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Le livre. Demain l'âge d'or de Jacque Heitz





Tout objet découvert sur un champ de fouilles appartient à l’Etat et le chef de l’armée censée protéger le camp dans cette zone de non-droit allait certainement mettre la stèle en lieu sûr s’il se rendait compte de sa valeur. Il pourrait la proposer à la vente chez les trafiquants d’art et en tirer une fortune. Par chance, dans la chaleur accablante de l’après-midi, Pétrus était seul. Les soldats somnolaient et les archéologues travaillaient à l’abri du soleil. Pétrus réenfouit la stèle et le cœur battant de l’inouïe découverte, se retenant de hurler sa joie, se rendit à sa tente où dormaient Roya et Shanti, se garda de les réveiller, prit son appareil de photo et ressortit. Le soldat le plus proche, à une quinzaine de mètres, semblait endormi. Pétrus prit une dizaine de clichés du texte bilingue, cacha son appareil au fond d’un sac et secoua la torpeur de tous en claironnant la bonne nouvelle. Le chef de l’armée mit aussitôt la stèle à l’abri dans ses quartiers. Elle disparut pourtant dès la nuit suivante sans que les archéologues désespérés aient pu l’examiner.

En bombardant l’Afghanistan les va-t-en guerre du Pentagone peu soucieux de l’Age d’Or et de ses trésors rendirent le Pakistan trop dangereux pour les Européens qui travaillaient à Nessaraq. Juste après leur départ, il y eut dans la région des escarmouches provoquées par des islamistes ou de simples bandits ou des trafiquants de drogue, d’organes ou d’art et il ne fut plus question de la précieuse Stèle des Licornes. Pétrus se partage désormais entre Bruxelles où il enseigne à nouveau et Londres où il donne des cycles de conférences. Roya et Shanti sont plus souvent dans la capitale anglaise où la petite est scolarisée et où habitent ses deux tantes. Elle parle anglais avec sa mère, français avec son père.

Les rumeurs malveillantes, les soupçons d’espionnage reprennent de plus belle. Et cette fois l’accusation peut paraître fondée. Chaque fois qu’un Bush déclare une guerre, Pétrus se trouve dans le pays ou le pays voisin. Donc... A la solde de qui est-il sous couvert de travaux archéologiques ? Et quand ils apprendront qu’il a réussi à déchiffrer l’écriture des Proto-Indiens à partir des photos agrandies de la Stèle des Licornes, de quel déchaînement ses détracteurs ne se montreront-ils pas alors capables ? Mon café fini, je paye, je me lève (aïe mes jambes, aïe mon dos). Dehors sur la Grand-Place, les façades gothiques dans le vent et la grisaille. Je ferme mon blouson, je remonte mon col et me dirige vers la rue de Dinant. Le café a fait son effet, ma démarche s’affermit. Devant l’immeuble de Pétrus, le mystérieux inconnu est toujours là, il lit ou feint de lire un journal flamand «Het laatste Niews» ? D’un air dégagé j’entre comme si je ne l’avais pas vu. Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu ne dors plus ? Je ne t’ai jamais vu aussi fatigué. Hier de Manosque à Bruxelles. L’hôpital gériatrique avec mes parents. Aïe aïe aïe ! Tu vas me raconter ça. Le repas est presque prêt. Je termine à la cuisine. Mais reste à l’entrée. C’est un peu encombré, tu vois.

L’appartement de Pétrus est avant tout une bibliothèque. Les livres envahissent toutes les pièces, tapissent les murs, s’empilent sur les tables, les chaises, les fauteuils. Les écritures rondes du tamoul, du malayalam, du telugu à côté d’ouvrages en sanscrit ou en urdu. Et d’autres en français, anglais, italien, espagnol, néerlandais. Dans la plus grande pièce, son bureau, trône, plus haute que l’ordinateur, une photo de Roya et Shanti. Plus loin une reproduction du roi-prêtre et d’un protoShiva en lotus semblant indiquer que le yoga existait déjà trois millénaires avant Jésus-Christ. Les tentures orange ensoleillent l’appartement. La cuisine, inaccessible tant elle est encombrée, me confirme que la ménage et la vaisselle ne sont pas des priorités pour Pétrus. Qui s’avance vers moi, vêtu de blanc, souple comme un félin archéologue, et me serre dans ses bras. Je sens ses muscles vigoureux contre les miens ramollis. J’ai devant moi un homme de taille moyenne aux grandes mains solides de chercheur de trésors, au front dégarni, au visage mince sculpté par le vent des déserts et de la Mer du Nord. Et des yeux d’enfant qui n’a pas fini de s’étonner de toutes les merveilles du monde. Je sais que je ne dois pas rêver à un repas comme je les aime avec viande, vin, fromage et dessert. Petrus, non buveur, végétarien, oublie souvent mes penchants peu diététiques. Nous mangeons donc du riz, des légumes et des fruits. Excellent : Je sentirai moins la fatigue cet après-midi.

 Il y a un homme qui te suit dans la rue. Tu le sais?
- Bien sûr. Protection rapprochée. Les services de police prennent très au sérieux les menaces anonymes qu’on m’envoie par mail ou par lettre.
- «on»?
- Aucune idée. Je ne sais pas qui ça peut être
- Tu n’as pas peur ?
- Pas pour moi. Mon côté oriental, fataliste. Mais je suis soulagé que Shanti et Roya soient à Londres. Ce sera bien pire quand je publierai ma traduction de la Stèle des Licornes. Je m’attends à toutes sortes d’accusations. Mais parlons de toi. Ton air épuisé. Ne me dis pas que tu as fait d’une traite Manosque Bruxelles avec tes parents?
- Il le fallait bien. Je ne pouvais pas m’arrêter en route. Je m’occupe d’eux depuis deux semaines, un peu aidé par Odile et par ma sœur. Et hier le grand départ. Je te passe la scène d’arrachement de ma mère à sa maison. J’en tremble encore quand j’y repense. - Mais pourquoi ne les mets-tu pas directement en maison de retraite ?
- J’attends une place. Il y a très peu d’appartements pour couples. En général le mari est mort depuis longtemps. Je reprends des poivrons, de l’eau pétillante avec citron qui ici fait office de champagne.
- Tu dois être complètement éreinté...
(A suivre)

Libé
Dimanche 18 Avril 2021

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