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L’Arabie Saoudite perd de son attrait pour la main-d’œuvre marocaine

Avec un climat économique morose, taxes et charges de plus en plus oppressantes visant les résidents étrangers, un retour en masse au pays est plus que jamais d’actualité




Faut-il s’attendre au grand retour à la mère patrie des Marocains résidant en Arabie Saoudite ? «Oui», nous a répondu sans hésitation Ahmed, résident marocain depuis neuf ans à Dammam. Et de poursuivre : «Si ce n’est pas le cas cette année, c’est sûr que ça se sera fait dans les deux années à venir. Des dizaines de familles avaient quitté le pays au cours des dernières semaines et d’autres devraient leur emboîter le pas dans les prochains mois».  Et pour cause ? La nouvelle taxe imposée depuis juillet dernier sur les travailleurs étrangers avec des personnes à charge fixée à 100 riyals (250 DH) par mois en 2017 avant d’être quadruplée d'ici 2020, à 400 riyals (1.000 DH) par mois.

Retourner ou rester seul
«De nombreux Marocains ont choisi de retourner au Maroc avec leur famille ou de rester seuls, pour une année ou deux avant leur retour définitif. Même des travailleurs célibataires ont opté pour ce choix», nous a indiqué notre source. Et de préciser : «Pourtant, les Marocains restent une exception par rapport à d’autres nationalités comme les Pakistanais, les Indiens ou ceux qui n’ont plus de patrie tels que les Yéménites et les Syriens ».
En effet, pour ces nationalités, c’est le véritable grand départ. «Les Yéménites sont partis en masse dont nombre d’entre eux ont choisi la Turquie, l’Egypte entre autres destinations où ils peuvent trouver du travail. Selon des statistiques saoudiennes, il y a deux millions de personnes qui ont quitté le Royaume jusqu’à présent», nous a précisé Chaimaa, résidente marocaine à Djeddah. Un rapport de la Banque Saudi Fransi publié en juillet dernier a indiqué que 670.000 salariés étrangers quitteront l’Arabie Saoudite en 2020, soit 165.000 personnes par an. Le même document a estimé à 11,7 millions le nombre d’étrangers installés en Arabie Saoudite, dont 7,4 millions travaillent, tandis que les 4,3 millions restants les accompagnent, soit un million de familles.
Ahmed travaille en Arabie Saoudite depuis neuf ans. Il est célibataire mais compte, lui aussi, quitter le Royaume dans une année vers l’Europe. « Imposer une taxe mensuelle aux travailleurs étrangers a été une décision inattendue qui  a pris tout le monde de court. Ceci d’autant plus qu’une grande partie de cette main-d’œuvre gagne entre 3.000 et 4.000 riyals par mois. Si la taxe en question peut être supportée cette année, ce ne sera pas le cas dans les années à venir», nous a-t-il expliqué. En effet, les étrangers travaillant dans le secteur privé sont tenus depuis le 1er juillet dernier de payer pour chaque personne à charge une taxe de 100 riyals par mois, soit 1.200 riyals (2.928 DH) par an. Le montant de cette taxe doublera au fil du temps pour atteindre 4.800 riyals (11.712 DH) en 2020. Les autorités saoudiennes comptent ainsi récolter 18 milliards de dollars via cette taxe contre les 1,1 milliard collectés aujourd’hui, soit une hausse astronomique de 1.600%. Cette taxe représentera 45% de l’ensemble des taxes et impôts en Arabie Saoudite en 2020.
«Un chef de famille doit payer 100 riyals par mois, soit 1.200 annuellement et 2.500 s’il est marié. Avec une femme et un enfant, il faut compter 3.600 riyals. Une famille composée de cinq membres doit s’acquitter de 6.000 riyals (14.640 DH) annuellement, sachant que ces montants sont appelés à augmenter chaque année», nous a fait savoir notre source. Et d’ajouter : «Ces travailleurs étrangers avec des personnes à charge  doivent payer également 500 riyals supplémentaire chaque année comme frais de renouvellement de la carte de séjour et de la Kafala sans oublier les frais de logement, de nourriture, de transport, etc». Ledit rapport de la Banque Saudi Fransi a précisé que ladite taxe représente désormais 21% du salaire de chaque travailleur étranger contre les 1% imposés auparavant. «Si vous prenez mon cas personnel, mes dépenses annuelles qui s’élèvent aujourd’hui  à 25.000 DH voire 30.000 risqueront de doubler d’ici 2020 où j’aurai besoin de 80.000 DH pour assurer tous les frais de résidence, sachant que les perspectives économiques dans ce pays n’augurent rien de bon», nous a-t-elle précisé.

Contexte économique morose
En effet, le premier exportateur mondial de l’or noir subit depuis la mi-2014 une baisse substantielle de ses revenus pétroliers alors que ses comptes étaient excédentaires jusqu’en 2013 et que son déficit a attient  17,2% du PIB en 2016. Au troisième trimestre de 2016, le taux de chômage était de 12,1% dont 34,5% chez les femmes contre 5,7% chez les hommes.
Selon les dernières prévisions de croissance mondiale publiées dernièrement par le FMI, l’activité économique du Royaume devrait quasiment stagner cette année (+ 0,1%). D’autres analystes, de la banque Standard Chartered à l’Institut de recherche du Golfe (GRC), lui prédisent même une récession : une première depuis 2009. Une analyse que confirment plusieurs entrepreneurs saoudiens. Ces derniers ont déclaré, à cet effet, que leur chiffre d'affaires est en baisse et qu’aucun secteur d’activité n’est épargné. Les entreprises fonctionnent de plus en plus avec des budgets et des ressources très limités. Les nouvelles taxes ne feront que les mettre davantage sous pression.

Sujets de critique, victimes des stéréotypes
«Les travailleurs marocains peinent à trouver un emploi stable et bien rémunéré. Les Saoudiens privilégient désormais l’embauche de leurs compatriotes.   Certains Marocains n’ont pas aujourd’hui de quoi se nourrir tandis que d’autres  cherchent seulement  à se faire payer leur billet de retour au Maroc. Pis, la main-d’œuvre étrangère est devenue cible de critiques et désignée comme source de tous les maux dont souffre la société saoudienne (chômage, criminalité, drogues, prostitution…).  Une majorité de l’opinion publique saoudienne nous accuse de voler l’argent et le travail des Saoudiens», nous a confié Ahmed. Et de conclure : «Mais de quel argent et de quel travail peut-on parler puisque nos salaires au Royaume sont les plus bas à les comparer à ceux en vigueur dans les pays du Golfe et ne dépassent guère les 5.000 riyals. Ceci d’autant plus qu’on est souvent accepté dans des postes dont personne n’en veut. Ces mêmes Saoudiens ignorent souvent que nous ne bénéficions d’aucun régime de retraite et qu’on paye des assurances maladie sans avoir le droit d’en bénéficier. De nombreux salariés marocains ont passé plus de 30 ans en Arabie Saoudite et sont retournés au Maroc sans le moindre sou. Rares sont les Saoudiens qui reconnaissent nos efforts et notre contribution au développement de ce pays. On ne demande pas mieux.

Hassan Bentaleb
Mercredi 20 Septembre 2017

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