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Françoise Bastide : Comme aux grands moments de notre Histoire, nous sommes aujourd’hui unis face aux attaques



Les Sahraouis ont une grâce naturelle, ils ne s’embêtent pas de détails futiles



Conférencière, spécialiste des sciences de l’éducation et de la politique de la ville,   web-influenceur, community manager,  ancienne  
maire-adjointe de Cannes et acteur associatif, Françoise Bastide
multiplie les casquettes et les expériences.
Native du Maroc -comme ses ancêtres depuis 1906- cette femme hors pair nous fait découvrir,  à travers un regard chargé d’humanité, le Maroc saharien avec  la région d’Oued Eddahab et la ville de Dakhla. Passionnée du Maroc saharien, elle vient de tourner un court-métrage  intitulé «Dakhla, au pays du lien qui unit les hommes». Ce film explique les liens qui ont, de tout temps, uni les tribus
sahariennes au Trône alaouite et le Sud du Maroc à son Nord.


Libé : De quand date votre premier coup de foudre pour le désert saharien ?
Françoise Bastide : Précisément de la fin 2008 et d’un voyage d’études organisé par l’Institut marocain des relations internationales. En l’occasion, de petits groupes s’étaient dispersés çà et  là, admirant les installations portuaires de Dakhla. Un vieux Sahraoui que nous avions rencontré nous avait demandé, sans ambages, qui nous étions et ce que nous venions faire. Le président de l’IMRI, Jawad Kerdoudi, lui avait expliqué que nous étions venus étudier la région et ses potentialités. Consciente que c’était un peu court, je lui ai répondu que nous étions là pour le rencontrer et le connaître. Il m’a alors scruté longuement avant de me répondre, sur le même ton : « Et il vous a fallu 30 ans pour venir voir qui nous sommes… ».
Il faisait allusion au retour du Rio de Oro, cette immense région d’Oued Eddahab, dans le giron de la mère patrie.
Cette phrase m’a fait l’effet d’une douche froide… Ce vénérable Monsieur avait tellement raison… Nos pas nous ramènent invariablement vers le Nord…alors que tant de secrets sont au Sud.
Je suis revenue souvent à Dakhla guidée par cette constatation…
Le destin a voulu que l’Agence du Sud ait le désir de faire paraître un livre sur les figures emblématiques d’hommes et de femmes de Rio de Oro et elle m’a mandatée pour le faire. J’ai beaucoup travaillé sur ce projet qui, pour diverses raisons, n’a pas vu le jour mais j’ai pu ainsi pénétrer au cœur de la population pour  réaliser plusieurs portraits de Sahraouis.
A mesure que j’avançais dans mon travail, je découvrais des personnes extraordinaires, érudites,  et d’une grande noblesse d’âme…
C’est alors que des espaces infinis se sont ouverts à moi, une vaste connaissance. Le mot «connaissance» est profond, il vient du latin « cum » (avec) et «nascire» (naître).
Lorsque vous découvrez un monde aussi vaste que celui de Trab Al Beidane, comme ils aiment l’appeler, c’est véritablement une renaissance. J’ai eu l’opportunité de sillonner le désert d’Oued Eddahab avec Habiboullah Dlimi, le grand spécialiste de cette vaste contrée... Ce désert-là  peut à la fois vous tuer et vous enchanter.
Habib  deviendra un ami.  Président de l’Association des éleveurs de chameaux de Rio de Oro, il est aussi le champion national des courses de chameaux.  
Quelques années plus tard, il m’initiera à l’amour de ces vaisseaux du désert.

Que pensez-vous de la déclaration de Ban Ki-moon qui met en doute la marocanité de votre cher désert ?
Chose incroyable, il y a 40 ans, j’avais écrit dans Maroc Soir les lignes suivantes : Lorsque le Président Bourguiba convie les Marocains et les Algériens à un louable effort de conciliation et que les Algériens qui n’ont jamais manqué d’humour (noir) répondent qu’ils ne sont pas concernés par le problème, il n’y a pas 36 solutions :
Ou ce sont de fieffés menteurs ou le Président Bourguiba ne sait pas de quoi il parlait en invitant publiquement des gens qui avançaient qu’ils n’étaient pas concernés. Je vous laisse tirer les conclusions qui s’imposent.
De toutes les manières, en refusant aussi cavalièrement de s’installer autour d’une table pour vider une fois pour toutes les querelles entre nous, ce n’est pas nous dont les bonnes intentions de dialoguer sont manifestes que les autorités algériennes ont insultés mais le sage Médiateur, l’ancien en politique (avec tout ce que ce terme comporte de noblesse) celui justement dont la neutralité bienveillante à l’égard des deux parties, garantissait l’honnêteté morale de la tentative de conciliation.
Or il y a un phénomène dont personne n’a encore parlé mais que beaucoup ressentent, c’est celui de la solidarité, j’allais presque parler de phénomène «agglutinines», ces substances du sang qui permettent la coagulation. Il suffit qu’une assemblée nous condamne, qu’un article étranger malveillant paraisse et immédiatement nous serrons les coudes. Nous faisons unanimement bloc. Nous coagulons au sens strict du terme…
Aujourd’hui, nous sommes unis devant les attaques comme aux grands moments de notre Histoire et ce réflexe d’autodéfense, d’union sacrée est tellement évident pour nous qu’il paraîtrait superflu de l’écrire s’il ne tournait en dérision nos adversaires qui arrivent exactement à l’inverse du résultat escompté. Par leurs manigances dans les coulisses des assemblées, leurs chantages auprès de certains pays et leur corruption de certains organes de presse, ils ont soudé le peuple marocain au lieu de le diviser et par ce fait même, ils se sont affaiblis en nous ayant rendus plus forts!».
Relisez ces lignes qui datent de 40 ans à la lumière de la Marche du 13 mars à Rabat et du 15 mars à Laâyoune et vous vous rendrez compte qu’elles prouvent que l’attachement des Marocains à leur patrie et à leur Roi n’a pas pris une ride.

