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Le malade mental malmené entre croyances et maltraitance


​Dire que la santé mentale est le parent pauvre du domaine médical au Maroc relève de l’euphémisme.Aux quatre coins du Royaume, on dénombre cinq hôpitaux psychiatriques universitaires d’une capacité de 670 lits au total, six hôpitaux psychiatriques publics (671 lits), 23 services psychiatriques intégrés dans les hôpitaux généraux (795 lits), ainsi que trois services universitaires d’addictologie (48 lits). A la lumière de ses statistiques qui nous ont été fournies par l’Association Ruban d’Espoir, laquelle évoque également une densité de 0,65 lit par 10.000 habitants, de même qu’un manque flagrant en termes de ressources humaines, l’insuffisance en matière de santé mentale n’est plus à prouver. Elle saute aux yeux. Et si l’on ajoute à cela des représentations sociales erronées et caractérisées par une stigmatisation exacerbée, due à une quasi-absence en termes de sensibilisation des populations, les patients atteints de maladie mentale sont loin d’être sortis d’affaire. Heureusement, il existe des acteurs qui œuvrent pour inverser cette tendance, à l’instar de la Ligue pour la santé mentale. La 41ème journée de la Ligue pour la santé mentale, placée cette année sous le thème : «Rétablissement en psychiatrie», nous a permis de faire le point à la fois sur ce thème mais aussi sur le bilan et les perspectives de la Ligue.



Sensibilisation et humanisation, une campagne bienvenue

Apied d’œuvre de bon matin, le docteur Mohamed Agoub, professeur de psychiatrie, enchaîne les allers-retours dans les coursives de la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca, où se tient un événement à caser dans la catégorie «fait marquant de l’année», organisé par la Ligue pour la santé mentale qu’il préside.

La 41ème journée de la ligue
La journée de cette année se détache par rapport à ses devancières»
 «Plus que tout autre journée organisée par la Ligue, celle d’aujourd’hui est particulière. Déjà car le thème de cette année, à savoir le rétablissement en psychiatrie, est un thème porteur et d’actualité. D’autant plus que dans quelque temps, un nouveau Centre universitaire de réhabilitation psychosociale verra le jour, à Casablanca. Ce sera le premier du genre. Il sera dédié aussi bien aux soins qu’à la formation et sera opérationnel début 2020. En plus de cela, il y a tellement d’aspects à aborder dans le thème du rétablissement que l’on a organisé l’évènement sous forme d’atelier pour impliquer les familles et les professionnels du domaine et créer une synergie. En parallèle, on tient des sessions plénières où tous les acteurs sont présents. C’est ce qui donne à cette journée, notamment au vu de son agencement, un caractère inédit par rapport à ses devancières».

Les journées pour la santé mentale
«On fait de la sensibilisation également au niveau des lycées et des collèges»

«Chaque année il y a un thème à cheval entre le médical et le psycho-social. On essaie d’impliquer les familles, les patients et les ONG. On fait de la sensibilisation également au niveau des lycées et des collèges, comme ce fut le cas lors de la semaine internationale du cerveau dans la région de Casablanca. Et cette année, nous comptons étendre nos activités au niveau national. Il y aura des sections aux quatre coins du Royaume qui nous permettront de généraliser cette sensibilisation qui concerne également l’addiction».

Le bilan de la ligue
«On peut dire que nous avons parcouru un long chemin»
«Durant ses quarante années, nous avons travaillé sur deux volets. Tout d’abord au niveau de l’humanisation des structures de soins et de santé psychiatrique. Dans ce cadre, il y a un bilan très positif, surtout que la Ligue pour la santé mentale a été à l’origine de la création des quatre structures de soins à Casa, grâce évidemment aux dons des bienfaiteurs : le service urgence femme, et celui ouvert et fermé homme. Sans oublier le service de psychiatrie de Mohammedia. Ensuite, il y a un bilan lié à nos actions de sensibilisation. Quand je pense que dans les années 80, la santé mentale était considérée comme un tabou, ou que les malades étaient perçus comme des fous, des fardeaux pour la société, on peut dire que nous avons parcouru un long chemin».

L’impact des journées
«Après chaque évènement organisé, nous recevons énormément de retours»

«Notre impact est difficile à mesurer, mais on en perçoit indirectement les retombées. Après chaque journée organisée par la Ligue, nous recevons énormément de retours. Par exemple, l’année dernière, suite à la journée réservée à la santé mentale scolaire et universitaire, nous avons été approchés pour former des enseignants à l’écoute et aider à mettre en place des centres d’écoute et de soutien psychologique comme ce fut le cas ici même à la Faculté de médecine. Donc, il y a eu des retombées dont on perçoit les effets à défaut de pouvoir les mesurer avec précision».

Les ambitions futures de la Ligue
«Nous comptons élargir notre champ d’actions»
«Nous tenons en premier lieu à nous élargir au niveau national. Nous avons beaucoup de membres un peu partout dans le pays et notre idée est de capitaliser sur cette présence. Dans un second temps, nous comptons cibler nos actions et notamment des actions spécifiques comme la réhabilitation psychosociale et la santé mentale des personnes âgées, à travers une équipe mobile qui se déplacera et ira à leur rencontre dans un premier temps avant d’élargir notre champ d’actions».

