Libération

A l’horizon 2026, la gauche marocaine face au choix de l’unité


Mohamed Assouali
Lundi 9 Mars 2026

A l’approche des élections de 2026, la question de l’unité de la gauche marocaine s’impose avec une acuité nouvelle. Face à l’approfondissement des politiques libérales, à la montée des inégalités sociales et à l’érosion de la confiance politique, la reconstruction d’un pôle progressiste capable de porter un projet social crédible apparaît comme un enjeu majeur pour l’équilibre démocratique du pays. Entre héritage militant, dispersion organisationnelle et mutations profondes de la société, la gauche se trouve aujourd’hui devant un choix stratégique décisif : continuer à évoluer en ordre dispersé ou construire une convergence politique à même de redonner sens à l’action publique.

Il est des moments dans la vie politique où les forces historiques sont appelées à se réinventer. La gauche marocaine se trouve aujourd’hui face à l’un de ces moments décisifs.
La question qui se pose n’est plus simplement celle de ses performances électorales ni de la diversité de ses organisations. Elle concerne désormais sa capacité à redevenir une force politique structurante dans le débat national et à porter un projet capable de répondre aux attentes sociales croissantes.
Les expériences politiques récentes du Portugal et de l’Espagne montrent qu’une recomposition de la gauche est possible lorsque les forces progressistes parviennent à dépasser leurs rivalités 
L’histoire politique contemporaine du Maroc rappelle pourtant que la gauche a joué un rôle central dans les grandes batailles démocratiques. Elle a contribué à ancrer la culture des droits humains, à défendre les libertés publiques et à nourrir le débat autour de l’Etat social et de la justice territoriale.

Mais les transformations économiques et sociales qu’a connues le pays au cours des deux dernières décennies ont profondément modifié les équilibres politiques. L’augmentation du chômage des jeunes — qui dépasse aujourd’hui 30% dans les zones urbaines selon les données du HCP —, la persistance des inégalités territoriales et les tensions autour du pouvoir d’achat ont progressivement redéfini les attentes de la société.
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement celle de l’offre politique. Elle concerne aussi la capacité des forces progressistes à transformer les aspirations sociales en projet politique crédible.

Comme l’a rappelé à maintes reprises le Premier secrétaire de l’Union Socialiste des Forces Populaires, Driss Lachguar, la gauche ne peut pas se limiter à être la gardienne d’une mémoire militante. Elle doit redevenir une force d’initiative capable d’articuler justice sociale, développement économique et modernisation démocratique.
 
Comment expliquer le recul électoral de la gauche au Maroc ?
 
Durant les années 1990 et au début des années 2000, les forces de gauche occupaient une place importante dans les institutions élues. Lors des élections législatives de 2002, l’Union Socialiste des Forces Populaires avait obtenu près de cinquante sièges, confirmant son statut d’acteur majeur du paysage politique national.
Driss Lachguar : La gauche ne peut pas se limiter à être la gardienne d’une mémoire militante. Elle doit redevenir une force d’initiative capable d’articuler justice sociale, développement économique et modernisation démocratique
Cependant, cette influence a progressivement reculé. En 2011, le parti a obtenu 39 sièges au Parlement, avant de tomber à 20 sièges lors des élections de 2016. En 2021, il a retrouvé une partie de sa présence institutionnelle avec 34 sièges. De son côté, le Parti du Progrès et du Socialisme est passé de 17 sièges en 2011 à 22 sièges en 2021.

Ces évolutions reflètent des transformations profondes du paysage politique marocain. L’ascension de partis à discours libéral ou conservateur, l’évolution sociologique de l’électorat et la fragmentation du champ progressiste ont contribué à redessiner les équilibres politiques.
Dans ce contexte, la gauche se trouve confrontée à un double défi : renouveler son discours politique et reconstruire un lien durable avec les catégories sociales qui ont historiquement constitué sa base électorale.
 
Pourquoi l’unité de la gauche reste-t-elle un horizon difficile à atteindre ?
 
