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Ivre de femmes et de peinture




Il s’agit sans doute de l’un des plus beaux livres de Mamoun Lahbabi




Une douleur à vivre (L’Harmattan, 2016),
 le dernier roman de Mamoun Lahbabi offre 
un grand moment de littérature. 
Relatant le périple d’un homme 
amoureux d’une femme rencontrée 
dans un tableau, l’auteur nous entraîne 
dans une folle aventure, entre rêve et réalité.


Malik Amr se trouve à Hô Chi Minh. On ne sait pas quelles sont les raisons qui ont animé son voyage. Il erre dans la ville, s’abreuvant de la découverte « d’autres cultures, d’autres regards, d’autres parfums ». Il aime la solitude, savourant également les longues heures passées dans sa chambre, à écouter le ronron du climatiseur. En regardant les toiles dans une galerie d’art, Malik Amr tombe sous le charme d’une femme au teint clair, apparaissant dans l’un des tableaux : « Il était hypnotisé par sa grâce, l’ondulation délicate de son corps immobile. Et ce sourire esquissé entre ses lèvres. Des reflets de lumière irradiaient de sa peau diaphane […] L’étoffe nacrée s’accrochait à sa peau pour prolonger ce contact aphrodisiaque qui présage un goût d’éternité ». 
Face à cette image, Malik Amr est saisi de vertige, ballotté au gré des flux invisibles qui traversent son âme. La beauté de cette femme sur la toile est un gouffre sans fond dans lequel il s’enfonce. Pris d’un désir d’utopie, d’une envie de rêver les yeux ouverts, il souhaite retrouver le modèle du tableau. Désormais, sa vie sera suspendue à cette quête, semblable à ce périple décrit par le poème « Ithaque » de Constantin Cavafy, où les aventures vécues pendant le voyage sont plus importantes que l’arrivée au port. Cette quête est une utopie car l’homme est amoureux de l’image d’un tableau, il part à la recherche d’une émotion plus que d’un corps matériel. Ce n’est pas la réalité qui intéresse Malik mais ce moment entre chien et loup, entre le songe et le réel, où tout est possible : «Le réel vacille avant de se confondre à l’irréel. Le vrai tangue avant de disparaître dans l’imaginaire. Le profane titube et, imperceptiblement, dérive vers le sacré ».
C’est ce vacillement dans les rêves aux couleurs fragiles, translucides, que raconte Mamoun Lahabi dans ce qui est sans doute l’un de ses plus beaux livres. Malik va de pays en pays à la recherche de cette femme qui, comme dans le poème de Verlaine, n’est ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. Du Vietnam à la Thaïlande, en passant par la Chine, Hong-Kong et l’Inde, ce héros des temps modernes, obnubilé par ce visage plein de grâce, cherche les différentes personnes susceptibles de le conduire vers la mystérieuse inconnue. Chaque fois qu’il montre la photo du tableau, son interlocuteur lui donne un prénom différent. La plupart de ses rencontres sont avec des peintres. Chacun a son style, sa touche personnelle. Tous ont été marqués par cette créature de rêve. Maître Chi Tai lui avoue que les toiles qu’il a peintes en la regardant ne sont pas des « tableaux d’elle » mais des « tableaux avec elle » : « Nous les avons réalisées ensemble. Dans ces œuvres, nous sommes aussi présents l’un que l’autre. Rien n’aurait existé sans elle ou sans moi. Nous avons usé d’un bout de temps commun pour construire ces toiles ».
Les rencontres peuvent être également triviales, comme lors du diner avec cet Européen intrigué par ces nouveaux mets, avec qui il se retrouve à manger des larves et du chien. Mais le ludique n’est qu’une trêve provisoire, en attendant d’être atteint par la grâce. C’est avant tout de cela que parle le roman : les sentiments d’un homme qui se sent désarmé face au sourire d’une femme imaginaire et qui s’abandonne à la pureté absolue de la passion. La vie peut se transformer en œuvre d’art, il suffit de savoir sentir les choses, à l’instar des peintres qui peuplent le parcours de Malik. C’est Maître Ajitabh qui rend compte précisément de cet état de fait : « Ma peinture n’est pas visuelle, elle est sensation.  Elle n'est pas non plus imagination. C’est une transcription sentie et ressentie d’une émotion accumulée dans la fréquentation d’êtres d’exception ». L’amour n’est-il pas aussi sensation, émotion, fréquentation d’êtres d’exception ? Merci Mamoun.





Par Jean Zaganiaris Enseignant-chercheur CRESC/EGE Rabat (Cercle de littérature contemporaine)
Lundi 19 Décembre 2016

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