Entre frissons et émotions, la compétition officielle fait honneur au cinéma mondial

20ème édition du Festival international du film de Marrakech


Mehdi Ouassat
Mardi 28 Novembre 2023

"Les Meutes", un thriller palpitant acclamé à Cannes, Bruxelles et Marrakech
 
Le jeune réalisateur marocain Kamal Lazraq a fait sensation lors de la 20ème édition du Festival international du film de Marrakech avec son premier long métrage, "Les Meutes", projeté dans le cadre de la compétition officielle. Soutenu par le prestigieux programme "Ateliers de l'Atlas", ce film nous plonge dans les rues sinueuses d'une banlieue populaire de Casablanca, à travers les yeux d'Essam (Abdellatif Masstouri) et de son fils Hassan (Ayoub Elaid), engagés malgré eux dans une spirale de petits délits pour le compte d'un chef de gang.

L'intrigue prend un tournant inattendu lorsque la victime prévue de leur enlèvement trouve la mort accidentellement dans leur voiture, catapultant les protagonistes dans une aventure nocturne anxiogène à travers les quartiers les plus difficiles de la ville.

Lazraq maîtrise avec brio le suspense, laissant le spectateur suspendu à chaque tournant de cette histoire palpitante. Son audace réside également dans le choix de deux acteurs novices, Abdellatif Masstouri et Ayoub Elaid, pour les rôles principaux. Le réalisateur justifie ce choix par leur appartenance à la même classe sociale que les personnages du film et le résultat est impressionnant. Les performances spontanées et émotionnelles de ces deux acteurs débutants sont remarquables, dépassant même les attentes du réalisateur. Ils parviennent à donner vie à leurs personnages de manière authentique, ajoutant une couche de réalisme poignante à l'ensemble du film.

«Nous avons consenti beaucoup d'efforts pour qu’ils absorbent les techniques d'acteur. Ce qui nous importait, c'était qu'ils interprètent leurs rôles de manière spontanée et expriment leurs émotions. En fait, ils ont offert une performance de qualité à laquelle je ne m'attendais pas», a expliqué le réalisateur.

"Les Meutes" ne se contente pas d'être un simple thriller urbain, il aspire à transmettre des messages plus profonds sur la réalité sociale au Maroc en mettant en lumière les défis quotidiens de certaines strates de la société et tout en préservant une lueur d'humanité au cœur de la violence urbaine. La relation entre le père et le fils, magnifiquement incarnée par Masstouri et Elaid, étant le fil conducteur émotionnel qui transcende les scènes de violence.

Le film, une réussite cinématographique marocaine qui allie habilement suspense, réalisme social et performances saisissantes a déjà été honoré au Festival de Cannes 2023, remportant le Prix du Jury dans la catégorie "Un Certain Regard", tout comme il a réussi à séduire le public au Festival international du film de Bruxelles en remportant le Grand Prix.

En plus de ce film, le Maroc est représenté dans la compétition officielle avec le film "La Mère de tous les mensonges" de la réalisatrice Asmae El Moudir, également soutenu par le programme des Ateliers de l’Atlas de la Fondation du Festival. C'est ainsi la troisième fois que deux films marocains sont présents dans la section compétition officielle du Festival international du film de Marrakech.

Carolina Markowicz, artisane du cœur

Toujours dans le cadre de la compétition officielle, le public a eu l’occasion de découvrir le long métrage dramatique brésilien "Toll" (PEDÁGIO) de la réalisatrice Carolina Markowicz. Ce film de 102 minutes offre un regard poignant sur la classe ouvrière au Brésil, à travers l'histoire de Suellen, une employée de péage confrontée aux dures réalités de la vie.

L'intrigue se dévoile avec une subtilité captivante, alors que Suellen, incarnée avec talent par l'actrice Maeve Jinkings, se retrouve associée à une bande de voleurs pour subvenir aux besoins de sa famille. La trame se densifie lorsqu'elle réalise qu'elle peut détourner de l'argent pour financer une thérapie coûteuse pour son fils. Le film navigue habilement entre action, intrigue et émotion, offrant au public une plongée immersive dans la vie de cette mère prête à tout par amour.

A travers ce film,  Carolina Markowicz a réussi à élever le thème de l'amour, présenté comme une force capable de transcender toutes les difficultés. La réalisatrice explore, en effet, la capacité de l'amour à surmonter les obstacles et les dilemmes moraux auxquels Suellen est confrontée. La jeune mère, poussée à nier ses principes honorables et conservateurs, devient le personnage central d'une exploration émotionnelle complexe. La trame narrative, bien que centrée sur la vie brésilienne, résonne universellement, soulignant la capacité des sentiments d'amour à défier les normes et à motiver des choix inattendus. 

Exprimant sa vision artistique avant la projection, Carolina Markowicz décrit son film comme un miroir reflétant la culture et la réalité de la société brésilienne. Elle s’est, par ailleurs, dite «heureuse de présenter son film au public marocain et de participer à cette édition du Festival international du film de Marrakech».

