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Comment expliquer ce retour à l’information après des décades d'attrait pour l’interprétation voire pour la surinterprétation ? Pourquoi cette fascination post-moderniste pour l’information non interprétée et l’oubli presque systématique de l’interprétation ? Cet engouement pour l’information au lieu de l’interprétation dénote un changement crucial dans notre conscience moderne. Tandis que l’interprétation saisissait les connexions et les combinassions entres les faits pour en ressortir les sens potentiels ou latents, l’acception postmoderniste est obsédée uniquement par le flux informationnel, par le débit communicationnel. Ce qui compte de prime abord, c’est le traçage obsessionnel des parcours vertigineux de l’information et non plus la causalisation, la mise en contexte, l’application ou l’affinement des grilles d’explication et des modèles d’interprétation.
La tentation informationnelle
Ce passage paradoxal, de l’interprétation à l’information, du phénomène à l’épiphénomène, des produits intellectuels aux sous-produits des réseaux et des groupes, de l’agir communicationnel à l’inaction des individus atomisés, démontre parfaitement l'une des caractéristiques marquantes du nouveau paradigme culturel.
Par crainte des mésinterprétations, on pensait à des garde-fous interprétatifs, à des limites à imposer pour déterminer les degrés acceptables de l'interprétation plausible et constructive et protéger les récepteurs des dérives interprétatives et des envolées subjectivistes voire incontrôlées des idéologues zélés et de l’intelligentsia nostalgique d’un ordre cognitif révolu . Actuellement, on n’impose guère de limites à la réception, à la traque des moindres faits, au suivi minutieux mais sans souci interprétatif de la trame du fait.
L’information et l’événement
L’information commence désormais dans un chaos et finit dans un autre, sans que l'usager n’affiche aucune volonté de saisir les causalités, les motivations profondes et les finalités ultimes de l’événement. Force est de constater que dans cette acception, le fait sera toujours une esquisse à la marge de l’histoire, un commencement qui se fige dans son état embryonnaire. Le fait reste dans les limites de l’anecdotique, du fantaisiste, du pittoresque. Etant donné qu’on a désacralisé l’histoire, le fait, quelle que soit sa force, sa créativité et sa richesse, est toujours un enfantement gâché, une gestation sans lendemain, une histoire irréalisable faute de leviers. L’événement n’est plus pensable ni assimilable, dans cette perspective, étant donné que sans l'histoire finalisée, il est impossible de donner à l’événement toute sa valeur historique. Sans l'histoire, l’action n’est qu’un assemblage d’actions et de réactions dans un espace indéterminé et dans une temporalité infinie. Ce faisant, l’homme postmoderniste se défait de l’histoire, de la connaissance par causalités, et de l’action pour soi et pour autrui. Dans cette perspective, la seule alternative envisageable c’est la perception, la réception du descriptif, l’attente d’un autre déferlement informationnel. On attend le scoop comme on attend une avalanche de neige dans une montagne isolée ou un tourbillon de sable dans un sahara lointain. Le récepteur solitaire est un traqueur de faits choquants, troublants, traumatisants.
Atomisé, l’homme ne perçoit que les débordements, les déferlements, les déchaînements. En conséquence, les faits divers et les poncifs prennent la place des idées-forces, dans la pratique intellectuelle sur-moderniste.
Le fait doit être saisissant, stupéfiant faute de quoi il passera inaperçu. La norme c'est l’exceptionnel. Et quand la norme, vacille, la société devient un théâtre ouvert à tous les vents, à toutes les propulsions.
La bulle informationnelle
Pour fonctionner à merveille, la bourse informationnelle a besoin de capitaux informationnels faramineux. Ce faisant, l’information n’est plus de l’ordre de l’histoire mais de l’échange. La base de la surmodernité, c’est l’échange des informations, sans jamais penser aux contextes, aux modèles et aux finalités partielles ou ultimes des faits relatés, rapportés. Le paradoxe, c’est qu’on n’informe pas pour éclairer les zones noires de l’action humaine mais pour les assombrir, les obscurcir d'avantage.
L’historien laisse ainsi la place au chroniqueur techniciste, dont la mission est de fournir plus d’informations aux masses et d’alimenter aussi fort que possible la bulle informationnelle.
