Après la CAN au Maroc : Ce que le ballon laisse derrière lui


Bachir Barrou
Dimanche 1 Février 2026

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Lorsqu’on lance un pavé dans la mare, on ne peut pas ensuite reprocher aux ondes de faire des vagues.

Après la CAN, le Maroc ne gère pas seulement un résultat. Il gère une vibration. Une onde longue, collective, qui traverse les cafés, les tribunes, les salons, les rues et les écrans. Parce qu’ici, un tournoi n’est jamais “juste un tournoi”. C’est un moment où les émotions montent, où les regards se croisent, où les non-dits sortent de l’ombre. On y voit les joies, les fiertés, mais aussi les crispations, les jalousies, les procès d’intention. Et parfois, on comprend que ce qui se joue n’est pas sur la pelouse… mais dans les cœurs.
Ce qui me frappe, ce n’est pas le ballon.
C’est ce qu’il réveille en nous.
 
Un pays en mouvement : la CAN comme scène sociale

J’ai vu l’ambiance. Les matchs. L’énergie. J’ai vu un pays en mouvement : une jeunesse multilingue, des visages qui passent d’une langue à l’autre comme on passe d’une rue à l’autre, des familles entières qui se déplacent comme pour un rite collectif, des gens qui accueillent avec naturel, une organisation qui cherche à être à la hauteur.

On peut discuter des détails, des choix, des intérêts — et on sait que les grandes instances récupèrent toujours une grosse part du “bénéfice”, financier comme symbolique. Mais il reste une évidence : ce genre d’événement dit quelque chose d’une société. De sa capacité à se rassembler, à recevoir, à se projeter.

Dans les tribunes, la fierté a une texture : elle se lit sur les épaules drapées de rouge, sur les mains tendues vers des inconnus, sur cette manière de chanter sans se demander si la voix est belle. Dans les cafés, elle se traduit autrement : par des débats interminables, par des “si seulement” lancés entre deux gorgées de thé, par des regards complices au moment d’une action.
Le football, ici, n’est pas un divertissement en apesanteur : c’est un langage populaire. Un miroir tendu à la nation.
 
Après le tournoi : fierté, frustration, et cette blessure qu’on n’ose pas nommer

Puis vient l’après. Et l’après-CAN n’est jamais neutre. Il a ce mélange de fierté et de frustration qui donne au pays une humeur particulière. On est fier — d’avoir accueilli, d’avoir existé, d’avoir montré une image de solidité. Et en même temps, quelque chose gratte : ce désir que tout cela se traduise aussi en victoire, en accomplissement sportif, en “récompense” visible.
La défaite — ou même l’impression d’un rendez-vous manqué — ne reste pas sagement dans la case “sport”. Elle se dépose ailleurs : dans l’ego collectif, dans l’idée qu’on se fait de soi, dans cette question muette : “Est-ce qu’on nous respecte vraiment ? Est-ce qu’on se respecte nous-mêmes ?”

Dans la rue, l’émotion se voit à des détails minuscules : un drapeau qui reste plié, un groupe qui se disperse plus vite, un silence dans un café pourtant plein. Il y a des jours où l’on n’entend plus les klaxons, mais où l’on entend mieux les soupirs.
Et c’est là que l’analyse sociale commence : parce que le football agit comme un accélérateur de sentiments déjà présents. Il n’invente pas les tensions, il les met en lumière. Il ne crée pas les blessures : il les rend visibles.
 
“Les frères” : quand la proximité devient une zone sensible

Et puis il y a eu ces commentaires durs, parfois injustes, parfois obsessionnels, venant de ceux qu’on appelle facilement “frères”. Là, il faut être honnête : ce n’est pas seulement du foot. C’est une relation. Une proximité. Une histoire partagée qui rend tout plus sensible.

Quand la critique vient de loin, elle glisse parfois. Quand elle vient de près, elle touche. Parce qu’entre proches, on ne se dispute jamais seulement sur le présent : on se dispute aussi sur la mémoire, sur le statut, sur l’orgueil.