Depuis plusieurs années, l’idée d’une convergence des forces de gauche revient régulièrement dans le débat politique. Toutefois, malgré de nombreuses initiatives, les tentatives d’unification ou de coordination durable n’ont que rarement abouti.
Les divergences stratégiques constituent l’un des principaux obstacles. Certains partis ont choisi de participer pleinement aux institutions et à la gestion des affaires publiques, tandis que d’autres privilégient une posture d’opposition plus radicale.
Entre héritage militant, dispersion organisationnelle et mutations profondes de la société, la gauche se trouve aujourd’hui devant un choix stratégique décisif : continuer à évoluer en ordre dispersé ou construire une convergence politique à même de redonner sens à l’action publique
Plusieurs responsables du Parti socialiste unifié (PSU) ont d’ailleurs souligné, à différentes occasions, que les forces de gauche au Maroc partagent largement les mêmes références démocratiques et sociales, mais restent confrontées à la difficulté de dépasser leurs divergences tactiques pour construire une dynamique politique commune.

A ces divergences s’ajoutent les effets des scissions organisationnelles et des logiques concurrentielles qui ont fragmenté le champ progressiste. Plusieurs initiatives unitaires ont également été portées par des considérations électorales immédiates plutôt que par une vision stratégique de long terme.
 
Les expériences ibériques peuvent-elles inspirer la gauche marocaine ?
 
Les expériences politiques récentes du Portugal et de l’Espagne montrent qu’une recomposition de la gauche est possible lorsque les forces progressistes parviennent à dépasser leurs rivalités.
Au Portugal, l’alliance conclue en 2015 entre le Parti socialiste et d’autres formations de gauche a permis d’engager des réformes sociales importantes, notamment la revalorisation du salaire minimum et le renforcement des politiques sociales.

En Espagne, la coalition formée en 2020 entre le Parti socialiste ouvrier espagnol dirigé par Pedro Sánchez et la formation Podemos a permis à la gauche de retrouver une position centrale dans la direction politique du pays.
Ces expériences montrent que l’unité de la gauche ne passe pas nécessairement par une fusion organisationnelle complète. Elle peut prendre la forme d’une coordination politique et programmatique autour d’un projet social partagé.
 
Vers une convergence progressiste avant les élections de 2026 ?
 
Dans un contexte marqué par la montée des tensions sociales et les défis économiques, la question d’une nouvelle dynamique de coordination entre les forces de gauche revient avec insistance.

Le dernier communiqué du Bureau politique de l’Union Socialiste des Forces Populaires traduit clairement cette orientation. Le parti affirme que sa main reste tendue à l’ensemble des forces progressistes — partis, syndicats, associations de la société civile, chercheurs et intellectuels — afin de construire un travail commun fondé sur un programme social partagé.
Une telle convergence pourrait constituer un levier important pour défendre l’Etat social, promouvoir la justice territoriale et proposer une alternative politique crédible face aux déséquilibres qui se sont accentués sous l’effet des politiques libérales menées depuis les élections de 2021.
 
La gauche peut-elle redevenir une force d’équilibre démocratique ?
 
La gauche marocaine se trouve aujourd’hui face à une responsabilité historique. Les mutations économiques et sociales que connaît le pays rendent plus que jamais nécessaire l’émergence d’un projet progressiste capable de répondre aux attentes sociales et de renforcer l’équilibre démocratique.
Le véritable défi ne réside pas uniquement dans la capacité des organisations de gauche à dépasser leurs divisions. Il consiste aussi à reconstruire la confiance politique et à redonner sens à l’action publique.

Les élections de 2026 pourraient constituer une étape décisive dans ce processus. Elles pourraient offrir l’opportunité de transformer l’idée d’une convergence progressiste en une dynamique politique capable de redonner à la gauche sa place dans le débat national.
Car au-delà des équilibres partisans, une réalité s’impose : lorsque la gauche s’affaiblit, c’est souvent l’équilibre démocratique lui-même qui se fragilise.
Et l’histoire politique du Maroc rappelle une évidence : chaque fois que la gauche a su dépasser ses divisions, elle a contribué à ouvrir de nouveaux horizons démocratiques pour le pays.

Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique
Secrétaire provincial de l’Union Socialiste des Forces Populaires à Tétouan

Mohamed Assouali
Lundi 9 Mars 2026

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