La viande rouge fait des siennes

Chronique d’une inflation rituelle


Mohamed Jaouad Kanabi
Mercredi 6 Mai 2026

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Il est des traditions que le temps sanctifie, et d’autres que le marché transforme en épreuve budgétaire. Au Maroc, la hausse des prix des viandes rouges, particulièrement à l’approche des fêtes religieuses, relève désormais moins du simple déséquilibre économique que d’un rituel quasi immuable. 

C’est que la viande rouge est devenue un produit de luxe… presque plus sacré que le sacrifice lui-même. Une question existentielle s’impose, dès lors, dans les foyers : doit-on sacrifier un mouton… ou sacrifier son découvert bancaire et s’accrocher à son portefeuille ? C’est là, réellement, un test de résistance financière, une épreuve olympique pour le compte bancaire moyen.
 
 Les dessous structurels d’une crise persistante
 
Chaque année, à mesure que l’ombre de l’Aïd al-Adha s’allonge, les prix s’élèvent avec une régularité presque liturgique, suscitant une indignation aussi prévisible que stérile. Le mouton n’est plus seulement une tradition religieuse et les chiffres récents donnent le vertige. 

A Casablanca, le kilogramme de viande rouge vacille désormais entre les 120  et 160 dirhams, parfois davantage. La viande ovine, vedette incontestée des tables festives, franchit allègrement les 140 à 160 dirhams au détail, tandis que certains marchés évoquent des pointes à 170 dirhams. Une escalade tarifaire qui, loin d’être accidentelle, s’inscrit dans une mécanique bien huilée. Résultat, les prix du mouton vivant et ceux de la viande convergent dans une logique presque cynique, où le marché ajuste ses repères pour rendre la cherté « cohérente » .
Car oui, la demande explose à l’approche de l’Aïd — et avec elle, une tension quasi mécanique sur les prix. Les ménages, pris entre obligation religieuse et pression sociale, alimentent malgré eux cette spirale. Mais, réduire la flambée à un simple effet de calendrier serait une simplification commode et presque coupable.
Mais, la viande est juste la tête de gondole car, derrière elle, l’ensemble des produits alimentaires et autres suivent la même trajectoire : légumes, fruits, transport, énergies…
Bref, une spirale dans laquelle tout augmente sauf bien sûr les salaires. Étrange coïncidence, encore une fois. 
 
Une inflation saisonnière… mais pas seulement
 
Le malaise est plus profond. Il tient d’abord à la fragilité structurelle du secteur de l’élevage. Le Maroc, loin d’être autosuffisant en viande bovine, dépend largement des importations en provenance du Brésil ou de l’Uruguay. Or, ces marchés internationaux sont eux-mêmes soumis à des hausses — jusqu’à 16 % récemment — qui se répercutent sans ménagement sur le consommateur marocain.

A cela s’ajoute un cheptel national en reconstruction, fragilisé par les sécheresses successives et des années de sous-investissement. L’offre locale reste insuffisante, d’autant que certaines périodes biologiques — comme la gestation des brebis — réduisent temporairement la disponibilité des animaux.

Mais, le véritable théâtre de la controverse se situe ailleurs : dans les circuits de distribution. Les intermédiaires, souvent accusés de gonfler artificiellement les prix, constituent un maillon opaque et difficile à réguler. Producteurs, commerçants et distributeurs se renvoient la responsabilité dans un ballet bien rodé, pendant que le consommateur, lui, comme dans le film de “fameux dîner” paie l’addition.

Reste une question, presque provocatrice : faut-il continuer à s’indigner chaque année de ce que l’on sait inévitable, ou enfin s’attaquer aux racines du problème ? Car à ce rythme, la viande rouge risque de quitter définitivement le registre du quotidien… pour entrer dans celui du souvenir.

Mohamed Jaouad Kanabi

Mohamed Jaouad Kanabi
Mercredi 6 Mai 2026
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