El Mehdi Mezouari : Il est déplorable de voir l’endettement s’imposer comme mode de gouvernance et l’aide sociale comme substitut aux droits légitimes

Invité de «L’info en face»


Mehdi Ouassat
Dimanche 8 Février 2026

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A quelques mois d’un rendez-vous électoral décisif, le Maroc se trouve face à une épreuve politique majeure où l’abondance des discours creux contraste avec la rareté des réflexions de fond.
Au milieu de cette inflation verbale qui affaiblit profondément le débat public, «L’info en face» a eu le mérite de replacer le débat là où il doit être, au coeur du champ politique, au-delà des lectures superficielles et des constructions communicationnelles. Invité de l’émission, Ahmed El Mehdi Mezouari, membre du Bureau politique de l’USFP, est venu livrer une parole exigeante sur le fond, ferme sur les principes et portée par une vision politique assumée.

 
Dès l’entame, El Mehdi Mezouari adopte une posture de retenue assumée face à l’annonce du retrait du chef du gouvernement de la compétition électorale à venir. Il se refuse à commenter un «choix relevant de la vie interne d’un parti». Cette réserve n’a rien d’un silence calculé. Elle renvoie à une conception rigoureuse de l’éthique politique, profondément ancrée dans la culture ittihadie, où le respect des organisations et la non-ingérence constituent des principes fondateurs. Le propos s’est plutôt déplacé vers ce qui, aux yeux de Mezouari, constitue le véritable enjeu : non pas la décision en elle-même, mais ce qu’elle révèle d’un affaiblissement des normes démocratiques.

Car ce qui frappe, selon lui, c’est le caractère inédit d’un retrait opéré avant la fin du mandat, sans réelle mise en débat du bilan. «Les Marocains se retrouveront sans véritable interlocuteur pour l’exercice de la reddition des comptes», observe-t-il avec gravité. Derrière cette remarque se dessine une critique plus profonde : celle d’un exercice du pouvoir qui se dérobe au moment même où il devrait s’exposer. Dans toute démocratie vivante, la fin d’un mandat est un moment de vérité, un temps de clarification politique et morale. S’y soustraire, c’est affaiblir le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés.

El Mehdi Mezouari insiste sur la norme. Un retrait, rappelle-t-il, n’est politiquement recevable qu’après la présentation d’un bilan, c’est-à-dire après une confrontation honnête entre les engagements pris et les résultats obtenus. Or, prévient-il, le risque est désormais de voir émerger une campagne électorale « sans fond politique », portée par des structures partisanes cherchant à reconquérir l’espace public sans jamais avoir assumé leurs responsabilités devant les citoyens. La politique se transforme alors en exercice de communication, où la rhétorique des réalisations remplace l’expérience vécue par les Marocains.
La gestion des affaires publiques est dominée par
une logique ultralibérale, où l’on confond gouvernance
d’un pays et administration d’une entreprise
Cette critique ouvre sur un diagnostic plus large : celui d’une dégradation progressive du champ partisan. Pour le dirigeant ittihadi, l’un des maux majeurs de la vie politique marocaine réside dans la réduction de l’action politique à l’événementiel. «On a beaucoup réduit la politique à cela», déplore-t-il, évoquant ces démonstrations de force médiatiques qui tiennent lieu de projet. Face à cette dérive, il appelle à un effort collectif de clarification : partis, médias et citoyens doivent s’accorder sur un standard minimal.

Parce qu’enfin qu’est-ce qu’un parti politique en 2026? La question est centrale. Elle permet à Mezouari de rappeler ce qui distingue, selon l’USFP, un parti d’une simple machine électorale. Un parti politique, affirme-t-il, ne se définit pas par sa capacité à mobiliser des moyens financiers ou à organiser des événements spectaculaires. Il se définit par ses structures, ses militants, sa presse, ses congrès, ses relais syndicaux et associatifs, par sa présence constante aux côtés des citoyens. Autrement dit, par sa faculté à inscrire l’action politique dans la responsabilité et la continuité.
L’USFP n’a jamais eu besoin d’externaliser ses compétences.
Ses responsables sont le produit d’un long apprentissage
politique, idéologique et institutionnel, au sein des
différentes instances du parti
Cette conception renvoie directement à l’histoire de l’USFP, parti presque septuagénaire, forgé dans les luttes démocratiques et sociales, et qui revendique son rôle d’école politique. À l’inverse, Mezouari pointe l’émergence de formations parvenues aux responsabilités sans véritable enracinement idéologique ni organisationnel. Ce déséquilibre, selon lui, altère profondément la qualité de la représentation. «Nous avons des gens qui nous représentent, mais qui ne ressemblent pas aux Marocains», résume-t-il dans une formule lourde de sens. Cette dissonance expliquerait en partie la montée d’une contestation qui ne passe plus par les institutions, mais s’exprime en dehors des cadres politiques classiques.

La majorité issue des élections de 2021 est ainsi relue à l’aune de cette fracture. El Mehdi Mezouari ne conteste pas sa force numérique. Il en interroge la légitimité politique. Une majorité peut être stable institutionnellement tout en étant fragile démocratiquement. «La stabilité sans fondement démocratique sain devient légère, elle devient même dangereuse», avertit-il. La concentration du pouvoir territorial, budgétaire et institutionnel entre les mains de quelques formations n’a pas été compensée, selon lui, par un mandat politique clair ni par des résultats ressentis par le citoyen marocain.

