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En cordial hommage, cher Mohcine




Affabulateur, trop enthousiaste, un peu fou, albatros « voyageur ailé » (chez Baudelaire), cygne mourant (chez Apollinaire), le faucon magique (chez Khatibi) …Le poète a souvent été chassé, maudit, haï et pourtant que n’a pas dit ce poète qui n’a pas été redit dans tous les autres champs ?

Mohcine Akhrif est décédé le dimanche 21 avril alors qu’il participait à une rencontre littéraire au Salon du livre de Tétouan. La traduction d’un de ses poèmes en français ainsi que le texte ci-dessous est un hommage au poète, à la littérature, à la vie.

Que n’a pas dit ce poète ?

“Il n’y a rien que je ne peux cacher
C’est pourquoi je mourrai dans un espace ouvert.
Je ferai la rencontre de la mort sans secrets,
Et sans pannes dans l’âme qui auraient besoin d’être réparées aux derniers soupirs de la vie.
Je n’ai rien fait qui me fera honte.
Durant mon vécu, j’ai cherché les raisons de la joie.
Je les ai cherchées comme cherche le feu la dernière brindille au moment même où il finit de dévorer la forêt.
Je n’ai rien à cacher.
Mon cœur est malade et ne peut se trahir dans la flatterie.
Mon sang est d’une pureté qui ne peut tolérer de porter une infime bulle de mensonge.
C’est pourquoi je suis resté toute ma vie en bas de l’échelle,  
Echelle que je soutiens pourtant pour ceux qui la gravissent.
Je suis un pauvre sans troupeau,
J’ai passé ma vie à effeuiller mes mots avec mon bâton sur les nuages de la poésie,
Que j’assemble et éparpille.
C’est pourquoi, mon ami, tu pensais que je méritais une autre vie,
Pour peu qu’elle soit amendée, exempte de douleur et gratifiante de joie”

Poème de Mohcine Akhrif  De son recueil «Rééducation des rêves débridés», Traduit de l’arabe par Soumia Mejtia

Parfois, il nous arrive de ne plus pouvoir nous situer par rapport à la vie, à l’existence. Nous sommes alors pris dans une sorte de brume existentielle où l’espace-temps est d’une fragilité déconcertante. Dimanche 21 avril 2019, le champ littéraire marocain s’était happé dans cette brume. Un poète est parti, Mohcine Akhrif nous a quittés d’une manière brutale. La nouvelle est tombée, effroi et stupeur devant cette tragédie.
Que s’est-il passé ?
Puis-je aussi dire ou me demander pourquoi Mohcine est décédé dans pareilles conditions ?
Parler du Maktoub tout en le réfutant dans la mesure où il ne faut pas s’arrêter à ce point, car d’autres parlent d’un homicide involontaire, le mal aurait été fait par défaut de prévoyance ou de précaution, par inconscience et par irresponsabilité. L’affaire doit être tirée au clair, même si cela ne ramènera pas le défunt à la vie. Rien n’est définitif dans la vie, rien, ni un mauvais livre, ni une parole déplacée, ni un rendez-vous manqué, ni un amour malheureux. Rien n’est définitif, finalement.
C’est pour cela qu’il faut protéger la vie, aimer les gens, lire les écrivains, ne pas juger leurs œuvres. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise littérature, il y a des gens qui écrivent. Et depuis le XIXème siècle, comme le rappelle Jacques Rancière, ils écrivent sans maître.

Un autre poète maudit, mais cette fois-ci par inadvertance. Maudit micro. Ce soir, les anges pleurent dans le ciel. Et nous ne sommes juste que quelques-uns à voir.

Quel départ cher poète !

Départ que tu avais prédit en disant : « C’est pourquoi je mourrai dans un espace ouvert. ». Comme si Abdelatif Laâbi avait aussi écrit pour toi dans son poème Le poète ne fait que passer :

« Je m’en irai
Avec ce siècle où j’ai mal vécu
Sans même m’offrir
Le luxe du désespoir  
                                                                  
Je m’en irai
Sage et ignorant  
Doux amer
Sans dire adieu. »

On dit souvent qu’il faut parler de la vie du défunt non pas de sa mort, mais que savons-nous de toi ?Quelqu’un, quelque part, à propos de toi, a écrit : « Je ne connaissais pas cet homme, aujourd'hui j'ai pensé à lui toute la journée. Sur le net, il n'y a rien - du moins en français - en dehors de sa tragique disparition, rien sur ses poèmes, sur son œuvre, sur qui il a été et ce qu'il a pu représenter pour le champ littéraire marocain (hormis une référence à son nom dans les Eco pour un prix littéraire auquel il a été nominé). Peut-être y a-t-il des choses en arabe, des poèmes en ligne, des gens qui ont commenté sa poésie dans des chroniques rédigées en arabe de son vivant...
Entre hier matin et ce soir, sentiment d'une profonde solitude et d'une grande fatigue... cette disparition est d'une tristesse, ne peut être réduite au Mektoub et interpelle tous les écrivains partie prenante du monde littéraire... C'est l'un des nôtres qui est partie de cette façon, en occupant une place que nous avons tous occupée à un moment ou à un autre!».
Mais que savons-nous de toi ?
J’ai été chercher sur le web tes écrits, ta biographie : quel dénuement, quelle indigence avant ton départ ! Des choses en arabe, quasiment rien en français avant le 21 avril 2019.
Quand je pense au manquement que subissent les artistes chez nous par rapport à la consignation de leurs œuvres, à l’indexation totale de leur contribution littéraire, artistique, scientifique… en faveur de leur pays, je me demande amèrement : «Mais où réside réellement mon pays ?». Ta disparition possède certaines «affinités électives» avec le manque de communication destiné aux participants du prix Casa-Settat (la presse avait annoncé que l’on connaîtrait les lauréats lors du SIEL 2019, on a toujours rien), la violence et l'arbitraire du jeu d'intégration et d'exclusion des écrivains dans tels ou tels lieux culturels, les gens qui vous disent qu’ils vous inviteront et changent d’avis, sans même vous informer parfois, ce jeune écrivain qui est venu à son premier Salon du livre et a constaté sur le stand que son éditeur avait oublié de ramener ses livres, ce stand qui prend feu, cette faute d’orthographe sur le stand Maroc lors d’un salon de Paris. Cher Mohcine, tu incarnes le paroxysme de tout cela. Un maudit micro a mis fin à tes jours, à l’instar de la chanteuse française Barbara Weldens dont nous a parlé l’écrivain du Maroc Patrick Lowie, décédée de la même façon que toi, en plein air.
Poète, écrivain, peintre, architecte… Enfin, nous avons tous un fond artiste en nous,c’est ce qui fait justement la part humaine en nous. Cette part humaine, nous nous devons de la respecter, de la préserver, sinon nous n’aurons aucun mérite à demander joie à la vie, à sourire ou à rire avec cet autre qui fait partie de nous, car il est là, présent partout où nous allons même au plus profond de nous.

Par Soumia Mejtia et Jean Zaganiaris
Mardi 30 Avril 2019

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