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La crise des relations franco-maliennes, aigue et exaspérée plonge la région du Sahel dans le cahot…

La paix et la stabilité s’éloignent vers des horizons incertains


Rachid Meftah
Jeudi 3 Février 2022

La crise des relations franco-maliennes, aigue et exaspérée plonge la région du Sahel dans le cahot…
La junte militaire au pouvoir au Mali à la faveur d’un putsch de quelques colonels de l’armée malienne, survenu en mai 2021, ayant succédé, à intervalle d’une dizaine de mois à un premier coup de force advenu en août 2020, a décidé, lundi 31 janvier, d’une manière abrupte d’expulser l’ambassadeur de France à Bamako.

Le ministre  malien des Affaires étrangères a convoqué le chef de la mission diplomatique française à la capitale, Joël Meyer et lui a «notifié la décision du gouvernement qui l’invite à quitter le territoire national dans un délai de 72 heures», a annoncé un communiqué diffusé par la télévision d’Etat.

Les autorités maliennes ont expliqué que cette décision intervenait en réaction aux multiples propos «hostiles» et outrageux de responsables français à l’encontre de leurs institutions.
La crise politique et sécuritaire au Mal, menaçant pleinement la stabilité de la région du Sahel ne date pas d’hier. Elle couvait depuis fort longtemps mais a été exacerbée davantage avec la prise du pouvoir entre 2020 et 2021 par l’armée et la révocation par le chef de la junte, le colonel Assimi Goïta de son engagement initial à organiser des élections le 27 février.

En effet, les événements sont accélérés depuis le 24 mai 2021, lorsque l’homme fort du pouvoir, le colonel Assimi fait arrêter le président Bah Ndaw et son premier ministre, Moctar Ouane. Auparavant, le même Assimi Goïta, entouré d’autres colonels, avait renversé le président élu, Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020 avant de mettre en place des autorités de transition sous son contrôle. A propos de ce coup de force, le président français, Emmanuel Macron, avait dénoncé «un coup d’Etat dans le coup d’Etat inacceptable».

Le 30 mai, la communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) suspend le Mali, talonné par l’Union africaine (UA).

Le 7 juin, le Colonel Assimi Goïta est investi président de transition et nomme un Premier ministre civil, Choguel Kokala Maïga. En outre, les militaires conservent les postes clés dans un nouveau gouvernement.

Fin juin, l’Organisation des Nations unies prolonge d’un an sa mission au Mali, en insistant sur le retour des civils au pouvoir et l’organisation d’élections libres en février 2022.
Dans la foulée, début juillet, la France annonce  reprendre des opérations conjointes avec les forces maliennes suspendues à la suite du putsch de mai.

Une nouvelle escalade vient escarmoucher ces timides tentatives d’apaisement. Le Premier ministre malien accuse, le 25 septembre la France d’un «abandon en plein vol» en raison de la réduction du dispositif antijihadiste Barkane, voulant justifier la nécessité de s’adresser à «d’autres partenaires», propos que Macron qualifie le 30 septembre de «honte».

De son côté, la Cédéao impose des sanctions  à la junte et une quinzaine de puissances occidentales ne tardent pas à dénoncer, fin décembre, le déploiement actif de mercenaires du groupe russe Wagner au Mali que Bamako dément en bloc.

Et la spirale chaotique infernale s’accentue. Le 9 janvier 2022, la Cédéao ferme ses frontières avec le Mali et place le pays sous embargo, sanctionnant ainsi, notamment la promesse non tenue des militaires d’organiser, fin février, des élections présidentielle et législative dans le pays. Aussitôt, le 11 janvier, Emmanuel Macron déclare que la France et l’Union européenne soutiennent ces «sanctions inédites», suivi le lendemain par son ministre des Affaires étrangères, Jean-Ives Le Drian qui accuse ouvertement les «mercenaires» de Wagner de «soutenir» la junte militaire, sous couvert de lutte antijihadiste.

En réaction à ces déclarations, les Maliens manifestent le 14 janvier et «répondent»  massivement à l’appel de la junte de faire face à ces sanctions et ces accusations.
Par la suite, le chef de la diplomatie française dénonce le 27 janvier un comportement «irresponsable» de la junte au pouvoir malien, qui  a demandé le retrait des forces danoises du pays et prévient qu’il va falloir en «tirer les conséquences» qui s’imposent.

