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L’art pictural souffre en silence à Essaouira




L’art pictural à Mogador est frappé de plein fouet par une crise profonde depuis plusieurs années. Cette composante culturelle, voire identitaire, de la ville se trouve désormais en arrière-plan des priorités des décideurs qui doivent à tout prix mettre en place des mécanismes de promotion et de soutien aux artistes peintres, sculpteurs, et galeristes de la ville.  
Kamal Othmani, intellectuel souiri et propriétaire de la prestigieuse galerie d’art Othello, a vécu l’âge d’or de l’art pictural pendant les années soixante-dix du siècle précédent.
« L’art pictural à Mogador a vécu ses plus beaux jours durant les années soixante-dix avec l’arrivée des hippies dont bon nombre  furent artistes peintres et créateurs. Parmi eux figurent deux artistes de renom, les chiliens Raoul Valdivieso et Arnaud Pomodoro à qui l’on doit cette profusion  de sculptures en bois de thuya actuellement. Avec Boujemaa Lakhdar et Houcine Miloudi qui furent les doyens à l’époque, émergèrent de nouveaux  talents tels Mohammed Zouzaf, Bouhada, Harabida, Slite, Boumazzough et beaucoup d’autres encore. Ensuite une deuxième vague d’artistes dits naïfs a fait son apparition au milieu des années quatre vingt-dix avec Mohammed Tabal notamment », a repris avec beaucoup de nostalgie Kamal Othmani tout en regrettant l’explosion d’une peinture de très mauvais goût avec une floraison de couleurs à la va-vite. Une peinture qui , d’après lui, dénature le paysage car elle est assimilée à de la peinture en vrac.
S’agissant de la situation des galeries d’art à Mogador, Othmani lie le rythme  des ventes des tableaux au flux des  touristes dans la cité. L’activité des dix galeries d’art est devenue ainsi saisonnière et fortement liée à la conjoncture du secteur de tourisme. Toutefois, ces galeries qualifiées de  sérieuses par notre interlocuteur établissent un programme annuel d’expositions en vue de maintenir la promotion de l’art pictural à Mogador.
Nous avons à cet effet contacté la direction provinciale du ministère de la Culture et de la Communication à Essaouira. Il fallait encore attendre plus de vingt jours et relancer la demande par téléphone plusieurs fois pour enfin avoir un appel de la déléguée qui prétend avoir préparé les informations demandées sans pour autant nous les fournir faute de contact du journal sur la demande ! Un argument qui ne tient pas du tout puisque la délégation dispose de toutes les coordonnées du correspondant avec qui elle communique depuis plusieurs années autour des actions et des problèmes du secteur… après une autre semaine d’attente, nous avons enfin reçu les réponses.
D’après les services locaux du ministère de la culture et de la communication, une attention particulière est accordée à la dynamique de création des galeries d’art et des espaces d’expositions. A cet effet, les ministère de tutelle distingue entre deux types de galerie d’art à Essaouira : des galeries d’art publiques ouvertes devant le grand public et gérées par les services du ministère d’une part, et des galeries privées auxquelles le ministère prête accompagnement artistique et soutien financier au profit des artistes exposants.
Selon les éléments qui nous ont été fournis, Essaouira dispose de trois galeries d’art publiques (le Bastion Bab Marrakech, la salle Boujemaa Lakhdar au Musée Sidi Mohamed Ben Abdellah, et la galerie Menzah), en plus de onze d’autres privées. Soucieuse de soutenir logistiquement les artistes de la ville, la direction provinciale a mis des édifices historiques à la disposition de certains artistes afin d’y créer des ateliers et des espaces de création. C’est le cas du Bastion Ouest et de la Maison Abdellatif à la Sqala de la médina.
«  Le Bastion Ouest de la ville est un monument historique mis à ma disposition par la direction provinciale du ministère de la Culture en 1999 à fin d’y créer un atelier de peinture et y exposer mes tableaux ainsi que ceux d’artistes souiris sérieux. Malheureusement, les ventes se font trop rares et occasionnelles vu la concurrence qui nous est imposée par les bazars vendant de faux tableaux à des prix dérisoires. Nous sommes en train de mener une vraie lutte culturelle pour assurer la continuité de l’activité picturale du Bastion Ouest et ainsi protéger cette composante culturelle de la vague de dénaturation qui la prend pour cible»,  nous a  déclaré l’artiste peintre Ahmed Harrouz.
Le problème de  stagnation des ventes des tableaux aux galeries de Mogador n’exclut personne, plusieurs artistes peintres partagent ce triste constat. Selon Hassan Cheikh, artiste peintre souiri, certains galeristes d’Essaouira contribuent  à la floraison de la médiocrité en acceptant d’exposer des œuvres de mauvaise qualité mais à des prix trop bas sous prétexte que les artistes souiris de renom réclament des prix élevés. D’après Cheikh, la crise des ventes des tableaux ne concerne pas seulement Essaouira puisqu’elle touche aussi les galeries d’art à Casablanca et Marrakech. Toutefois, il impute une grande responsabilité aux bazars qui sèment la confusion auprès des acheteurs en exposant de faux tableaux à des prix insignifiants.
« Les galeries d’art d’Essaouira ne disposent pas du tout de normes techniques et logistiques requises pour accueillir des expositions picturales dans de bonnes conditions. D’autre part, les groupes d’intérêts touristiques ne fournissent aucun effort pour soutenir cette composante culturelle intimement liée à l’image de la ville», a regretté Hassan Cheikh.
La crise n’a rien de latent, les artistes peintres et les galeristes continuent à souffrir en silence dans l’indifférence générale de la majorité des acteurs locaux. On ne peut espérer voir émerger de nouveaux talents de grand calibre si l’on n’arrive même pas à maintenir en vie les acquis des vétérans qui souffrent et s’éteignent en silence, mais en toute dignité, comme c’était le cas de Regragia Benhila et bien d’autres.   

Abdelali Khallad
Mercredi 24 Janvier 2018

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