Comment avez-vous réussi à tisser des liens aussi forts avec les Sahraouis ?
Je suis très empathique. J’ai besoin de comprendre ce que ressent l’autre, de mesurer sa densité humaine et son intelligence sur les questions existentielles. Et là-dessus, les Sahraouis, légers en biens matériels et imbus de croyance, sont imbattables. Cette communication d’âme à âme est précieuse. Elle permet aussi de mesurer les souffrances.
Le monde des Fils des nuages principalement guidés par l’hypothétique pluie qui annonce l’herbe à chameaux, a été éperonné de plein fouet par une civilisation moderne qui ne connaît que les frontières arbitraires. C’est un monde qui se remet doucement et qu’il faut accompagner avec sagesse vers une  sédentarité nouvelle.
Le Sahara a cette vertu magnifique de nous déshabiller de nos habits sociaux et des préjugés qui vont avec. Dakhla se mérite, elle est loin de tout et surtout de nous-mêmes, de nos vies d’adultes empesées par les responsabilités et les apparences. Dakhla nous allège du superflu.
Dakhla comme vous le savez est une « presqu’île ». En arabe, cela veut dire celle qui est à l’intérieur. A l’intérieur de la mer, le vaste océan Atlantique, à l’intérieur du désert…A l’intérieur de nous-mêmes. Lorsque vous quittez Dakhla, quelque chose s’est imprimé en vous.

Aller à Dakhla pour mieux se recueillir sur soi-même?
Le Sahara nous dépouille lentement des scories de la civilisation. Pour voyager dans ces vastes étendues, vous avez la nécessité  d’être légers. La gestion du matériel, sacs, valises, objets, apparence,  dévore votre énergie. Au final, cette énergie, nous ne l’avons plus pour la mettre au service de la rencontre, de la vraie découverte de l’autre dans toute la richesse de sa différence…ce qui devrait être le grand défi de nos  vies sur Terre…
Là, tout de suite en arrivant… face à la baie d’Oued Eddahab, le temps s’arrête.
Il règne une ambiance osmotique, douce et bleutée... une nitescence de bleus fondants, légère et caressante pour l’œil.  
Avec l’haleine tiède et permanente du vent qui aère les neurones, vous vous sentez immédiatement ailleurs. Au désert, rien n’arrête le regard…et donc, rien n’arrête la pensée.
Et l’on se débarrasse plus facilement de ce moi, de cet ego qui pèse toujours trop lourd et entrave les pas d’une vie qui veut s’enfoncer loin…
Reste l’essentiel, la camaraderie à laquelle nous sommes si attachés, la réflexion, la culture, ce pays qui nous prend aux tripes, avec son passé, son présent, son futur. Les Sahraouis ont une grâce naturelle, ils ne s’embêtent pas de détails futiles…

Qu’est-ce qui vous a séduite dans la culture et les traditions sahraouies ?
La culture sahraouie est pleine d’enseignements. Les Sahraouis, cette grande composante de la nation marocaine, sont comme leurs chameaux. Un chameau peut souffrir des éléments naturels : le vent, le soleil, le sable, le manque d’eau. Il les accepte avec fierté mais il ne peut jamais être maltraité.
Il peut vous emmener aussi loin que vous le désirez et vous sauver la vie mais ce n’est pas un cheval facile à dresser, encore moins un mulet. Il a besoin d’être traité avec noblesse.  
J’apprécie  la place de la femme dans cette culture, elle a une place naturelle, respectée et honorée.  Dans la culture sahraouie, on n’est pas un homme si on lève la main sur une femme. Leur mode de vie familiale est aussi particulier, chaque enfant est quasiment élevé par tous les membres de la famille. Il passe de bras en bras…C’est d’une richesse incroyable pour un petit.

