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Encore un enrouement céleste, Lalla Naïma



Encore un enrouement céleste, Lalla Naïma
C’était la glorieuse décennie 70-80 du siècle écoulé. Le cœur de notre génération, du moins la jeunesse citadine et scolarisée de l’époque, vibrait à gauche. Elle se délectait des idées, des écrits, des pièces de théâtre, des films et des chants engagés. Se les appropriait en tant qu’horizons aptes à populariser - pour reprendre les concepts chers au cher Antonio Gramsci- « l’Hégémonie culturelle », à concrétiser la symbiose entre la classe populaire « pour soi » avec les « intellectuels organiques », étapes sine qua non pour que s’illuminent, dans le ciel marocain alors envenimé par le Makhzen, les soleils du « Grand Soir ». 

En matière d’art de l’instant qu’est la chanson, cette génération-là, en ces temps-là, était passée maîtresse dans l’art (dénué de couplets et de refrains) de séparer le bon grain de l’ivraie.  Et chacun de s’enorgueillir d’avoir procédé à la «rupture» avec «l’opium du peuple» incarné par la chanson marocaine dite moderne, alors qu’elle était, à notre sens, intrinsèquement conservatrice et rétrograde ( (!et de n’avoir et d’écouter seulement que les cassettes à bande magnétique et les disques microsillons 33 tours signés Cheikh Imam, Marcel Khalifa, Abed Azrié, El Achikin… et évidemment les Nass el Ghiwane, Jil Jilala, es-Siham, Lemachaheb et Saïd El-Maghribi…; dont certains étaient acquis en catimini, et d’autres tolérés en vente libre  par le puissant ministère de l’Intérieur pour en affaiblir le message « émancipateur »!

Aux gémonies les chansons « modernes » diffusées en boucle par les « appareils idéologiques » de l’État! Les Forces populaires ne se tromperont pas sur les leurs!
Et pourtant, notre « intégrisme » musical était mis à rude épreuve par du « bon grain » mis sous les feux de la rampe par « l’autre bord ». Certes, rares furent les dérogations à « l’ivraie », et Naïma Samih en fut l’illustration la plus cooptée par le jeune peuple de gauche.
Sa présence, sa voix et son charisme, entre autres qualités, transcendaient le clivage que notre génération avait érigé dans la sphère artistique. Des nôtres elle était! Et elle l’est demeurée après que tant d’eau a coulé sous les ponts de l’Oued qu’est la vie, notre vie en permanente mutation. Elle nous sublimait, enivrait, nous faisait ranger dans les armoires du désuet les œillères que nous nous étions forgées.

Sa fragilité, sa vulnérabilité, ses origines, son parcours, sa modestie, son auréole, ce sourire céleste, la plénitude de son art… autant de particularités qui, conjuguées à d’autres, l’ont fait accéder au statut d’artiste incontournable, au-dessus du lot et bénie par toutes les générations sans exception. Vénérée même par ceux pour qui le monde profane se scindait en deux aires inconciliables et écoutée dans les palais comme dans les chaumières.
Osons le qualificatif : populaire! Car elle « a formé la bande sonore de (nos) vie(s) », pour paraphraser Martin Scorsese.

Naïma Samih, diva de notre réconciliation avec nous-mêmes, entre nous-mêmes, entre une modernité radicale qui nous étreint et une authenticité ancestrale qui nous empreint.
Et cette voix, son enrouement magnifiant la sensibilité extrême qui coule dans les veines du terroir, sa justesse s’adaptant aux polyphonies les plus complexes, ses tessitures encensant l’humain en l’Etre, notamment la femme, et son souffle fredonnant l’air et créant la sensation que Naïma chante pour notre seule individualité, congédie l’auditoire pour nous murmurer à l’oreille! Ces sons vocaux sur la volupté desquels nous avons tant aimé et souffert, rêvé et confronté à la quotidienneté qui culbute, que nous avons en partage avec nos parents et nos enfants!

Encore un refrain,
un enrouement,
un enchantement,
Lalla Naïma,
pour que les papillons blancs continuent à butiner la vie et à annoncer le printemps.

Par Said Ahid

Libé
Vendredi 16 Juillet 2021

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