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Droit de l’amont sur l’aval dans la répartition des richesses

Les montagnes marocaines font les frais du développement




Droit de l’amont sur l’aval dans la répartition des richesses
Les massifs forestiers d’Ifrane et les montagnes du Moyen Atlas qui les abritent sont, par excellence, un château d’eau du Royaume et présentent des potentialités naturelles d’une richesse inestimable qui ne bénéficient qu’aux populations des villes des plaines bien irriguées qui produisent la richesse au détriment des montagnards.
Pour ce faire, une très bonne «économie des montagnes» assurant une meilleure «régulation des flux des ressources» s’impose pour faire prévaloir «le droit de l’amont sur l’aval» et contribuer dans un élan de solidarité régionale et inter-régionale à la protection et au développement durable de ces ressources. Comment cela est-il possible ? Il suffit de se conformer aux différentes déclarations universelles des Nations unies et particulièrement aux déclarations énoncées dans «l’Action 21» adoptée en 1992.
En effet, dans son chapitre 13 consacré à la «Gestion des écosystèmes fragiles : Mise en valeur durable des montagnes», l’Action 21 adoptée en 1992 par la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement (CNUED) a reconnu que «les secteurs montagneux sont souvent des exportateurs nets de ressources naturelles d’importance mondiale vers les basses terres situées en aval».
Pour sa part, la commission du développement durable des Nations unies a déclaré lors de sa troisième session qu’«il faut reconnaître la nécessité de réexaminer le mouvement général et les coûts des ressources et des services en provenance et à destination des montagnes. Elle reconnaît également qu’une juste part des bénéfices tirés de l’usage des ressources des régions de montagne doit revenir aux populations et aux communautés locales».
Ceci dit, il est à rappeler qu’au niveau du Moyen Atlas en général et de la région de Meknès-Tafilalet en particulier, deux facteurs essentiels participent au transfert des bénéfices nets des ressources des montagnes vers l’aval.  D’abord, la marginalisation des nombreuses communautés de montagne et ensuite, le manque de soutien à leur région. Le cas de nos régions montagneuses du Moyen Atlas est frappant et désolant, car les montagnards y souffrent le plus souvent de la précarité de leurs titres de propriété et de leur droit d’accès et d’usage ; ils maîtrisent très mal les ressources même dont ils assurent, pour l’essentiel, la gestion.
De tout temps, ces montagnards ont été à l’écart des grands courants économiques et politiques et se sentent impuissants à participer aux décisions qui affectent leur vie. Du fait de leur isolement, ils ont peu accès aux informations et au processus d’élaboration des décisions gouvernementales et partant, leur participation aux marchés extérieurs est fondée sur des termes de l’échange inéquitable et défavorable.
Ainsi, si les communautés des montagnes ne sont pas reconnues comme les conservateurs indispensables des ressources naturelles irremplaçables, si leurs titres de propriété et leurs droits d’usages restent précaires et aléatoires, si elles n’ont accès ni aux informations ni au processus de décision, si leur niveau de vie n’est pas amélioré, elles risquent d’être contraintes d’exploiter encore davantage les matières extractibles à court terme et donc, d’épuiser des ressources d’importance mondiale. Plus grave encore, sans une responsabilisation et une maîtrise appropriées, elles ne pourraient s’opposer à une surexploitation étrangère.
 En effet, les habitants des montagnes  avec leur particularité, isolés sur les pentes escarpées pleines de diversités naturelles telles que celles du Moyen Atlas sont devenus les gardiens d’un patrimoine mondial irremplaçable, car leurs terres sont des réservoirs de bois, de minéraux, d’eau et d’énergie hydroélectrique qui ne bénéficient malheureusement qu’aux populations qui se multiplient en aval dans les plaines et les grandes villes des basses terres.
La moitié au moins de l’humanité est tributaire des bassins versants des montagnes pour son approvisionnement en eau douce. Pour plus d’un milliard d’êtres humains, les montagnes sont des lieux sacrés. Celles-ci sont également devenues des refuges de loisirs, loin des villes surpeuplées, pour un tourisme d’élite.
D’autre part, du fait qu’on ne prend en compte que les coûts actuels d’exploitation et de distribution (notamment de l’eau, de l’électricité et du bois), les prix des ressources naturelles sont de nos jours très éloignés de la vérité écologique car, d’après Denniston (1996), on ignore les coûts réels des forêts dépouillées, des bassins versants érodés et des cours d’eau endigués ou pollués, sans mentionner les coûts sociaux incalculables du déracinement des populations vivant des ressources naturelles. Selon cette même déclaration de Denniston, seule la prise en compte des coûts complets pourrait inciter à limiter les effets négatifs sur l’environnement et permettrait d’augmenter la rentabilité.