Si le fabulateur ancien cherche à donner un sens, au sérieux et au fantaisiste, le chroniqueur postmoderniste est préoccupé essentiellement par l’alimentation de la bulle informationnelle, et d'éviter tout ralentissement pouvant stimuler la volonté de comprendre, de questionner et d’agir en acteur historique. L‘essentiel, c’est de huiler impeccablement la mécanique informationnelle.
Le flux n’est pas une fin en soi, c’est un mécanisme permettant de fixer l’esprit sur le momentané, sur l’instantané, sur une temporalité condamnée à l’abrogation continuelle, au renouveau sans répit. L'essentiel, dans cette optique, c’est d'assurer la fluidité des faits, sans aucun souci d'éclairage ni d'éclaircissement. En l’absence de causalités quoique partielles, il est difficile d'apporter une explication fiable à ce déchaînement techniciste d'informations, à ce flux informationnel torrentiel.
L’obsession de «la pure» information, renforce la perception au bénéfice de la conscience, la réception non interactive au bénéfice de la compréhension interactive et agissante. L’homme postmoderne est appelé de plus en plus, à se défaire de sa créativité, de son positionnement existentiel pour suivre les péripéties du spectacle moderne sans pensée ni questionnement.
Le cours de la bourse informationnelle ne cesse de grimper, et les traqueurs de bénéfice, sont légion!
Tandis que le débit informationnel monte, le rythme de l’interprétation ralentit jusqu' à l'essoufflement. Le pire c’est que cet essoufflement est la résultante non d’une inconscience non institutionnalisée mais d’une conscience institutionnalisée au plus haut degré.
Les exigences de l’interprétation
L’interprétation exige en réalité un minimum de clarté idéationnelle, de maitrise des mécanismes d’analyse, d’interaction entre la portée des faits et les propositions voire les envolées psychologiques, rhétoriques et stylistiques de l’interprétateur. Les sentiers de l’interprétation sont impraticables depuis la déconstruction des grands récits, et plus précisément de l’Histoire et du sens.
Le temps accéléré agrandit cet engouement pour la consommation des faits décontextualisés au lieu de chercher des connexions entres les faits pour comprendre la sémantique et la pragmatique de l’action humaine.
Quand le fait se défait de son enveloppe historique et se décharge de sa saveur pragmatique, il devient un assemblage aléatoire de réactions, un cumul d'aspirations désorientées et insoucieuses des finalités ultimes de l’existence humaine, une écume informationnelle sans signification.
L’interprétation peut être une mésinterprétation par contingence, l’information est une désinformation par nécessité.
De ce fait, l’hypertrophie de l’information fait barrage à toute ascension analytique ou toute percée interprétative. Informer sans interpréter, indique une indépendance vis –à-vis du perceptible, du contingent, du conditionnement psycho-intellectuel.
Il est impensable d’envisager des changements quand l’histoire est façonnée à l’instar d’une bourse. Un événement est dépendant d’un parcours compliqué, de l’enchevêtrement des convergences et des divergences dans une trajectoire historique labyrinthique par essence.
Peut-on comprendre un monde où le flux informationnel exclut tout flux analytique et bloque toutes les possibilités de l’interprétation savante ? Sachant que les controverses analytiques ou interprétatives s’incluent foncièrement dans l’agir communicationnel, alors que l’usage technique des informations est un désengagement consenti vis-à-vis de l’agir quelles que soient sa quintessence et ses visées.
Les indécisions de l’ère post-décadente
Pourquoi ce passage à contre-courant historique de l’interprétation à l’information béate et primaire ?
Pourquoi on expose, on étale les informations comme on étale les marchandises dans les marchés populaires et on ignore d’ores et déjà de tracer des parcours analytiques ou interprétatifs permettant de clarifier les faits marquants et saillants ?
