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Hassan Nejmi : Nous avons besoin des autobiographies des leaders qui ont façonné notre histoire contemporaine




Libération : Est-il facile de rédiger les mémoires d’un homme politique ?
Hassan Najmi: Je pense que c’est facile d’un point de vue technique et littéraire d’écrire la biographie de n’importe quelle personne à condition qu’elle ait une mémoire fertile. La même posture est difficile à camper  lorsqu’il s’agit de relater la vie et le parcours d’un homme politique. Il est souvent difficile pour lui de s’affranchir du devoir de réserve imposé par ses engagements, ses responsabilités politiques et les fonctions qu’il a déjà assumées ou qu’il assume encore. Le degré de lien entre son histoire personnelle et le système politique constitue également une vraie entrave. Mais, il n’y pas que les hommes politiques qui ont du mal à parler de leur vie ; les Marocains, en règle générale,  sont traumatisés par l’histoire de leur pays. Ils l’évoquent mais n’osent pas l’écrire ou la dévoiler en totalité. Ils préfèrent garder le silence au lieu de présenter cette histoire aux nouvelles générations de lecteurs et d’acteurs politiques. 
Est–il facile de faire parler un homme politique de la trempe d’Abdelouahed Radi ?
En toute franchise, je n’ai pas trouvé de difficultés à travailler avec lui, à l’écouter et à l’inciter à raconter son expérience et son parcours. Il y a eu certes quelques  difficultés au début puisqu’il a été enclin à faire de l’analyse et de la réflexion alors que moi, j’ai été plus favorable au récit. Il ne faut pas oublier que Radi est un professeur universitaire, issu de l’école de la pensée française contemporaine. Il a été imprégné  par le contexte culturel français des années 1956-1961 et fortement marqué par la pensée de  Michel Foucault, de Roland Barthe, de Raymond Aron et de Jacques Berque… Il est également l’un des fondateurs de l’université marocaine et un chercheur éminent en psychologie sociale et en sciences de l’éduction qui a produit plusieurs livres et articles  et qui a donné plusieurs conférences très importantes. 
Mais, au fur et à mesure qu’on avançait dans nos rencontres,   Abdelouahed Radi a réalisé ce que raconter sa vie signifie et que l’essentiel n’est pas de produire un travail académique et intellectuel. Ainsi, il a commencé à parler de sa vie dans tous ses détails et en toute spontanéité. A noter qu’il a une bonne mémoire et qu’il se souvient des moindres détails. Cela va sans dire que c’est un bon narrateur et qu’il a une extraordinaire capacité à commencer un récit et à le finir.
Qu’avez-vous découvert de nouveau dans la personnalité de Radi à travers cette expérience ?
Je connais très bien Abdelouahed Radi en tant que leader politique et homme d’Etat que j’ai côtoyé durant des années à l’USFP, mais sincèrement,  j’ai été surpris de découvrir, à travers nos discussions, un autre Radi, une autre facette de cet homme tout à fait nouvelle pour moi qui ai travaillé dans la presse du parti et qui ai grandi dans l’espace intellectuel et idéologique de l’USFP. En effet, c’est la première fois que j’ai découvert que Radi a fait partie des prisonniers de l'étrange complot de Juillet 1963 et qu’il a été sauvagement torturé.  Une expérience qu’il a vécue comme un traumatisme et qu’il a encore du mal à raconter.  J’ai découvert également, et pour la première fois, une autre facette de ses relations avec Ben Barka, Bouabid,  El Youssoufi et surtout Hassan II. Il m’a dressé une image très intime de ces personnalités qui est moins connue du commun des mortels.  
Quelle évaluation faites-vous de votre expérience avec Abdelouahed Radi et  de la littérature biographique de nos hommes politiques ?
Mon expérience avec Radi n’est pas la première du genre. Déjà en  1995,  j’avais réalisé le même exercice avec le militant et leader nationaliste Fqih El Basri , mais ce travail a pris la forme d’un entretien biographique. J’ai aussi écrit sur certaines périodes de la vie de Mehdi Elmandjra avec Mohamed Bahjaji et sur un grand nombre d’intellectuels et de résistants. L’ensemble de ces écrits n’a pas pris une  forme livresque puisqu’il a été publié sous forme d’entretiens ou de portraits sur les colonnes de la presse ittihadie.
Mon expérience avec Radi est donc une première dans mon parcours personnel en tant qu’écrivain et intellectuel qui essaie  d’élargir les horizons de l’écriture biographique et autobiographique. 
Le Maroc ne dispose pas, jusqu’à ce jour, d’un patrimoine suffisamment riche en matière de biographies des leaders politiques et des intellectuels. Allal Fassi, à titre d’exemple, qui a été connu comme penseur, poète et écrivain, n’a pas laissé de mémoires. Il a certes écrit sur ses années d’exil  au Gabon mais ces écrits ne  concernent que deux années alors qu’il en a passé neuf et qu’il est décédé sans avoir écrit d’autobiographie. 
Ben Barka est parti également de manière précipitée  sans laisser de traces. Idem pour  Bouabid qui a écrit seulement quelques chapitres sur son incarcération à Missour en 1981-82. El Youssoufi m’a personnellement confié  qu’il avait décidé de ne jamais écrire ses mémoires. 
Et je trouve cela malheureux, car nous avons effectivement besoin des autobiographies des  leaders qui ont façonné notre histoire contemporaine. Nos politiciens préfèrent l’action à l’écriture. 
On peut comprendre ce silence politiquement et  intellectuellement puisque la vie politique de ces personnes est interdépendante de l’histoire du Mouvement national et de l’aube de notre indépendance. Et donc un grand nombre de secrets et d’événements dont ils ont été témoins sont difficiles à révéler.  Toute révélation est considérée comme une agression de l’espace politique traditionnel et  une trahison de la confiance.  La loi du silence s’impose dans ce domaine. Mais, malheureusement, ils vont laisser un vide horrible dans l’histoire du Maroc alors qu’il s’agit pour eux d’un devoir moral et historique.
 

Propos recueillis par Hassan Bentaleb
Lundi 27 Février 2017

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