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L’homme qui savait écrire sur les femmes




Hocéïn Faraj fait incontestablement
partie du paysage littéraire marocain.
Ses polars, ses pièces de théâtre
et surtout sa sensibilité des environnements
sociaux nous ont captivés. A découvrir !


«Les dauphins jouent et gagnent » (L’Harmattan, 2009) est un de ces romans policiers proches des intrigues de Jean-Pierre Koffel, qui a d’ailleurs beaucoup encouragé Hocéïn Faraj à se lancer dans la littérature et publier ses écrits. Le roman commence à Agadir, durant la période hippie. Hakim rentre de mission et se rend à Casablanca. Sur la route, il rencontre Simon et sa ravissante épouse, Sybille, qui lui proposent de le ramener à la ville blanche. Simon a un problème avec son ordinateur et Hakim se propose d’y jeter un coup d’œil. D’emblée, il est impressionné par la quantité de livres emmagasinés au domicile de cet homme tétraplégique. Hakim lui parle des études qu’il fait sur les poulpes. La mer est omniprésente dans la vie de Simon, surtout qu’il a perdu l’usage de ses jambes : « La mer, autrefois, je ne m’y intéressais pas. Maintenant que je suis là, j’ai l’impression d’une présence. Quelque chose me parle, que je comprends. Il a fallu que mes amis me trouvent cette maison, juste sur l’océan ».
Cette atmosphère annonce la suite du roman. Ce n’est pas tant l’intrigue, solidement menée, qui est l’essentiel dans ce polar, mais les univers sociaux créés par la plume de Hocéïn Faraj, les personnes aux multiples facettes et surtout le charme de ces femmes sillonnant le périple de Hakim à la recherche d’un inconnu nommé Ali, susceptible d’avoir des documents expliquant les raisons du décès de Hanselmann, un Hollandais avec lequel Simon souhait entrer en contact.
Ce n’est pas une quelconque théorie du complot qu’il faut chercher dans ce roman, ni les clés d’une énigme invraisemblable. Ce livre se lit comme on regarde la mer, au moment du crépuscule. Il suffit de se laisser emporter par la beauté du paysage, et en respecter la longue immobilité. D’ailleurs, lors d’un échange entre Sybille et Hakim, celle-ci lui parle du livre que Simon a envoyé à un éditeur et des retraits qu’il a refusé de faire. On ne peut enlever l’essentiel d’un bouquin. Déboussolé par cette rencontre, et surtout par la mission que lui confie Simon, acceptée sans vraiment savoir pourquoi, peut-être pour satisfaire une petite curiosité, Hakim s’attarde dans les bars populaires de Casa, dans l’étouffante fumée de cigarette, et descend bière sur bière, en se demandant où toutes ces péripéties le mèneront. Par moment, il se sent prisonnier de cette histoire : « Sa situation était comparable à celle de Simon, cloué sur sa chaise roulante. Quand on ne peut bouger, on réfléchit, Hakim répétait l’adage pour se consoler ». Plus tard, lorsqu’il prend conscience que cette affaire est sérieuse, il se dit que son travail est de dénicher les poulpes dans l’océan et non pas les marins en cavale à Casa. Mais la vie est parfois bien étrange.
D’autres personnages entrent en lice et étoffent l’intrigue. Lors d’une fête, Hakim observe une ravissante créature près du disc-jockey : « Elle s’appelait Schéhérazade. Le prénom lui allait comme un gant. Un regard langoureux, un long cou, une chevelure opulente dénouée sur les épaules, moulée dans un caftan, une star se disait Hakim. La star semblait très attachée à ce diable de Moustique. Elle ne le quittait pas d’une semelle. De temps en temps, elle lui donnait un baiser furtif sur la joue, descendait de l’estrade, se permettait un tour de danse, échangeait quelques mots avec les uns et les autres ». Hocéïn Faraj sait écrire sur les femmes prises dans ces agencements deleuziens, ces femmes si belles dans le paysage que l’écrivain construit, avec son style, juste pour elles. C’est à ce niveau que se trouve l’une des principales qualités de ce roman, dans cette façon de peindre les atmosphères en faisant rayonner les présences féminines. Lorsque Sybille se lève et éteint les lumières, en disant à Hakim que la nuit est si belle et qu’il faut savoir profiter de la pénombre, nous ne pouvons qu’être sous le charme de son regard. La présence d’Elga, une jeune peintre venue mettre sur sa toile les paysages maritimes, enchante également l’histoire, notamment son tiraillement entre deux nouveaux protagonistes du récit. Le passage où elle regarde Ted, l’un de ses amants en train de dormir, en imaginant le tableau qu’elle pourrait faire de lui, est de toute beauté : « Le coude sur l’oreiller, elle regardait les traits de son visage apaisés, rajeunis, ses cheveux emmêlés par une tempête qui venait de s’achever, les longs cils qui soulignaient ses paupières, ses épaules d’athlètes couvertes d’une toison de poils noirs et drus qui émergeaient du drap qu’elle avait remonté comme à regret sur un corps offert et prêt à s’offrir. Il suffisait qu’elle pose la main sur les hanches de Ted pour qu’il se réveille et revienne en elle plus fort, plus sûr de lui ».
Le livre de Hocéïn Faraj est empreint de la sensualité de ces êtres de désir, qui cherchent en eux-mêmes des voix de rédemption ou juste un apaisement.
Maâti, l’autre amant brûlant de désir pour elle, lui dit à un moment que la mer est triste. Elga répond qu’il a raison mais confie également que c’est aussi cette tristesse du paysage qui lui a également permis de peindre son plus beau tableau. Merci Hocéïn.

Par Jean Zaganiaris, Cercle de littérature contemporaine
Vendredi 29 Décembre 2017

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