«Vu la rupture du cadre politique et du cadre militaire, nous ne pouvons pas rester en l’état», a-t-il menacé, fustigeant des «entraves» croissantes à l’exercice de la mission des «forces européennes, françaises, internationales».

Ripostant instantanément, le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, déclare que son pays «n’exclut rien» dans ses relations avec Paris ».

Le 30 janvier, Jean-Yves Le Drian considère que les «mercenaires de Wagner se servent déjà en ce moment des ressources du pays en échange de la protection de la junte».

Et c’est ainsi que le 31 janvier, la télévision d’Etat annonce que les autorités maliennes ont décidé d’expulser l’ambassadeur de France. Paris a réagi alors d’une manière laconique et disproportionnée en déclarant «prendre note» de l’expulsion de son ambassadeur, rappelant, par ailleurs, sa solidarité à l’égard de ses partenaires européens et son engagement à poursuivre la lutte antiterroriste.

Flash-back : le Premier ministre de transition malien, Choguel Kokalla avait accusé, début octobre 2021, Paris d’avoir participé à la déstabilisation du pays et à la montée en puissance du terrorisme.

Dans un entretien en russe avec «Sputnik», il avait commencé par blâmer les Français et leurs alliés pour leur action «désastreuse» en Libye, qui a provoqué un afflux de terroristes vers le Mali et avait mis, ensuite, en cause directement l’armée française, l’accusant de former des groupes armés dans l’enclave de Kidal, à l’Est du Mali. Choguel Kokalla Maïga persiste et reproche à la France d’offrir ce territoire à un mouvement proche de l’organisation terroriste Ansar Dine, affiliée à la Al-Qaïda.

«Le Mali n’a pas accès à Kigal, c’est une enclave contrôlée par la France. Il y a des groupes armés entraînés par des officiers français. Nous avons des preuves …Nous ne comprenons pas cette situation et ne voulons pas la tolérer », avait déclaré le dirigeant à Sputnik. L’exaspération était alors à son comble. Quelques mois avant ces déclarations, Paris avait annoncé suspendre ses actions militaires au Sahel, suite à la prise du pouvoir par le colonel Goïta.
Les autorités maliennes y avaient alors vu une forme de renoncement.

A la tribune de l’ONU, début octobre, Choguel Kokalla Maïga avait fustigé « un abandon en plein vol» et avait regretté une décision «unilatérale», prise sans concertation avec le gouvernement malien et les Nations unies. Les relations entre les deux pays se sont, par ailleurs, davantage envenimées à la suite des propos du Président Macron qui avait appelé sur France Inter à ce que «l’Etat revienne» au Mali.

Le point culminant de la crise franco-malienne a, dès lors, été atteint avec l’expulsion de l’ambassadeur de Paris à Bamako en cette fin de janvier 2022. Les autorités françaises se sont contentées de prendre «note» de cette mesure alors que le Chef de la diplomatie de l’Union européenne (UE), Josep Borrell l’a qualifiée de «demande injustifiée» qui «isolera le Mali». Là-dessus, le porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal, a annoncé que les pays membres du groupement européen de forces spéciales Takuba allaient travailler «d’ici la mi-février» à l’adaptation de leur dispositif au Mali au regard de «l’isolement progressif de ce pays». Il a souligné, par ailleurs, que le renvoi de l’ambassadeur français est une étape supplémentaire dans l’isolement dont fait preuve cette junte», estimant que les discussions avec le pouvoir malien sont «rendues très difficiles».

D’autre part, la ministre allemande de la Défense, Christine Lambrecht, dont le pays soutient clairement la position de Paris avait, tout de même exclu, le 22 janvier, tout retrait des soldats de la Bundeswehr déployés au Mali, assurant qu’il ne fallait pas laisser la place aux «mercenaires de la sulfureuse «société paramilitaire russe Wagner. «Moscou ne parviendra pas, par l’envoi de mercenaires, à inciter les Occidentaux à se retirer quasi-automatiquement partout où la Russie ne veut pas nous voir», avait-elle expliqué dans les colonnes du journal «Welt am Sonntag».

Au fond, c’est là précisément, la justification de tout ce chassé-croisé diplomatique, militaire, sécuritaire et surtout géostratégique. C’est sans conteste l’illustration d’un conflit occulte de divers intérêts géopolitiques, économiques… 

La stabilité et la sécurité du Mali et de toute la région en pâtissent particulièrement augurant un avenir confus et incertain…

Rachid Meftah


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