Sur le terrain économique et social, le discours se durcit. Le membre du Bureau politique de l’USFP rejette la lecture autosatisfaite des indicateurs macroéconomiques. Il reconnaît l’existence de chiffres, mais conteste leur interprétation. Le problème fondamental, à ses yeux, réside dans l’incapacité de l’exécutif à opérer la transition d’un modèle de croissance vers un véritable modèle de développement. Cette distinction est décisive. La croissance peut cohabiter avec la précarité, l’endettement et l’injustice fiscale. Le développement, lui, se mesure à la qualité de l’école publique, à l’accès à la santé, à la création d’emplois décents et à la réduction des inégalités.
Un parti se définit par ses structures, ses militants,
sa presse, ses congrès et ses relais syndicaux et associatifs.
Et non par sa capacité à mobiliser des moyens financiers ou à organiser des événements spectaculaires
Mezouari déplore que le gouvernement ait ignoré l’esprit du Nouveau Modèle de Développement, pourtant élaboré à la suite d’une impulsion royale. «Il a été mis dans le tiroir», affirme-t-il, évoquant une gestion marquée par l’endettement, l’absence de réforme fiscale structurelle et une politique sociale réduite aux aides sociales plutôt qu’à des droits légitimes. Il dénonce également une gouvernance dominée par une logique ultralibérale, où la gestion des affaires publiques se confond avec l’administration d’une entreprise, au détriment de la vision politique et de l’anticipation.

C’est dans ce contexte que l’USFP assume pleinement son choix de rester dans l’opposition. «Aucun regret», martèle Mehdi Mezouari. Non par posture, mais par conviction. Gouverner, rappelle-t-il, ce n’est pas seulement gérer, c’est exercer un pouvoir de transformation. L’USFP, affirme le dirigeant ittihadi, aurait porté une autre approche : plus attentive à l’écoute sociale, plus ancrée idéologiquement, plus soucieuse de justice et d’équilibre. En restant dans l’opposition, le parti a poursuivi un travail de fond, à la fois parlementaire et militant.

Il évoque ainsi la motion de censure, les demandes de commissions d’enquête, mais surtout ce qu’il appelle une «censure populaire». À travers une tournée nationale couvrant 72 provinces et des dizaines de milliers de citoyens rencontrés, l’USFP a cherché à retisser le lien avec la société, à faire de l’opposition un espace de construction et non de simple contestation. Cette démarche illustre, selon Mezouari, la véritable nature d’un parti politique : convaincre, ressembler, proposer.
Un projet national peut transcender les clivages
politiques, à condition d’être porté par une vision
cohérente et une volonté de réforme
À l’horizon des prochaines échéances, le responsable usfpéiste plaide pour une moralisation effective du processus électoral. Si les règles du jeu sont équitables, soutient-il, la donnée politique primera sur la donnée financière. C’est dans ce cadre que l’USFP affiche une ambition assumée : progresser significativement, dépasser les 50 sièges et se positionner comme une force centrale de l’alternance. Cette ambition repose, selon lui, sur un atout majeur : la capacité du parti à former ses propres élites. L’USFP, rappelle-t-il, n’a jamais eu besoin d’externaliser ses compétences. Ses responsables sont le produit d’un long apprentissage politique, idéologique et institutionnel, au sein même des différentes instances du parti.

La question des coalitions est, quant à elle, abordée avec pragmatisme. Dans le Maroc d’aujourd’hui, les alliances ne sont plus strictement idéologiques, mais fondées sur des projets. Pour autant, Mezouari fixe des priorités claires : la famille de gauche, les convergences modernistes, et, au-dessus de tout, l’intérêt supérieur de la nation. Il rappelle que l’expérience de l’alternance, conduite par Abderrahmane Youssoufi, a démontré qu’un projet national pouvait transcender les clivages, à condition d’être porté par une vision cohérente et une volonté de réforme.

Interrogé sur l’objectif d’arriver en tête des élections de 2026, El Mehdi Mezouari répond sans détour. Oui, l’USFP ambitionne d’être premier. Mais pas par la proclamation, ni par l’arrogance. Être premier, précise-t-il, c’est d’abord être crédible, capable de convaincre, porteur d’un projet réalisable et incarné par des femmes et des hommes qui ressemblent aux Marocains.

Des propos d’El Mehdi Mezouari se dégage une conviction forte: l’USFP n’est ni un parti du passé, ni un simple acteur parmi d’autres. Il se conçoit comme un mouvement continu, capable de se renforcer dans l’opposition comme de gouverner lorsque les conditions politiques et démocratiques le permettent. À l’heure où le Maroc fait face à des enjeux majeurs, sociaux, territoriaux et géopolitiques, El Mehdi Mezouari défend l’idée qu’une nouvelle alternance est non seulement possible, mais nécessaire.

Cet entretien dépasse ainsi le cadre d’un échange médiatique. Il constitue une lecture politique exigeante de la conjoncture nationale et réaffirme la vocation historique de l’Union socialiste des forces populaires : remettre la politique au centre, restaurer la norme démocratique et proposer une alternative sérieuse, responsable et profondément ancrée dans les aspirations des Marocaines et des Marocains.

Mehdi Ouassat

Mehdi Ouassat
Dimanche 8 Février 2026
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