Vous êtes, depuis lors, très active dans le Sud marocain…
En effet. Je participe autant que je peux à de nombreux évènements… rencontres culturelles, associatives… Je suis également la présidente d’honneur de l’Association Al Badia, regroupant une grande partie des chameliers de Rio de Oro. Je possède moi-même un  troupeau… de deux chamelles, une mère et sa fille, et il m’arrive d’accompagner les chameliers jusqu’au fin fond du Tiriss.  Nous nomadisons aussi bien à la frontière de l’Algérie que de la Mauritanie…Ce qui atteste de la sécurité que connaît le Maroc.
Je voyage seule avec les éleveurs  et je n’ai jamais rencontré le moindre problème. Pas même un regard déplacé. Les Sahraouis m’ont toujours traitée avec le respect qui les caractérise…
Ils m’appellent affectueusement « Salka », ce qui veut dire ‘’la Sauvée’’ en dialecte hassani.
Salka Dlimi, c’est mon nom là-bas au Sud, Dlimi du nom de la grande tribu majoritaire à Oued Eddahab même si je suis l’amie de toutes les autres tribus.
Lorsque j’ai demandé « Salka a été sauvée de quoi ? », ils m’ont répondu : « De l’ignorance, parce que maintenant, tu nous connais »…

D’ailleurs vous n’hésitez jamais à braver l’éloignement pour leur rendre visite…
Dakhla, c’est loin, mais c’est loin d’où ?
Dakhla est déjà symboliquement dans le cœur de tous les Marocains. Ecoutons le grand spécialiste de l’éloignement, Antoine de St-Exupéry, qui sillonna le monde. Il écrivait dans «Terre des Hommes» : «Ce n’est pas la distance qui mesure l’éloignement. Le mur d’un jardin de chez nous peut enfermer plus de secrets que la muraille de Chine, et l’âme d’une petite fille est mieux protégée par le silence, que ne le sont, par l’épaisseur des sables, les oasis sahariennes».

Vous vouez un véritable culte à cet auteur, n’est-ce pas ?
Je suis habitée par St-Exupéry. Un quart de siècle d’études de l’homme qu’il était et de son œuvre universelle, dont le message sur la fraternité humaine reste à découvrir, en a fait mon compagnon de route.
Antoine fut très heureux au Maroc et l’œuvre la plus traduite au monde, Le Petit Prince, est née à Tarfaya, autrefois Cap Juby …où il a vécu 18 mois en 1927/28 dans un isolement magnifique et aussi Villa Cisneros qu’il cite plusieurs fois dans son œuvre.  
Il écrivit peu avant sa mort : « Je pleure ces années-là comme les plus belles de ma vie ». Le Rio de Oro résonne encore de l’épopée grandiose et parfois tragique de l’Aéropostale… Antoine de Saint-Exupéry a su converser avec l’âme maure. Ils lui ont très sûrement élargi sa perception spontanée du lien humain. Il écrivit cette phrase fabuleuse en avance sur son temps et toujours d’actualité alors que l’on essaie vainement de nous apprendre l’aride tolérance :
« Si tu diffères de moi frère, loin de me léser, tu m’enrichis ! ». Il nous apprend que la différence est un trésor dans lequel nous devons puiser à pleines mains.
Ce credo est valable pour le Maroc avec toute la richesse de sa diversité du Nord au Sud.
Citadelle, sa grande œuvre posthume pour gouverner le cœur des hommes particulièrement au désert, devrait être le livre de chevet de tout sage… Il avait prévenu de façon prémonitoire :  « Si tu veux qu’ils soient frères, donne-leur à construire une tour mais si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du grain… ». Cette maxime en science de l’éducation, particulièrement d’éducation d’une population, on peut la vérifier tous les jours !

Pour résumer, que représente le Sahara pour vous?
Imagine la nuit...Une demi-sphère immense aux millions de particules  de sable sur laquelle tu t’adosses, symbolisant la terre, le physique, le palpable...
Et une demi-sphère au-dessus,  légère,  éthérée, d’une profondeur infinie, semée  de milliards d’étoiles à la lumière vaporeuse  symbolisant le spirituel...
Et toi, tu es là, minuscule dans ce grand silence, avec juste le souffle de la brise sur ton visage et le cri de ce chamelon qui appelle sa mère dans le lointain...
Et tu comprends ta véritable place: rien... ton ego a disparu, il ne résiste pas à l’immensité des choses.  Mais ayant disparu, il laisse la place à la vraie compréhension, et tu comprends que dans ce Rien qui es toi, le grand Tout est inscrit...
Tu as enfin trouvé ta place dans l’Univers. Ton corps est du même carbone que ces lumières qui vibrent au loin dans ce cosmos scintillant...Tu deviens un morceau d’étoile et tes tumultes, enfin,  s’apaisent dans ce silence de la Voie lactée...
Seules les villes donnent l’impression trompeuse à l’homme de sa toute puissance. La Foi irrigue les nuits du désert...


Propos recueillis par Ahmadou El-Katab
Lundi 21 Mars 2016

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