Pourquoi ce retour à «la pure» formation alors qu’on connaissait au moins depuis la Renaissance la voie des combinaisons, des interactions et des interdépendances cognitives ? Pourquoi on persiste à percevoir une compétition sportive dans sa pure sportivité (la Coupe du monde du football par exemple), alors qu'elle est liée à des connexions géopolitiques et socioéconomiques majeures et à des symboliques culturelles marquantes? Le goût pour l'esthétique, exclut, certainement l'enchantement des connexions, chez le récepteur non averti. Un spectacle aussi grandiose soit-il n’est pas nécessairement un événement. Inéluctablement, le lecteur a laissé sa place au receveur d’informations, dont la seule mission est d’emmagasiner le maximum d'informations exaltantes, excitantes, de s’émouvoir devant le sensationnel, l’extraordinaire et le percutant (politique, économique, psychologique et médiatique…).
Le regard était exhaustif, interactif et totalisant avant l’accélération de l’histoire et la déconstruction des grands récits; chaque événement est situé dans un processus, dans un contexte, dans une historicité. Vidé de toute vision totalisante, le regard postmoderne est axé sur une information sans pensée, une éthique fluctuante, des actions sans événements, des dates sans histoire, des émotions sans états d’âme.
On vit dans le progrès sans le nommer par peur du nommé (le progrès technologique plus précisément !), dans l'indécision sans l’indiquer (la rigueur technique doit être de mise !), dans le présent à défaut du futur (refus systématique des utopies !). Il est impossible dans cette optique de nommer le nommable (l’acquis historique ou scientifique !), de repérer le repérable (le traditionalisme de la postmodernité sur le plan culturel précisément!), de choisir sa démarche avec le ralentissement nécessaire à la perfectibilité (à la manière de Spinoza).
Ainsi, l'homme postmoderniste côtoie étrangement, obstinément une présence éclatée en absence.
Le sens est le grand oubli dans un monde occupé à outrance par l'esthétisation des idées, des affects, des perceptions. Le perceptible se saisit des mentalités comme une obsession. On a vivement critiqué l’historicisme (Dilthey, Husserl, Popper, etc.) pour laisser des champs de ruine occupés par l’indéterminisme, le désordre sémantique, la déconstruction systématique des systèmes et des dispositifs et le chaos post-décadentiste.
La technicisation
de la réception
On est passé de l’esthétisation à la technicisation de la réception. La réception est désormais industrialisée. La part subjective est simplement annulée. La technicisation du regard empêche l’interprétation de la cascade informationnelle. On se connecte comme on entre au cinéma pour se détacher de soi, pour entrer dans un monde ultra –fabuleux, mythique mais dépourvu de la saveur métaphysique des mythes et des fables anciens. On se connecte pour se déconnecter des combinaisons, des interactions, des causalités, c’est-à-dire de tout effort interprétatif savant. Le fait n’est plus un réseau, un confluent de références, de volontés, d’aspirations, mais une action plafonnée pour émouvoir le contemplateur aliéné via l'insistance sur les indicateurs de la bourse informationnelle et le glisser dans un univers de faits détachés, dépendants les uns des autres et exempts de signification.
Le sens dure longtemps
Interpréter exige une volonté de s’afficher, de s’imposer, d’opérer une osmose entre le subjectif et l’objectif, l’individuel et le collectif, le personnel et le commun, le contingent et le nécessaire. S’informer sans s'interroger sur la validité, la consistance historique et historiciste des informations exposées exprime la volonté de se dissocier de toute synergie, de toute interaction exigées entre un moi solitaire, contemplateur et interrogateur et un événement en ébullition. Certes, l’histoire peut hiberner, mais son hibernation ne peut pas durer longtemps comme l’avenir d’Althusser. Les vents soufflent, quand l’histoire s’essouffle comme aux temps ultra-modernistes.
Peut-on se contenter de traquer l'offre informationnelle telle qu' elle est présentée, alors que l’avenir du genre humain exige une intelligence plus pointue des faits, des processus géostratégiques en cours, des raccourcis ou des sagas médiatiques ?.
Peut–on encore s'informer et interpréter les signes de la société, de l'histoire et de l'univers en s’appuyant sur la générosité et la passion de l’autre ? Peut–on réhabiliter la convivialité et la connivence cognitives «jusqu' au sens du frisson» comme disait Louis Aragon ?
« J'ai tout appris de toi sur les choses humaines.
Et j'ai vu désormais le monde à ta façon.
J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines.
Comme au passant qui chante, on reprend sa chanson.
J'ai tout appris de toi jusqu'au sens de frisson. »
Agadir