Certains des biens et services fournis par les montagnes comme le bois, l’eau potable et d’irrigation, l’énergie hydraulique et les minéraux ont une valeur économique quantifiable. Traditionnellement, cette valeur se mesurait à la différence entre les profits et les coûts d’exploitation et excluait la valeur environnementale et les bénéfices qui en étaient tirés.
Selon les spécialistes en la matière, cela s’explique en partie, par le fait que plusieurs de ces avantages sont des ressources non commerciales que les économistes considèrent comme des «biens publics» dont l’usage par d’autres ne peut être exclu et dont la consommation par un individu ou un groupe ne diminue pas la quantité disponible pour les autres (Tietenberg 1996). Cependant, précise-t-on, la détérioration des conditions permettant la production d’un bien public peut considérablement affecter sa disponibilité. L’air pur et la diversité biologique sont des exemples connus. Les instruments économiques classiques sont souvent inadaptés à l’évaluation de ces biens non marchands. De plus, la valeur du marché n’est pas le seul indicateur, d’autres critères utilitaires ou esthétiques ne doivent pas être exclus.
Une autre difficulté majeure en matière d’évaluation provient, selon ces mêmes spécialistes, du fait que les ressources des montagnes sont par nature complexes et interdépendantes et qu’elles constituent de ce fait un ensemble de produits plutôt qu’un produit unique. A titre d’exemple, les bassins versants boisés fournissent de l’eau potable et des produits forestiers, mais également un habitat pour la faune et la flore sauvages, un moyen de lutte contre l’érosion, un lieu de loisirs, un air pur et, dans de nombreux endroits, ils ont une valeur symbolique sacrée pour la population locale. Il faut également prendre en compte le fait que le droit de couper du bois, c’est-à-dire la forêt, implique de facto celui d’affecter voire de dégrader les ressources dont elle favorise la production, comme l’oxygène et l’eau pure, et juridiquement la propriété d’une ressource confère tous les droits connexes, même ceux qui n’ont pas été inclus à l’origine dans la cession.
Ainsi, un titre de propriété implique une responsabilité sur les ressources connexes, y compris sur celles qui n’auraient pas été nommément définies précédemment. Si à court terme, la coupe claire de la forêt cause un préjudice aux communautés montagnardes qui sont tributaires des produits forestiers, ce sont les populations du monde entier qui, à long terme, auront à payer très cher les effets négatifs sur la qualité de l’air et de l’eau, les sites de loisirs et l’érosion des sols. L’usage non durable d’une ressource en un lieu situé en amont a des répercussions néfastes sur la totalité du système, y compris sur les environnements situés en aval.
Du fait de la complexité des ressources des montagnes et des limitations des méthodes traditionnelles de fixation des prix, celui du produit ne reflète généralement pas la vraie valeur de la ressource. En conséquence, les communautés des montagnes dont celles de la région du Moyen Atlas en général et de la province d’Ifrane en particulier, en tant que fournisseurs nets de ressources, ne tirent pas les vrais bénéfices correspondants.
Par conséquent, nous rappelons à qui veut bien l’entendre qu’il est grand temps que ces communautés des montagnes réclament ces «droits de l’amont sur l’aval spoliés» et que nos spécialistes en matière d’économie des montagnes se penchent sérieusement sur la détermination et l’évaluation aussi précise que possible de nos ressources naturelles afin de permettre de conclure peut-être, que l’usage le plus efficace des ressources est la conservation ou, au contraire, que l’exploitation des ressources peut être avantageusement compensée par l’entretien des biens d’environnement existant. Dans les deux cas de figure, une fois établie la valeur des ressources, des mécanismes peuvent en permettre la cession et donc, le transfert des usagers en aval vers les communautés des montagnes, en amont.
Pour ce faire, le recours aux méthodes de marché pour améliorer et transférer les ressources destinées à la conservation et à la mise en valeur durable des régions de montagne, s’inscrit dans le domaine du possible et cela permettra de remettre en cause l’idée préconçue selon laquelle «la conservation n’est pas prise en compte parce qu’elle n’est pas rentable».

MOHAMMED DRIHEM
Vendredi 17 Avril 2009

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