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Le monde de l'art en pleurs : Le théâtre désormais orphelin de l'icône Touria Jabrane





Le monde des arts et de la culture est en deuil. La grande icône du théâtre et ancienne ministre de la Culture, Touria Jebrane, s'est éteinte lundi à Casablanca à l'âge de 68 ans des suites d'une longue maladie.
Personnalité incontournable du théâtre marocain, Touria Jebrane, qui a également marqué de son empreinte la télévision et le grand écran, avait forgé une carrière faite de réussites et de grands sacrifices durant les années 70, 80 et 90. En effet, depuis son jeune âge, la défunte s’intéressait à l’art, au cinéma et au théâtre. C’est à 12 ans qu’elle pose ses premiers pas sur la scène du théâtre municipal à Casablanca pour incarner un rôle dans la pièce d’Abdeladim Chennaoui «Nouvelle vague». Au fil des années, elle développe sa passion pour le père des arts lors des colonies de vacances ou encore à l’école. L’année 1967 sera décisive dans son parcours d’artiste, puisqu’elle prendra part au concours du théâtre amateur lancé  à l’époque par le ministère de la Jeunesse et des Sports. Passionnée d’art, elle se lance ensuite dans une formation académique pour s’imposer dans un milieu dominé à l’époque par les hommes. Après avoir achevé une formation au sein du Conservatoire national d’art dramatique de Rabat,  elle intègre en 1972  l’une des troupes importantes de l’époque, la compagnie Mâamora sous la direction de Farid Ben Barek.
La défunte avait également contribué à la fondation de plusieurs troupes dont «Masrah Achaab», «Masrah Al Fourja», et «Masrah al fannanin al mouttahidine».  Avec feu Tayeb Saddiqi, autre monstre sacré du théâtre, elle avait entamé une étape particulière de sa carrière artistique dans le cadre de la troupe «Masrah Annas», qui a réalisé des pièces de théâtre ayant marqué d'une pierre blanche la scène artistique, comme Sidi Abderrahmane el Majdoube et Abou Hayyan Attaouhidi.  
Aux côtés de son conjoint le  dramaturge Abdelouahed Ouzari, la défunte avait co-fondé une nouvelle troupe qui aspirait à redonner son éclat au théâtre marocain et à hisser son niveau par le biais de pièces théâtrales restées gravées dans la mémoire du public marocain et au-delà.  Ce projet aspirait à insuffler un nouveau vent frais, réaliste et sincère sur les planches du théâtre national. Un théâtre bien évidemment porteur d’une nouvelle vision courageuse et audacieuse.
Dans cette optique, elle crée de nombreuses pièces de théâtre inspirées des œuvres de grands écrivains et dramaturges  et qui feront le tour des scènes et centres culturels du Royaume, dont «Hikayat Bila Hodoud» puisée dans l’œuvre de l’écrivain syrien Mohamed Al Maghout, «Boughaba», inspirée de l’œuvre de Bertlod Brecht (1989), «Contes sans frontières» (1987), «Les Fous sont parmi nous» (1990), «Le Soleil se meurt» (1993), «Les Beaux jours» (1994), «L’Oiseau de nuit» (1997), entre autres. 
Tout au long de sa carrière, elle a travaillé avec de grands comédiens nationaux et arabes, multiplié les expériences et conquis les cœurs de milliers de fans. Sa notoriété dépassait les frontières nationales pour trouver écho un peu partout dans le monde arabe. La première reconnaissance venait de l’Irak, un pays qu’elle chérissait particulièrement, et dont elle gardait de très bons souvenirs. A Bagdad, elle avait décroché en 1985 le prix de meilleure comédienne. Quatre ans plus tard, c’est au tour du Festival de Carthage de primer son talent. Avec le même intérêt, les responsables du festival récidivent en 1991 pour lui octroyer la mention spéciale et le prix de meilleure interprétation féminine. Une année plus tard, la reconnaissance arrive, cette fois-ci du Festival international du théâtre expérimental du Caire, où l’actrice reçoit un «Hommage spécial» pour l’ensemble de son œuvre. 
Touria Jebrane a été ministre de la Culture entre 2007 et 2009.  En tant que membre de l'Exécutif, elle suivait de très près la réalisation des grands chantiers artistiques du Royaume, la Bibliothèque nationale, le musée national et le grand théâtre de Rabat à leur tête. Elle accordait également une attention particulière à la situation des artistes marocains.  Décorée par Feu S.M Hassan II du Wissam du mérite national, elle était également Chevalier de l'Ordre des Arts et Lettres de la république française.