Tu l’as raconté avec une image simple et puissante : celle d’une famille de quatre frères. Ils ont grandi ensemble, mangé à la même table, porté les mêmes souvenirs. Et un jour, l’un avance : il change, il travaille, il ose. Au lieu d’être heureux pour lui, les autres se sentent blessés. Pas toujours parce qu’il a mal fait… mais parce que sa progression leur renvoie leur propre fatigue, leurs retards, leurs renoncements.

C’est dur à admettre, mais c’est humain : la réussite d’un proche peut faire plus mal que celle d’un inconnu, parce qu’elle nous met face à nous-mêmes. Alors certains préfèrent attaquer : “Il se prend pour qui ?”, “il veut se montrer”, “il a oublié d’où il vient”. Comme si grandir était une offense.
Mais grandir n’est pas une insulte.
Et réussir n’est pas humilier.
Dans le football comme dans la vie, la jalousie se déguise souvent en morale.
 
La CAN : une mémoire de dignité, pas une foire aux identités concurrentes

Ce qui rend tout cela encore plus sensible, c’est que la CAN a une histoire. Une mémoire. Elle n’est pas née comme un simple spectacle. Elle s’inscrit dans un moment historique précis : la fin des années 50, un monde encore structuré par la domination coloniale. L’Afrique comprend alors qu’elle peut s’organiser sans attendre l’approbation de ceux qui, jusque-là, décidaient à sa place. Elle crée ses propres institutions. La CAN naît dans ce mouvement : une affirmation politique, une fierté continentale, un espace commun pour des peuples engagés dans des luttes de libération.

Longtemps, la compétition a accompagné les indépendances, nourri les imaginaires, créé des ponts. Elle racontait une Afrique plurielle, consciente de ses différences mais capable de les porter sans se déchirer.
C’est pour cela que, lorsqu’un pays du continent accueille et organise, on devrait y voir une force collective, pas un motif de dénigrement. On devrait y lire un prolongement de cette histoire : la capacité à faire ensemble, à exister pleinement, à produire du commun.
 
Le miroir cruel des réseaux : quand le jeu disparaît

Or aujourd’hui, un récit concurrent s’impose souvent : celui de l’arène. Sur les réseaux sociaux, la CAN ne circule plus comme une mémoire commune, mais comme un ring. Les nouvelles générations s’y revendiquent identitaires, nationalistes, “fières”.
Mais cette fierté est parfois creuse, sans mémoire, sans profondeur. Elle ne prolonge pas l’histoire décoloniale : elle en mime la surface tout en en reproduisant les logiques les plus toxiques.
Hiérarchiser les peuples.
Mépriser les voisins.
Fantasmer des supériorités.

Exactement ce que la colonisation a produit — et laissé derrière elle, non seulement des frontières, mais des réflexes.
Ce qui frappe, ce n’est pas la passion — elle est normale. C’est la pauvreté des récits. Les insultes remplacent l’argument. Les clichés tiennent lieu d’analyse. La violence devient un langage partagé. Et dans une ironie tragique, ce sont parfois les vieux récits de domination qui ressurgissent, repris, recyclés, inversés.

Les réseaux amplifient tout. Chaque match y devient un procès, chaque défaite une humiliation collective, chaque victoire une revanche symbolique. Le moment de jeu disparaît, remplacé par des règlements de comptes qui n’ont plus grand-chose à voir avec le football.
Et c’est ici qu’il faut rappeler la phrase du début : on jette des mots comme on jette des pierres, on attise, on provoque, on caricature — et ensuite on s’étonne des vagues. Mais les vagues, ce sont nos sociétés. Ce sont nos blessures. Ce sont nos identités.
 
Racisme, rejet, tensions identitaires: quand le football cesse d’être un langage universel

Là se trouve le risque majeur : quand le football n’est plus pensé comme un jeu ou un langage universel, mais comme un terrain de revanche, de domination symbolique ou de séparation entre peuples.
Alors surgissent les mots qui salissent : racisme assumé, nationalismes hystérisés, misogynie décomplexée, mépris déchaîné. Comme si le ballon servait de déclencheur à des haines déjà prêtes, déjà intégrées, déjà normalisées.

