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La vulnérabilité climatique n’est pas une fatalité

Le rapport de Bank Al-Maghrib fait du changement de paradigme dans les politiques publiques une nécessité absolue


Hassan Bentaleb
Mardi 2 Août 2022

La vulnérabilité climatique n’est pas une fatalité
«La lutte contre les effets du changement climatique doit être prise comme un nouveau paradigme en matière d’élaboration des politiques publiques. En effet, et malgré la récurrence des manifestations de ce phénomène d’un côté et la multiplication des textes, des mesures et des politiques de l’autre, la prise de conscience de la gravité de la situation reste encore insuffisante », c’est ce qui ressort du dernier rapport de Bank Al-Maghrib sur l’exercice 2021.

Selon ce document, il est nécessaire d’opter pour «une approche holistique et surtout ferme» pour renforcer la prise en compte des exigences climatiques comme une constante fondamentale de toute action publique ou privée. «Une telle orientation, conjuguée à l’accélération de la transition énergétique que notre pays a entamée depuis plusieurs années, contribuerait par ailleurs à préserver la compétitivité de l’économie nationale face à la multiplication des restrictions liées au climat au niveau des échanges commerciaux, à l’instar du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières que l’Union européenne mettra en place dès le début de l’année prochaine», indique le rapport.
 
Manque de conscience
 
Un constat que partage parfaitement Mohammed Zaoui, chercheur en sciences politiques, qui soutient que  les institutions et les acteurs officiels peinent à s’approprier et intégrer les enjeux, les risques et les défis en relation avec le réchauffement climatique.  Selon lui, ce dossier est loin de faire la priorité des préoccupations des acteurs politiques.  Et ce malgré les efforts du Royaume en la matière traduits en mesures, programmes et plans au niveau national et international. Un rapport du CESE datant de 2015 sur l’intégration des exigences des changements climatiques dans les politiques publiques, a relevé l’absence d’une démarche structurelle globale pour, d’une part, intégrer le risque climatique en amont de la conception et la planification à moyen et long termes des stratégies sectorielles et, d’autre part, réviser d’une manière dynamique les orientations des politiques sectorielles en fonction de l’évolution des vulnérabilités climatiques des territoires.

« Cette difficulté à s’approprier cet enjeu transnational  par les acteurs institutionnels s’est traduite dans les faits par la sous-exploitation et la non optimisation des organes de gouvernance existants outre la multiplicité des acteurs et le chevauchement des responsabilités des ministères en matière de conception et d’élaboration de la politique nationale climatique, comme l’a indiqué le rapport du CESE», nous a-t-il expliqué.

En effet, ledit document a révélé que le morcellement de la politique nationale du climat et sa transversalité ont provoqué, en conséquence, la faiblesse du pilotage opérationnel de cette politique et le manque d’intérêt à la question climat dans les discours politiques des différents membres du gouvernement. Dans ce sens, le CESE a indiqué que nombreux sont les responsables des départements ministériels qui jugent que le dossier climat doit être du ressort du ministère délégué chargé  de l’Environnement et non une politique d’Etat.
 
Administration  fragile et instable
 
Notre interlocuteur estime que ce manque d’intérêt au sujet du changement climatique trouve une partie de  son explication dans l’histoire longue de l’évolution de l’administration environnementale qui révèle une autorité fragile et instable, balancée historiquement entre les ministères de l'Aménagement, de l’Intérieur, de l’Equipement, quand ce n'était pas ceux de l’Energie et des Mines.

« Elle est en permanence en déficit de moyens et de ressources humaines. La discontinuité institutionnelle et sa position en termes de hiérarchie et de protocole ont donné lieu à une autorité affaiblie et sans statut approprié lui permettant d’assurer une large capacité à initier et à faciliter la coopération avec les autres ministères et entre les secteurs » a-t-il noté. Et de préciser : « Ce statut d’outsider a largement impacté la mission de cette autorité censée être en charge de la protection de l’environnement. Ses attributions sont fortement réajustées et souvent concurrencées par d’autres départements ministériels ou secteurs. Pis, l’affaiblissement de l’autorité chargée de l’environnement au niveau de l’architecture institutionnelle nationale s’est traduit par une présence limitée de cette autorité au niveau régional. Ses représentations régionales sont réduites en termes d’étendue du statut comme en termes de capacité d’intervention.  On désigne souvent des structures régionales sans moyens et sans pouvoir ».
 
Echelle locale, coquille vide
 
A l’échelle locale, l’appropriation du dossier changement climatique semble également en panne, souligne Mohammed Zaoui. « Les Plans climats territoriaux (PCT) considérés comme le seul outil pour mettre en œuvre les prérogatives des collectivités territoriales en matière de lutte contre le réchauffement climatique en cohérence avec la politique nationale, sont encore dans leur phase expérimentale. Souss-Massa demeure jusqu’à présent la seule région à donner naissance à son propre « Plan territorial de lutte contre le réchauffement climatique Souss-Massa (PTRC SM) », a-t-il précisé. Et de poursuivre : « Une analyse fine des mesures, des actions et des activités annoncées par le PTRC SM fait apparaître que ce Plan n’est qu’une agrégation d’actions et de mesures appartenant à différents secteurs non liés, destinées à harmoniser l’ensemble des actions fragmentaires et unilatérales engagées en matière de lutte contre le réchauffement climatique, au cours de quelques décennies, soit par les différents départements ministériels, la société civile ou les structures privées. En somme, il s’agit d’un cadre vide dont le contenu ainsi que les modalités d’élaboration doivent être inventés par les acteurs locaux ».

Notre interlocuteur avance que la transposition de la problématique du changement climatique dans l’action locale n’a pas débouché sur la mise en place de nouvelles actions ou mesures, mais elle a plutôt permis l’assemblage et le renforcement des actions préexistantes qui étaient isolées, marginalisées et oubliées en leur donnant une nouvelle légitimité. « Un patchwork qui ne semble pas susciter l’engouement et l’enthousiasme des acteurs locaux qui sont plutôt enfermés dans la logique de leur secteur et défendant ses priorités. Les macro-objectifs des politiques nationales de gestion des changements climatiques paraissent incompatibles avec ceux de compétitivité économique à l’heure de l’ouverture des économies et avec la gestion quotidienne de l’action locale qui doit répondre à d’autres logiques », a-t-il conclu.

Hassan Bentaleb 


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