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"Le Maroc à l'épreuve du terrorisme" de Aziz Khamliche : La méthode et l'approche (4)




"Le Maroc à l'épreuve du terrorisme" de Aziz Khamliche : La méthode et l'approche (4)
Toutefois, pour que cela se produise, une sorte de détonateur idéologique est nécessaire. Le contenu proprement dit de l'idéologie n'y joue qu'un rôle accessoire: peu importe qu'il s'agisse de doctrines religieuses ou politiques, de dogmes nationalistes, communistes, racistes: tout sectarisme, aussi borné soit-il, est en mesure de mobiliser l'énergie du perdant radical.
L'idéologie islamiste constitue, à cet effet, un moyen idéal de mobiliser les perdants radicaux, dans la mesure où elle parvient à amalgamer des motivations religieuses, politiques et sociales.
En bref, l'explication psychologique, voyant nécessairement dans les islamistes des névrosés, traite le terrorisme comme étant le soupir de l'homme opprimé. La peur et l'angoisse qu'ils éprouvent face aux nouveaux problèmes de société, les poussent à se réfugier dans des pratiques religieuses défensives. Ces individus assujettis (maqhourine) recourent à la religion et au passé pour fuir la réalité et leur échec et deviennent donc névrosés.     
Marc Sageman, expert en terrorisme et ancien membre de la CIA qui a servi en Afghanistan pendant plusieurs années, conteste cette thèse et justifie ses dires par le fait que nombre de partisans de l'explication psychologique du terrorisme sont des professionnels de la santé mentale qui ne connaissent pas grand-chose au terrorisme en général et encore moins au jihad salafiste mondial, en particulier.
Toute étude ouvertement psychologique du terrorisme se heurte, dit-il, à l'extrême rareté des données empiriques en la matière, ce qui ouvre la voie aux spéculations les plus hasardeuses, avant de conclure que "lorsque ces discours freudiens ou néo-freudiens paraissent dans les ouvrages traitant du terrorisme, les politologues ne se croient pas suffisamment qualifiés pour les contester. Lorsqu'ils figurent dans des ouvrages de psychologie, les références aux mystérieuses données "secrètes" censées étayer le propos intimident les psychologues.
La thèse de la pathologie de la personnalité ne s'applique pas au jihad salafiste mondial."
Déjà en analysant le cas du bassidj en Iran, Farhad Khosrokhavar y voit la conséquence inattendue de la modernisation. "La société, modernisée dans ses assises économiques avec une très grande rapidité, disait-il, est en fait jugulée sur le plan politique". La culture traditionnelle est en crise : le consumérisme brise la pudeur traditionnelle et remet en cause les normes communautaires au nom du primat d'un individu narcissique.
L'Etat despotique réprime les aspirations à la modernisation du système politique des nouvelles couches urbaines, en leur jetant en pâture le narcissisme consumériste et le mirage d'une ascension économique accélérée.
La modernisation produit de nouvelles catégories sociales : d'abord, une jeunesse urbaine ou en voie d'urbanisation dont une partie croissante accède à l'enseignement et dont la mentalité est radicalement différente de celle des anciens; ensuite, des classes moyennes liées à l'essor de l'économie de rente et à l'extension de l'appareil d'Etat; puis une nouvelle classe supérieure, riche et une intelligentsia de plus en plus séparées de la société, perçues par les autres comme "parasite" et sans effets.
Les terroristes sont souvent présentés comme des "fous d'Allah", mus par des motifs qui procèderont de la démence ou d'un hiatus par rapport à la vie moderne. Ils ont des problèmes de personnalité ou, simplement, ne parviennent pas à s'intégrer dans nos sociétés. Par ailleurs, ils seraient marginaux, exclus, réagissant à cette situation de rejet social et économique en s'insurgeant contre la société.
Ce constat est vrai en partie. Une part d'entre eux s'y reconnaît. Mais une grande partie des membres de la mouvance islamiste radicale ne peut être rangée dans cette catégorie. Leur profil n'est pas forcément celui d'individus marginalisés ou misérables, exclus ou rejetés par la société. Ils sont parfois issus des couches moyennes et n'ont aucun problème majeur d'intégration. Ils sont, dans bien des cas, bien au-delà et non en deçà de la moyenne de leurs concitoyens.