Les zones rurales
«J’espère que notre première campagne dans la région d’El Jadida en appellera d’autres»
«Il y a une réflexion autour de cette problématique et notamment la santé mentale des femmes enceintes. Nous avons des membres qui vont rendre visite à ces femmes dans la région d’El Jadida, les suivre après l’accouchement et voir s’il y a un problème de dépression, entre autres. Donc nous sommes dans la démarche de sortir des zones urbaines, même si, avec tous les problèmes qui existent au niveau des villes, nous avons en effet tendance à délaisser les zones rurales et leurs spécificités. Mais j’espère que cette première expérience dans la région d’El Jadida en appellera d’autres».

Dr. Imane Rouhli, psychiatre et psychothérapeute: La sensibilisation à la maladie mentale comme maladie organique qui atteint le cerveau et non pas l’ esprit, dans le sens traditionnel du terme, est capitale

Libé : Quel est le lien entre rétablissement et réhabilitation sociale ?
Dr. Imane Rouhli :
Quand on dit rétablissement, on évoque le chemin versla guérison.Quand on parle de réhabilitation sociale, on parle d’une reprise du contrôle de soi par la personne atteinte de maladie mentale, que ce soit au niveau professionnel ou au niveau de sa relation avec son environnement. Donc, on peut dire que l’on ne peut pas être rétabli, sans être réhabilité sur le plan psychosocial.

Qu’est-ce que la remédiation cognitive ?
Comme son nom l’indique, elle consiste à remédier à un déficit cognitif.Elle estsurtout utilisée chez lesschizophrènes mais aussi les bipolaires. La maladiementale laisse desséquelles, et plus elle perdure, plusil y a desséquelles d’un point de vue cognitif, en termes de pensée, jugement et traitement de l’information. Dans ce cadre, la remédiation cognitive est une prise en charge qui permet de retrouver ses capacités cognitives.

A quelle étape intervient-elle dans le processus de rétablissement ?
Après stabilisation de la maladie, en postcure, quand les conditions sont adéquates. On ne peut pas faire de la remédiation cognitive quand le patient est en pleine crise, il faut qu’il soit stabilisé pour que la remédiation soit efficace

Quel peut ou doit être le rôle des acteurs associatifs dans le rétablissement ?
Si on prend l’exemple des associations des usagers, des pères aidants et des familles, celles-là jouent un rôle dans le soutien du patient tout au long de son processus de rétablissement. Sans eux, il ne peut y avoir de rétablissement. Il peut y avoir disparition dessymptômes grâce auxmédicaments, ou un rétablissement psychique du patient via les psychothérapies, maissi cette personne souffrante n’a pas l’appui ou le soutien de sa famille et de son entourage, un maillon des plus importants manquera.

Est-ce que votre travail consiste aussi à donner de l’espoir aux patients ?
L’espoir est le noyau du rétablissement. Si on voit le patient en tant que malade chronique, le praticien lui donne d’emblée une idée de non guérison et de non rétablissement. Que l’on soit intervenant, médecin ou membre de l’entourage,si on ne véhicule pas cette lueur d’espoir au malade mental, on ne pourra pas l’aider dans son processus de rétablissement.

Comment peut-on combattre la stigmatisation et les représentations sociales ?
Ce n’est pas une chose aisée car les représentationssocialessont bien ancrées dansl’inconscient de notre société. On y parvient tout doucement, grâce aux campagnes de sensibilisation et aux explications d’ordre scientifique. La maladie mentale a un sous-bassement biologique génétique et anatomique et en parallèle, il y a aussi l’intervention de quelques éléments environnementaux. Dans ce sens, les explications et la sensibilisation parrapport à la maladie mentale comme maladie organique qui atteint le cerveau et non pas l’esprit dans le sens traditionnel du terme,sont capitales. Car quand on prescrit un médicament, c’est sur la base de l’implication d’éléments biologiques dans la maladie.

Et pour ce qui est de l’auto-stigmatisation ?
La personne atteinte s’auto-stigmatise parce qu’elle fait partie d’une société qui a une perception péjorative de la maladiementale.Etforcément, cela rejaillit sur elle. Quand elle se sent malade, elle ne le déclare pas, n’a pas envie d’aller consulter. Elle est dans le déni.

Comment peut-on endiguer ou inverser cette fâcheuse tendance ?
Comme pour la stigmatisation, on peut y parvenir à grands renforts de campagnes de sensibilisation destinées au grand public mais aussi à un public ciblé, à savoir les familles des patients et les patients eux-mêmes, sans oublier les intervenants en soins de la santé, puisque la stigmatisation est présente même chez les soignants qui pratiquent d’autres spécialités. Pour exemple, je pose cette question : Est-ce qu’un psychiatre est vu de la même manière qu’un cardiologue ? Certainement pas. C’est plus facile de consulter un cardiologue qu’un psychiatre. Et le cardiologue, même s’il est médecin, il n’ira pas forcément consulter chez un psychiatre.

Réalisé par Chady Chaabi
Jeudi 19 Décembre 2019

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