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Mohamed Afifi, un écrivain d’exception

Disparu il y a un an dans l’indifférence, Mohamed Afifi, exigeant et discret, lègue une œuvre, de part en part animée par une écriture des plus inventives, qui reste à découvrir




Mohamed Afifi, un écrivain d’exception


«L’originalité est la marque du génie », soutient avec force Marcel Proust dans ses méditations sur la quête de formes nouvelles d’écriture. Cette sentence s’applique, à coup sûr, à cet écrivain que la mort est venue arracher à sa vivante plume et son luxuriante bibliothèque dans une indifférence coupable parce qu’ignorante. Il s’agit, en effet, d’un génie méconnu ayant manié avec bonheur des formes diverses depuis la nouvelle et le conte jusqu’à l’aphorisme en passant par la chronique et la parabole. Passionné de la compagnie des livres et du frémissement des grands écrans, il laisse une œuvre singulière  marquée du double sceau de l’élégance et de l’originalité qui prend au sérieux l’humour et la dérision et s’inscrit en faux contre l’esprit de sérieux.
Ses nouvelles et contes réunis dans « Délire »,  qui est une merveille de l’esprit, comme ceux de son manuscrit « Murmures dans un miroir », pointent, dans un style burlesque, fantastique et magique,les fils invisibles de la servitude et de  la domination, les caprices du pouvoir et l’impuissance face à la cruauté de l’absurde. La nouvelle intitulée « La séparation », qui est emblématique à cet égard, est ensorcelante. Elle peint la métamorphose d’un fonctionnaire qui, pour vivre libre,  décide de se séparer de lui-même et adresse une auto-déclaration de mort à son chef de service.Qu’elles portent sur la politique ou des faits de société, ses chroniques usent de riches références, de savoureuses citations et d’assertions inattendues. Ses aphorismes, qui sont des exercices de pure intelligence, détournent des expressions, déjouent des proverbes et maximes et réinventent les mots avec grâce et couleur. «Lassé de tout, il a décidé de mettre fin à ses jours. Il ne sortait plus que la nuit », «Boire des tisanes n’est pas ma tasse de thé », « A la demande de l’auteur, les représentations de la « La cantatrice chauve » furent suspendues. L’interprète avait un cheveu sur la langue », «J’appellerai au secours en faveur de muets qui se noient  », «Il eut le visage lacéré à coups de griffes et faillit perdre un œil. Il avait appelé un chat un chat », «Il était grand charmeur et au moindre signe les femmes lui tombent dans les bras. Pourtant, il les voyait le quitter irrémédiablement après les premiers baisers. Il avait une langue de vipère ». Voilà un florilège qui, bien que peu illustratif, manifeste tout à fait la virtuosité de cet adepte de l’écriture fragmentaire.
Causeur érudit, sa conversation est un régal à l’image de ses écrits. Elle donne à  repérer les trésors de la littérature et du cinéma mondial qu’il connait sur le bout des doigts et des yeux. Guide de vagabondages malicieux, il peut promener son interlocuteur avec jubilation à travers les séquences de « Los olividados » de Luis Bunuel,  les cauchemars  de «Au-dessous d’un volcan» de Malcom Lowry,  les émotions de « Quand passent les cigognes » de Mikhaïl Kalatozov ou les allégories de «La lucidité» de José Saramago ou les histoires de vie de «  Manuscrit trouvé à  Saragosse » de Potocki ou encore les personnages de « Mamma Roma » de Pasolini. Généreuse, son érudition le porte à user de citations diverses de Humphrey Bogart qui aimait à répéter que «chaque cigarette est un clou de son cercueil », de Jean Cocteau comme « Si je préfère les chats aux chiens, c’est parce qu’il n’y a pas de chat policier» ou de Henri Jeanson qui profère  que « la vie est une course contre la mort… Le meilleur ne gagne pas » ou encore de Jean-Louis Borry,qui était membre de son jury de mémoire au célèbre Institut des  Hautes études cinématographiques, telle « l’humour est une source de désordre, et ce désordre est positif ».
« Il naquit à Casablanca, à deux pas du square Zerktouni où il faillit se casser les jambes en apprenant à jouer au football, à deux brasses du port de pêche où il faillit se noyer en s’essayant à nager à un jet de pierre de la rue de Mogador où il fit ses études primaires, à quelques arrêts du bus  du collège musulman et du lycée Lyautey où il interrompit son second cycle, à quelques heures d’aéroplane de Paris, où il tenta d’étudier la cinéasterie. Alors se prenant au sérieux, il signera deux courts métrages et un documentaire long métrage, « Images d’Orient ». Plus tard, se souvenant qu’il avait obtenu malgré tout le certificat d’études primaires, il écrivit. Ainsi fut-il ».
Cette nécrographie, empreinte d’autant de tendresse que d’autodérision, est signée de la main de l’auteur de « Délire » qui n’hésite pas à exercer sans tabou son ironie ravageuse, y compris à l’endroit de  sa  future propre disparition. Son œuvre polyphonique ne doit pas être conjuguée au passé simple. Telle la Madeleine de l’auteur de « A la recherche du temps perdu », les beaux ouvrages de Mohamed Afifi suscitent immanquablement le souvenir de la pléiade du beau Maroc d’antan dont il faisait partie à l’instar de l’amoureux bilingue  de la poésie, Mustapha El Kasri, et l’infatigable arpenteur des méandres des rimes et des scènes, Said Saddiki. Par ces temps de kitch, l’héritage de cette pléiade est à mettre à l’abri de la menace d’amnésie. Aussi bien, convient-il de se délecter de  la lecture de  « Délire » et d’autres textes qui ne peuvent, grâce à la Toile,  être prisonniers des araignées de l’oubli, pour découvrir une écriture inédite en littérature marocaine écrite dans la langue…de Proust.




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RédouaneTaouil
Lundi 16 Février 2015

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