres a identifié plus de 3.000 victimes potentielles de trafics d’être humains en 2018, l’Italie a découvert des enfants de 13 ans contraints de travailler. La France, qui a recensé quelque 2.400 cas d’exploitation en 2018 (dont 12% d’enfants), s’inquiète spécialement du sort de jeunes garçons d’Afrique du Nord contraints de mendier ou de travailler, et de celui de jeunes Nigérianes obligées à se prostituer.

Missing Children met désormais en évidence un triple phénomène : des procédures nationales en vigueur, qui ne permettent pas vraiment de mesurer l’ampleur et de lutter contre cette forme de migration ; l’insuffisance de la coordination entre les pays membres de l’Union et le durcissement généralisé des politiques migratoires, entraînant des effets pervers pour les mineurs non accompagnés.

Source : LeMonde


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