Jounaïdi L’ art de s’indigner !


Libé
Jeudi 17 Mars 2022

L’artiste Jounaïdi fait partie de ces artistes en quête d’excellence, de perfection, et pour y arriver ; il donne le meilleur de lui-même. C’est ce qui explique la richesse et la diversité de ses réalisations.

Et le choix d’une pratique picturale abstraite n’est pas anodin, il doit s’agir probablement d’opter pour la liberté, pour l’informel. A commencer par se départir du chevalet. Désormais, c’est à même le sol, accroupi qu’il se met à l’ouvrage. Les oeuvres de cet artiste, du moins pour ce qui est de son exposition «Maqamate Houroufiah», s’inscrit sur le plan plastique et esthétique aux antipodes de la calligraphie classique.

Décidé à s’essayer hors des sentiers battus, ses peintures représentent une sorte de brouillage, de confusion, que l’artiste s’emploie à ordonner, à ajuster. Ce qui suppose que le travail se cogite mûrement en amont avant qu’il prenne forme sur le support. Tant son oeuvre s’entame, dans sa dimension pré-picturale, des idées qui se bousculent dans sa tête bien avant qu’elles deviennent visibles, prennent forme matériellement sur la toile. Et la spontanéité du geste tout autant que l’improvisation des formes, laissent penser que le hasard a eu, lui aussi, le plein droit de s’immiscer dans ses oeuvres. Le rendu est-il fidèle à l’idée initiale ? « C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche» disait Pierre Soulage.

Force est de constater que le travail de ce plasticien se caractérise par un esprit dionysiaque, un semblant d’état extatique et explosif permettant de sortir de soi, de donner libre cours à ses instincts et, par là-même, entrer dans une sorte de transe qu’il exprime avec rage par ces couleurs sombres et non différenciées, dont s’échappe une peinture terreuse, parfois réalisées avec intensité émotionnelle le catapultant dans les bras d’une ivresse ascétique pour faire corps avec l’outil, devient lui-même cet outil.

Tantôt c’est du gestuel où l’artiste laisse courir sa main sur le support, celle-ci s’affranchit du contrôle que lui imposent les yeux, elle se rebiffe, tantôt ce sont des grattages, où tout y passe; calligraphies, silhouettes; s’en dégagent un semblant d’individus tirés de l’allégorie de la caverne de Platon. Des hommes enchaînés et immobilisés dans une «demeure souterraine», et qui prennent des illusions pour des vérités. Ou ce capharnaüm avec des créatures à peine esquissés qui renvoient aux personnages fantasmagoriques glanés sur l’oeuvre du père de la langue italienne, Dante. Puis cette autre toile qui flirte avec l’art antique avec cette calligraphie retraçant un corps qui sort de nulle part et qui rappelle les Dieux de l’olympe.

Il est cependant un élément commun à toute sa production picturale, c’est cette lettre calligraphiée, quasi la même partout, qu’il façonne sans se lasser, pour marquer sa singularité, son fil d’Ariane dans sa quête d’une approche qui lui soit propre. Elle représente néanmoins l’extase, de cette intensité affective, une émergence telle une épiphanie symbolisant la délivrance, le salut de l’homme, et ce en réaction à ce que disait Kandinsky : le monde est tumulte et chaos.

En outre, à bien scruter les oeuvres exposées, on s’aperçoit qu’elles recèlent un côté énigmatique, invisible, difficilement cernable. Kafka disait…Ce qui compte finalement, ce n’est pas le visible, c’est quoi ?...

Pour notre artiste, il concède au spectateur le loisir de détecter le côté invisible de ses travaux. À moins que ce soit plus une question de pathos puisque en face d’une peinture le spectateur en appelle à son ressenti beaucoup plus qu’à sa raison.

Il est par ailleurs un élément à mettre en exergue, c’est celui des moult thématiques abordées et les divers outils utilisés, lequel permet sans équivoque d’entrevoir le doute que ressent l’artiste. Celui de ne pas être suffisamment abstrait. Néanmoins, c’est pour le confirmer qu’il a attribué à ces peintures des titres les désignant comme telles. Imprégné de la pensée soufie, c’est également le côté spirituel, ascétique qui immerge, une angoisse existentielle qui le hante. Il va sans dire que les poèmes accompagnant ses peintures, et dont la construction avoisine les poèmes en prose ou des haïkus, où il ressasse les termes : âme, mort, et à un degré moindre délires, illusions, manifestent son rapport au divin, sa finitude, son impuissance à accéder à l’infini ; mais dans le même temps sa manière d’appréhender l’impermanence de la vie.

Il n’en demeure pas moins que les travaux de notre artiste interpellent le spectateur quant au bouleversement sociétal que génèrent tumulte et chaos. C’est pourquoi il s’adresse à l’âme humaine du regardant. Il lui demande de s’indigner, comme lui, contre la déconstruction tous azimuts, des traditions, des coutumes, de l’éthique, en somme, ce que représente la particularité d’une nation, en constitue la quintessence.

Cependant, d’aucuns puissent objecter à notre artiste, lui, un féru de poésie et de musique, que du fait de la globalisation, tendant vaille que vaille vers une standardisation de l’homme partout où il se trouve sur la planète, et prônant le consumérisme à tout-va, et qui est en passe de réifier l’homme, à souffrir cette mutation. Et lui murmurer, la chanson la plus connue du célébrissime quatuor, j’ai nommé les Beatles, qui transpire la philosophie par tous ses mots. Let it be - "laisse être, laisse cela être" - quoi de plus philosophique que l'être - de l'acceptation de l'être, consentir à l'ordre de l'univers, consentir à l'ordre des choses. Descartes, le fondateur de la philosophie moderne, des siècles auparavant, le disait autrement :"Changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde ".

Abdelhak Kaïss, dramaturge et critique d’art


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