Une pluie d’hommages

Depuis l’annonce du décès de Touria Jebrane, les hommages se multiplient et les témoignages d’artistes et de journalistes sont plus émouvants les uns que les autres, tous saluent la femme au grand cœur et l’artiste hors pair qu’elle était. Dans une déclaration à Libé, le comédien Mohamed Choubi a fait part de sa profonde émotion et affliction  suite à la disparition de «cette intellectuelle et grande femme de théâtre». «Le décès de Touria Jebrane est une perte pour la famille artistique en général et celle du théâtre en particulier, eu égard à la stature et au parcours singulier de la défunte qui s’est investie des décennies durant dans la vie culturelle, et grâce auquel le théâtre marocain a connu un rayonnement et un bond qualitatif considérable, vu son expérience créative exceptionnelle», a-t-il souligné. Quant au critique Mustapha Lalouani,  il a regretté la perte de cette artiste inimitable, en affirmant que sa disparition est une grande perte non seulement pour le théâtre marocain et arabe mais également pour le théâtre dans le monde entier. «Elle était vraie, talentueuse, simple et proche des gens», a-t-il déclaré.
Pour le comédien Abdelkader Ayzoune, la nouvelle est tombée comme un couperet. Dans un entretien avec Libé, il s’est dit «dévasté par la mort de cette grande artiste». «C’était une grande dramaturge, une véritable artiste engagée qui a élevé sa voix pour défendre toutes ces choses qui préoccupaient notre société», a-t-il souligné. «Le Maroc vient de perdre l’un des piliers de la culture du monde du théâtre car c’était une personne unique qui a su ressusciter une part vivante du patrimoine théâtral marocain», a estimé, pour sa part, la comédienne Fatima Ouechay.
Quant à l’actrice Hind Saadaoui, elle a tenu à exprimer aux membres de la famille de la défunte, à ses proches, à sa grande famille artistique et à l’ensemble de ses amis, ses vives condoléances et ses sincères sentiments de compassion pour la perte d’une «pionnière du théâtre national connue par son talent, sa créativité et son action pour faire connaître le théâtre marocain aux niveaux arabe et international».
Neila Tazi, fondatrice du Festival Gnaoua et musiques du monde n’est pas moins affectée par la disparition de Touria Jebrane. Elle parle de la défunte en la qualifiant «d'immense artiste qui a défendu les valeurs de l’identité marocaine». «La scène culturelle perd une grande artiste. Sincères condoléances à ses proches et à la grande famille du théâtre et du cinéma», a-t-elle écrit dans un tweet. 
«Ceux qui connaissent mon amitié avec notre regrettée comédienne savent l'affection mutuelle que nous nous vouions l'un pour l’autre», a écrit, pour sa part, le journaliste Mustapha Abou Ibadallaah. «Parler de Touria Jebrane c'est tout un programme qui remonte aux années 70 et à la période faste du théâtre national en général et du théâtre municipal de Casablanca en particulier», a-t-il estimé. «Elle avait fait ses premiers pas avec le défunt Abdelaadim Chennaoui au sein de la troupe Al Arabia à Derb Soltane. Cependant, son talent n'atteindra son apogée qu'à la Maamora aux côtés de Chennaoui son mentor, Mustapha Dassoukine , Mohamed Miftah, Mohamed Majd, Abdellatif Hilal, Naima Lemcharki, Mustapha Zaari, Ahmed Saari et bien d'autres monstres sacrés du théâtre marocain», a-t-il précisé. Et d’ajouter : «Repose en paix Touria tu es partie alors que ce monde n'est plus ce qu'il était lorsque tu nous régalais par tes rôles inoubliables !».
De son côté, l’équipe de la Fondation Hiba, dans laquelle Touria Jebrane a été membre du conseil d'administration, a estimé, dans une publication sur Facebook, que «la défunte a fortement contribué au développement de l’activité de la fondation et à l'évolution du secteur des arts et de la culture au Maroc». «En cette triste occasion, tous les membres, le bureau dirigeant et l'équipe de la fondation présentent leurs sincères condoléances à la famille, aux amis et fans de la regrettée», lit-on sur la page officielle de la fondation. Le chanteur Saad Lamjarred, dont la famille était très proche de Touria Jebrane, a également exprimé sa peine suite à ce décès. «Adieu ma chère tante ! Que Dieu l'ait en Sa sainte Miséricorde», a-t-il écrit sur son compte Twitter.  

Mehdi Ouassat
Mercredi 26 Août 2020

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