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Ce que vaut une vie




Judith Butler est professeure de rhétorique et de littérature comparée à l’université de Berkley. Connue pour ses travaux sur le genre et son livre Gender trouble publié aux Etats-Unis en 1990, elle vient de publier Judith Butler, Rassemblement. Pluralité, performativité et politique, Paris, Fayard, collection « A venir », 2016. Il s’agit d’un ouvrage important sur les manifestations qui se sont produites en Europe, aux Etats-Unis et au Moyen-Orient depuis le début des années 2010.

Dans Rassemblement, Judith Butler s’interroge sur la place du « peuple » au sein de la vie politique contemporaine. Reprenant de manière critique les réflexions de Hannah Arendt sur la nécessaire « cohabitation » des pluralités au sein d’un monde commun ou d’Emmanuel Levinas au sujet de la vulnérabilité des êtres, l’auteure examine la nature des actions mises en œuvre par des corps qui se rassemblent dans un espace donné. Ces derniers rappellent aux gouvernants qu’il ne peut y avoir de « vies jetables » en démocratie, c’est-à-dire d’existences vouées indéfiniment à la précarité et considérées comme inutiles, insignifiantes. Qu’est-ce qu’une vie digne d’être vécue ? Comment peut-on montrer aux gouvernants que chaque vie a de l’importance, y compris celles que l’on traite avec mépris dans nos sociétés contemporaines parce qu’elles ne s’inscrivent pas dans les normativités majoritaires ou qu’elles ne détiennent pas assez de capitaux économiques, culturels et symboliques ? Judith Butler attire l’attention sur ces « vies qui ne comptent pas », ces vies auxquelles on n’accorde  que peu d’importance et dont on ne fait pas le deuil lorsqu’elles périssent. Elle illustre son propos avec les laissés-pour-compte des politiques néo-libérales de notre temps et les cadavres anonymes des migrants que l’on voit sur les plages européennes. Aujourd’hui, les manifestations des citoyens qui, au sein de l’espace public depuis le début des années 2010, essaient de rendre visibles ces personnes et demander davantage de justice sociale à leur égard. Est-ce que cela sera suffisamment pour que les instances nationales et supranationales reconnaissent l’importance de ces vies ?  L’ouvrage comporte trois idées importantes : les politiques de performativité dans les manifestations, les coalitions possibles entre mouvements militants, les manières de rendre visibles des revendications.

Les politiques de la
performativité dans
les manifestations


Aujourd’hui, de nombreux mouvements sociaux rejettent les normes néolibérales d’auto-responsabilisation et d’austérité économique à travers des actions revendicatives. En s’appuyant autant sur les manifestations de la Place Tahrir que celles qui ont eu lieu en Turquie en soutien aux personnes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuel.l.es, transgenres), Judith Butler souligne les analogies entre les « performativités de genre » et les « performativités de la vulnérabilité » en rompant avec les visions culturalistes et différencialistes. Le rassemblement devient un moment de « performativité politique », c’est-à-dire une mise en pratique des discours revendicatifs à travers l’action des corps. Il met au premier plan la « vie vivable » des individus, montrant au sein de l’espace public la vie digne d’être vécue par chaque être humain.
Sur ce point, il nous semble que Judith Butler n’aille pas suffisamment loin dans sa critique. Si l’on peut se demander pourquoi les féministes universalistes qui défendent le droit des personnes transgenres d’apparaître librement n’apportent pas un soutien analogue aux femmes musulmanes voilées que l’on stigmatise dans les pays dits « laïcs », il est également légitime d’interroger l’appui tout aussi partial de certaines approches post-coloniales vis-à-vis des personnes subalternes soumises à « l’hégémonie blanche occidentale » mais gardant un silence parfois criminel au sujet des discriminations et des violences dont sont victimes les personnes LGBT dans la région MENA (Middle East and NorthAfrica).  

Les coalitions possibles
 entre militants


Dans Rassemblement, Judith Butler mobilise également le concept de « coalition », présent dans Trouble dans le genre. Ce sont les personnes marginalisées, stigmatisées, précaires, exclues des sphères de reconnaissances, exploitées économiquement ou dont la vie n’est pas considérée comme étant « importante » qui se retrouvent rassemblées parfois de manière inattendue et expriment des formes de résistance qui « surmontent les versions étroites de l’individualisme, sans être englouties pour autant dans des formes obligatoires de collectivisme » (p. 57). Il y a coalition lorsque des entités hétérogènes, parfois antagonistes sur certains points, parviennent à former des systèmes d’alliance en vue d’atteindre un objectif commun (lutter contre les politiques néo-libérales, renverser un gouvernement arbitraire). Ce ne sont pas tant les luttes « identitaires » qui priment dans les coalitions que les actions revendicatives pour «le droit d’avoir des droits» (p. 90).
Le mouvement du « 20 février » au Maroc, dont on a vu les politiques de performativité dans les grandes villes du Maroc lors des marches, peut être défini comme une belle forme de coalition réunissant des Amazighs, des groupes féministes, des militants des droits de l’Homme, les jeunes altermondialistes d’ATTAC ou bien encore Al Adl Wal Ihsane.

Comment peut-on rendre
 visibles des revendications
politiques ?


Les mobilisations montrent que la vulnérabilité n’est pas le contraire de la force (p. 188). Les corps vulnérables sont également dotés de capacité à agir et à résister aux normativités ainsi qu’aux actes de pouvoir qui s’exercent sur eux, y compris de manière silencieuse comme ces prisonniers qui entament des grèves de la faim, souvent au péril de leur vie, pour s’opposer aux conditions de détention. La performativité politique s’exerce lorsque les corps s’approprient les lieux de la manifestation, notamment lorsque leur accès est interdit. L’affrontement peut être direct, comme le montrent les événements en Tunisie ou en Egypte durant l’année 2011 (pp. 113-120), mais également indirect, comme ce fut le cas en Turquie lors de l’été 2013 où en réponse à l’interdiction de rassemblement énoncée par le gouvernement un homme est resté seul face à la police, accompagné d’autres personnes postées isolément dans certains endroits de la place Taksim (pp. 208-2012). Ces derniers ont exercé une forme de performativité politique inédite, parodiant l’obéissance à travers l’expression publique de leur immobilité et de leur silence tout en utilisant leurs corps pour créer de nouveaux modes de résistances.
L’ouvrage de Judith Butler s’avère être une contribution précieuse pour penser les nouvelles configurations mobilisatrices, à partir d’une conceptualisation rigoureuse des pratiques sociales.
Elle montre que l’on peut analyser les revendications sociales non seulement à partir de l’éclairage empirique de la sociologie des mouvements sociaux mais également à partir de la philosophie politique. Peut-on élargir son propos et l’appliquer non seulement aux manifestations mais aussi aux configurations de la vulnérabilité présentes dans le quotidien ? Peut-on parler de « politiques de la vulnérabilité » - pour reprendre l’expression de Marie Garrau (Politiques de la vulnérabilité, Paris, CNRS Editions, 2018) – susceptibles d’être pensées à partir de la « performativité » des personnes à besoins spécifiques que l’on voit dans l’espace public ? Les vies auxquelles on n’accorde pas d’importance sont aussi celles qui restent invisibles dans les manifestations et les revendications publiques.

Par Jean Zaganiaris EGE Rabat, Cercle de Littérature Contemporaine
Mardi 6 Novembre 2018

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