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C’est notre pays, que tu le veuilles ou non !




Zakya Daoud, fondatrice et rédactrice en chef
du journal Lamalif (1966-1988), est une figure
importante du paysage intellectuel et littéraire
marocain. Son dernier roman «Les Aït chéris»
vient de paraître aux éditions Sirocco.
A découvrir.


Le titre de notre chronique est une phrase du roman de Zakya Daoud. Il incarne la portée subversive de son texte, racontant sans langue de bois, à travers le regard de plusieurs couples mixtes, les événements qui eurent lieu au Maroc entre la fin des années 50 et l’attentat de Skhirat. Les « Ait chéris » est le surnom donné aux couples mixtes.
Dans le roman, ces derniers sont constitués d’un homme marocain et d’un conjoint féminin. Lorsque Marie arrive dans la capitale au moment de l’Indépendance, elle est sous le charme de cette ville «aux remparts ocres», à la fois «traditionnelle» et «moderne». Elle s’est mariée en France avec Hocine, marqué par des idéaux humanistes et pris par le jeu de la politique. Il lui explique les motivations qui sous-tendent les actes de l’ALN (l’Armée de libération nationale) et se sent proche des mouvements de gauche, notamment de l’UNFP (Union nationale des forces populaires) « adversaire déclaré du régime féodal et personnel » (p. 108). Sa mort dans un accident de la route douteux, avec le frère de Marie venu en vacances au Maroc, laisse cette dernière dans un profond désarroi et lui fait comprendre la violence de l’environnement politique dans lequel elle s’est retrouvée malgré elle. Zakya Daoud décrit à juste titre cette période entre 1956 et 1973 de « shakespearienne ». Nous pourrions presque relier les propos de l’auteur des « Ait Chéris » avec les sombres visions de Joseph de Maistre parlant d’une régénération de l’humanité par le sang. Les meurtres politiques à connotation sacrificielle, la haine à mort entre les parties rivales, les doubles jeux et les trahisons (on n’est jamais mieux trahi que par ses amis, c’est connu), la force, la fragilité et la solitude des détenteurs du pouvoir. Tout cela a déjà été joué maintes fois dans l’histoire.
La force du roman de Zakya Daoud est de rendre compte de cette histoire troublée du Maroc, de faire l’histoire des vaincus (parfois en faisant primer l’écriture journalistique sur le style proprement littéraire), ranimer des témoignages oubliés, laisser des traces. Les anecdotes se multiplient, tantôt décrites par Marie, tantôt par Driss, le témoin impuissant de ces événements marqués par l’absence d’unification et de rassemblement des partis-prenants, tantôt par Lahoussaine, qui se réjouit de l’interdiction du Parti communiste marocain et s’inquiète de la «corruption des esprits» par les idées «progressistes». Driss a fait partie de la résistance marocaine qui s’est organisée face aux colonisateurs dans la médina de Casablanca. Issu d’une famille pauvre, il a pu faire des études à Paris. C’est là qu’il rencontre Monique et se marie. Le couple décide de rentrer au Maroc et se retrouve pris malgré lui dans la succession des événements terribles, les violences dans le Rif fin des années 50, les répressions dans le contexte des élections en 1963, les manifestations de 1965 et l’Etat d’exception, la disparition de Ben Barka, la répression des militants de gauche, les attentats des années 70 contre Hassan II. Zakya Daoud entre dans le détail, parle de la mort du rifain Abbès Messadi, de l’appui de la France au prince héritier et la création des FAR, des rivalités entre l’UMT et l’UNFP, l’arrestation de certains membres du gouvernement Ibrahim (1959-1960) ayant écrit que le gouvernement devait être responsable devant le Roi et le peuple, l’ambassade de France mise à sac en 1962 et les Européens tués, le placement de la famille Oufkir dans un lieu inconnu…
La force du roman de Zakya Daoud se trouve aussi dans la parole qu’elle donne à ces femmes européennes mariées à des conjoints marocains. Sans juger ses personnages, l’auteure rend compte des difficultés d’intégration, de la confrontation radicale avec l’altérité, de la désinvolture assumée face à une salafisation des esprits. Comme Lahoussaine qui multiplie les infidélités conjugales, Jeanne mène une vie libertaire au Maroc, quand bien même elle est fichée par la police. Marie ressent aussi le besoin d’avoir une sexualité épanouie : «  Elle avait besoin d’un homme ! Son désespoir, sa rage, son désir d’action et de vengeance, son ressentiment, décuplaient ses désirs. Mais dans son état de veuve isolée et chargée au surplus d’un contexte trouble, elle estimait que seuls les étrangers de passage pouvaient lui offrir de temps à autre une brève consolation. Au fond d’elle-même, elle savait que c’était la réaction de la vie, le refus de mourir qui la poussaient dans les bras de ces inconnus » (p. 97). Avec Monique, la femme de Driss, Marie s’engage politiquement. Elles soutiennent comme elles peuvent la gauche, notamment au sein des établissements où elles enseignent. Lors d’une discussion avec Jaafar, un jeune sociologue militant avec qui elle a une relation, elle est effarée d’entendre ce dernier rejeter la mixité : « - Vous ne pouvez nier que vous êtes en dehors de la société – Ce n’est pas vrai. Nous sommes en plein dans cette société, nous en faisons partie, nous la comprenons chaque jour mieux, notre espace s’élargit, notre âme s’ouvre » (pp. 182-183). Le roman dresse le portrait de ces femmes engagées au sein de la vie politique marocaine. C’est ce que dit le personnage de Mathilde : « Que tu le veuilles ou non, toutes tant que nous sommes, nous faisons dorénavant partie de cette société, de la chair et du sang de ce pays, dont nous avons porté les enfants que nous avons engendrés, où nous vivons, où nous avons noué des liens, fait notre trou en somme ». Le roman se termine par un constat amer. La période qui a suivi l’Indépendance s’est laissée aller à ce que Spinoza appellait les «passions tristes» : «Ce ne sont pas les ennemis de l’extérieur qui perdent les sociétés, ce sont les ambitions illégitimes, les concurrences effrénées qui divisent les hommes» (p. 205). La portée philosophique de l’auteure est sombre mais empreinte de réalisme : «L’envie, la jalousie et la haine uniformisent autant qu’ils opposent » (p. 2013). Sans doute l’un des grands textes de l’année 2018.  

* Enseignant chercheur EGE Rabat,
membre du cercle de littérature
contemporaine

Par Jean Zaganiaris *
Jeudi 28 Juin 2018

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