«Présenter des films à l’étranger montre à quel point les individus sont tous différents mais aussi profondément similaires», a souligné, pour sa part, l'actrice Maeve Jinkings qui tient le rôle principal du film et qui apporte une profondeur émotionnelle à son personnage, capturant la complexité de la relation mère-fils.

Pour rappel, "Toll" est le deuxième long métrage de Carolina Markowicz après "Coal". La réalisatrice, membre de l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences depuis 2021, compte également six courts métrages, qui ont été sélectionnés pour participer à plus de 300 festivals et ont remporté de nombreux prix, dont le Rising Talent Award du Festival du film de Toronto 2023.

"Animalia", une réflexion audacieuse sur la condition humaine
 
Pour ce qui est de la section "Séances spéciales", les festivaliers ont eu l’occasion d’apprécier "Animalia", le premier long métrage de la réalisatrice franco-marocaine Sofia Alaoui. Le film tisse habilement les fils du fantastique et de la philosophie pour offrir une expérience cinématographique captivante et profondément réfléchie, s'inscrivant dans la lignée des œuvres primées de la réalisatrice. Déjà récompensée au Festival de Sundance en 2020 pour son court métrage "Qu’importe si les bêtes meurent", Sofia Alaoui continue d'explorer un cinéma audacieux et dépourvu de certitudes, offrant au public une expérience cinématographique unique.

Dès la première scène, le film établit un ton mystérieux et déroutant. La protagoniste, Itto, évolue dans une maison démesurée, suggérant d'emblée son malaise et sa déconnexion. La dénonciation franche de la bourgeoisie marocaine et de ses privilèges, soulignée par la nuance du rapport d'Itto à l'argent, constitue un aspect percutant du récit. Le film plonge ensuite dans une dimension alternative lorsque des événements troublants se déroulent, incitant le spectateur à remettre en question sa propre existence.

La réalisatrice réussit à inviter à la contemplation, non seulement à travers les paysages hypnotiques du Maroc capturés par le talentueux directeur de la photographie Noé Bach, mais aussi à travers les merveilles de l'espèce humaine. Les choix cinématographiques, tels que l'utilisation de ralentis et de séquences opaques, défient l'espace et le temps, flirtant avec la science-fiction et le thriller sans s'y engager complètement. Les moments de tension sont habilement équilibrés avec des moments d'incompréhension, invitant le public à accepter l'incertitude et le manque de solutions.

"Animalia" est, en effet, un long métrage audacieux et contemplatif qui témoigne du talent émergent de Sofia Alaoui. À travers une narration mystérieuse, des choix visuels impressionnants et une exploration profonde de thèmes existentiels, la réalisatrice nous livre une expérience cinématographique mémorable. Bien que le film puisse ne pas convenir à tous les goûts en raison de son approche expérimentale, il offre néanmoins une réflexion stimulante sur la condition humaine et notre place dans le cosmos.
 
A la rencontre de Willem Dafoe
 
L'illustre acteur américain, Willem Dafoe, a été le centre d'attention dimanche au FIFM. En tant qu'invité de la section "In Conversation With", Dafoe a offert au public une plongée fascinante dans les méandres de sa carrière cinématographique exceptionnelle.
L'événement a attiré un public diversifié, comprenant des passionnés de cinéma, des étudiants, ainsi que des experts de l'industrie cinématographique. Tous étaient avides de découvrir les perspectives uniques d'un acteur qui a laissé une empreinte indélébile sur le monde du cinéma.

Willem Dafoe, connu pour sa polyvalence et sa présence magnétique à l'écran, a pris le public dans un voyage rétrospectif à travers sa filmographie étendue. Des extraits soigneusement sélectionnés ont accompagné ses réflexions, offrant une narration visuelle de moments marquants de sa carrière.

La rencontre a permis à Dafoe de partager des anecdotes et des expériences, dévoilant ainsi l’intimité de son évolution artistique au fil des décennies. Cette plongée en coulisses a permis au public de vivre de près les collaborations de Dafoe avec des réalisateurs renommés et d'autres acteurs, ajoutant une touche d'intimité à cet événement cinématographique mémorable.

Cette année, la section "In Conversation With" propose une série d'entretiens tout aussi captivants avec d'autres acteurs notables du monde entier. Parmi eux, Faouzi Bensaïdi du Maroc, récipiendaire de l'Étoile d'Or de cette édition, ainsi que les acteurs hollywoodiens Simon Baker et Matt Dillon, en plus d’Anurag Kashyap de Bollywood et d'autres artistes de renom.

La présence de Willem Dafoe au FIFM a enrichi l'événement de réflexions cinématographiques profondes et d'un regard intime sur la vie d'un acteur d'exception. La section "In Conversation With" continue de se positionner comme un incontournable du festival, offrant aux cinéphiles une opportunité rare d'explorer les esprits créatifs qui alimentent l'industrie cinématographique mondiale.

Marrakech : Mehdi Ouassat


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