Il faut être clair : la CAN ne crée rien. Elle révèle. Elle rend visible ce qui est déjà là. Et si le révélateur est si violent, c’est parce que les tensions sont profondes : identités blessées, incapables de se penser autrement que dans la comparaison permanente. Fiertés qui se confondent avec le ressentiment. Affirmations de soi qui ne tiennent que si quelqu’un d’autre est rabaissé.
Or une identité solide n’a pas besoin de mépris.
Elle n’a pas besoin d’humilier.
Elle n’a pas besoin de haïr pour exister.
 
Ne pas séparer le football de l’humain : sinon, la dérive

On dit souvent : “Ce n’est que du football.” Mais dans les faits, ce n’est jamais “que” ça. Et c’est précisément pour cela qu’il faut le penser avec des valeurs humaines, pas seulement avec des émotions brutes.
Quand on ne sépare pas le football de l’humain et des valeurs fondamentales — respect, dignité, fraternité, mémoire collective — on ouvre la porte aux dérives :
Stigmatisation : un joueur devient un bouc émissaire, comme si l’erreur sportive était une faute morale.
Discours violents : l’adversaire n’est plus un rival de 90 minutes, mais un ennemi à détester.
Essentialisation des identités : on réduit des peuples à des clichés, des histoires à des insultes, des sociétés à des caricatures.
Le football devient alors un instrument : non pas de joie, mais de pouvoir. Non pas de lien, mais de séparation. Et c’est ainsi que les gradins, les cafés, les timelines se transforment en tribunaux.

Deux réalités coexistent : celle des écrans et celle des rues

Et pourtant, loin des écrans, la CAN raconte encore autre chose. Dans les rues, dans les cafés, dans les foyers, le football continue de rassembler. Il fait tomber les barrières sociales, traverse les langues, relie les quartiers populaires aux villages, les diasporas aux pays d’origine. Le ballon circule, les corps vibrent, les gens se parlent.
Deux réalités coexistent.
Celle, bruyante, hystérisée, fabriquée pour les algorithmes.
Et celle, silencieuse, vécue, profondément humaine.
Dans la première, on fabrique des ennemis. Dans la seconde, on partage encore des tables. Dans la première, on gagne “contre” quelqu’un. Dans la seconde, on gagne parfois “avec” quelqu’un : un moment, une joie, un souvenir.
C’est peut-être là que réside l’essentiel.

Après la CAN : mettre des mots justes, garder une fierté propre

Alors, que peut ressentir le Maroc après la CAN ?
De la fierté, parce qu’accueillir, organiser, vibrer ensemble, c’est déjà une manière d’exister.
De la frustration, parce que l’espoir sportif est un moteur, et que le moteur chauffe quand la promesse semble incomplète.
De l’espoir, parce que chaque tournoi laisse une jeunesse plus consciente, plus exigeante, plus tournée vers l’avenir.
De la désillusion, parfois, face à la violence des récits et à la facilité du mépris.
Et une blessure symbolique, surtout, quand la relation avec “les proches” se teinte de jalousie, de soupçon, de dénigrement.
Mais il reste aussi une possibilité : celle de choisir ce qu’on garde de la CAN. Pas seulement les images fortes, pas seulement les moments de tension, mais l’héritage émotionnel le plus précieux : celui d’une fierté propre.
Tu le dis simplement, sincèrement : tu soutiens l’équipe. Pas contre les autres, mais pour ce que le sport peut donner : de la joie, du lien, et parfois un peu de fierté, sans mépris pour personne.
C’est peut-être la conclusion la plus politique, au sens noble : rappeler que le football peut être un miroir, oui — mais qu’on peut décider de ce qu’on fait de ce reflet.
Parce qu’au fond, l’après-CAN pose une question qui dépasse le sport :
Est-ce qu’on veut que le football soit une arène où l’on se blesse, ou une langue commune où l’on se reconnaît ?
Ce qui me frappe, ce n’est pas le ballon.
C’est ce qu’il réveille en nous.

Bachir Barrou
Réalisateur et documentariste

Bachir Barrou
Dimanche 1 Février 2026
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Tags : CAN au Maroc
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