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A Madrid, des travailleurs pauvres à la merci du virus et de la crise




A l'ombre d'une église madrilène, hommes et femmes avancent en file indienne, dans l'attente d'une aide alimentaire. Réservoir de main-d'oeuvre précaire, leur arrondissement de Puente de Vallecas est le plus contaminé par le coronavirus et le plus exposé à la crise qui commence.
A la "cantine sociale" San Jose, ils sont 450 à venir désormais chaque jour chercher de la nourriture gratuite, masqués ou non, en laissant entre eux le mètre de distance imposé, alors que le virus a déjà tué au moins 21.717 personnes en Espagne.
Gloria Corrales raconte une histoire analogue à celle d'autres travailleurs pauvres autour d'elle: l'épidémie lui a fait perdre son emploi presque aussitôt.
"Je m'occupais d'une dame de 92 ans", dit cette employée à domicile colombienne de 50 ans. "Je suis tombée malade, d'une grippe banale. On m'a dit de ne pas revenir. Ils craignaient que je la contamine".
"Nous avons de nombreux cas de personnes renvoyées par peur qu'elles soient contagieuses", confirme Susana Hortigosa, chargée de communication de la paroisse, dans un bureau de l'église de briques rouges où le téléphone ne cesse de sonner, tant "les gens demandent à être aidés".
Avec ses 230.000 habitants dans le sud-est de la capitale, Puente de Vallecas est un lieu d'immigration depuis le début du XXe siècle, d'abord d'Espagnols venus d'autres régions puis de Latino-Américains, de Marocains et d'Européens de l'Est.
Dans cet arrondissement officiellement classé comme "le plus défavorisé" et "le plus vulnérable" de la capitale, des salariés précaires sont couramment embauchés et débauchés par les secteurs-clefs de l'hôtellerie, des services ou du bâtiment.
"On y ressent déjà énormément les effets de la crise économique qu'entraîne la crise sanitaire: les gens tombent au chômage tout de suite", constate Susana Hortigosa, au moment où la Banque d'Espagne envisage pour 2020 un recul "sans précédent dans l'histoire récente" du PIB du pays, encore traumatisé par la crise de 2008.
Baissant les yeux sur ses baskets rouges, Pedro Oran fait pour la première fois la queue pour de l'aide alimentaire.
"Normalement, je donne des coups de main à un plombier, sans contrat. Je peux gagner 30 euros un jour et m'en tirer. Mais avec la pandémie, personne n'appelle", dit cet Espagnol de 53 ans.
Derrière lui, une femme de ménage pour "logements de vacances" résume, anonymement, sa situation: "Quand le tourisme s'est arrêté, mon travail aussi."
Même un livreur de repas de restaurants, filant dans les rues à vélo, s'est arrêté à la "cantine sociale" pour remplir des tupperwares de nourriture pour son épouse et lui. Payé par une start-up espagnole quelques euros pour chaque trajet, ce Vénézuélien de 30 ans peine à payer les 500 euros de loyer de leur chambre.
Selon une carte publiée le 8 avril par la région de Madrid, Puente de Vallecas était l'arrondissement ayant compté le plus grand nombre de cas de coronavirus confirmés des deux semaines précédentes.
Le confinement strict imposé depuis le 14 mars y a été difficile à appliquer pour beaucoup, logés dans des appartements exigus ou surpeuplés, tenus d'occuper des postes dits "essentiels", obligés à de longs trajets en transports en commun...
En une seule minute, une dizaine de personnes entrent et sortent de la station de métro Puente de Vallecas, dont des ouvriers du bâtiment aux masques empoussiérés.
Sur la promenade arborée de Puente de Vallecas baptisée Le Boulevard, le centre de loisirs pour seniors a fermé dès le 7 mars. Le jour même, un couple qui y donnait des cours de danse entrait à l'hôpital, contaminé.
"Lui enseignait la danse de salon, elle la sévillane. Le mari est mort, il avait 80 ans et une allure splendide", lui rend hommage une bénévole du centre, Asela Baraja, ancienne cuisinière de 68 ans, confinée.
Egalement enfermée dans un immeuble modeste du Boulevard où elle habite , une veuve de 55 ans, Patricia Dominguez, avoue avoir une peur "panique" du virus et sortir le moins possible.
"Je gagnais 700 euros comme femme de ménage à domicile: j'ai été remerciée", dit cette Colombienne d'origine. "Ma colocataire s'occupait d'une vieille dame pour 600 euros: elle aussi a été renvoyée."
Leurs repas sont maigres, malgré les deux bons de 30 euros donnés par la Croix-Rouge pour aller au supermarché et le soutien d'une association locale. "On vit, dit Patricia Dominguez, avec la double peur du virus et de la crise".
 

Vendredi 24 Avril 2020

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