Ceci contraste avec les descriptions courantes selon lesquelles les terroristes seraient les représentants d'un archaïsme ou simplement "des idiots utiles", des êtres naïfs, fragilisés par leur incapacité à s'assumer dans la complexité de la société contemporaine et manipulés par quelques caïds.
Même si ces constats sont en partie vrais, ils manquent l'essentiel. Ils sont au contraire, d'une certaine manière, les produits de notre monde et se donnent pour idéal la formation d'une néo-Oumma transnationale aussi floue que peut l'être notre modernité dans ses mythes et ses fantasmes. Ils construisent leur individualité dans un rapport inédit au monde actuel. La logique qui opère en leur sein ressemble à celle des sectes modernes.
D'où la difficulté d'examiner un phénomène aussi perturbateur que le terrorisme en dehors du mouvement ou du réseau qui le provoque. Ces groupes subculturels, maintiennent leur atmosphère psychologique propre, comme leurs techniques de renforcement du moi, et leurs sanctions culturelles. A l'exception de l'acte délictueux occasionnel perpétré par un jeune individu à lui seul, cas rare et symptomatique d'un trouble profond, le terrorisme appartient essentiellement à des groupes ou réseaux plutôt qu'à des individus.                                                                                                                                       Bien entendu, par-delà leur contamination par la "maladie d'islam", les terroristes ne sont que les fils de leur époque, le pur produit de l'occidentalisation du monde : ceux-là même qui firent du digital leur jeu d'enfant, de la télévision leur mémoire, sans avoir eu besoin de procéder à la transmutation de l'archaïsme qui habite leur esprit et leur âme.  
Alvin Toffler voit dans ce phénomène un retour à un système planétaire plus hétérogène, dans un monde mouvant de haute technologie, de communication instantanée, de missiles nucléaires et d'armes chimiques. "C'est un saut, dit-il, qui nous entraîne simultanément en avant et en arrière, et qui propulse de nouveau les religions au centre de la scène mondiale. Mais cela ne concerne pas seulement le fondamentalisme islamique".
Dans une formule qui ressemble plus à une prophétie qu'à un constat, il avance qu' "on ne peut analyser l'émergence des pouvoirs planétaires dans les années à venir sans prendre en compte la montée de l'islam, du catholicisme et des autres religions - ni les conflits et guerres saintes qui s'ensuivront."
"Les hommes sont plus les fils de leur temps que de leurs pères", dirait Marc Bloch.
A cette approche identitaire, s'ajoutent d'autres non moins importantes.
La division du monde en termes de religion et de civilisation engendre une vision "solitariste" de l'identité humaine, par laquelle les êtres humains sont envisagés comme les membres d'un seul et unique groupe, défini par la religion ou la civilisation et non plus par l'ancienne appartenance à une nation ou à une classe sociale.
Le vrai danger réside dans l'utilisation, par les hommes politiques, d'un vocabulaire en apparence positif, visant à détourner les activistes musulmans de leur stratégie en recherchant une définition appropriée de l'islam. Ils pensent pouvoir détourner les terroristes islamistes de la violence en insistant sur le fait que l'islam est une religion de paix et que les "vrais musulmans" se doivent d'être tolérants.
"Le rejet d'une vision nécessairement conflictuelle de l'islam est sans nul doute indispensable à l'heure actuelle, mais nous devons également nous demander s'il est absolument nécessaire, voire utile, de chercher à définir ce à quoi "un vrai musulman" doit ressembler", remarque, à juste titre un lauréat du Prix Nobel avant d'ajouter en guise de précision que la division civilisationnelle est un phénomène largement répandu dans l'analyse sociale, qui occulte d'autres façons, plus riches, de percevoir les individus. Elle jette les bases de l'incompréhension avant même qu'il ne soit question de choc entre les civilisations.
De manière globale, on remarque que le profil des militants islamistes les plus radicaux montre que les causes du terrorisme sont plus politiques que religieuses. Les principaux leaders terroristes à l'échelle internationale ne sont pas des savants de l'islam : ni Ben Laden, ni Al-Zawahiri, ni Zarqaoui ne présentent un profil d'ouléma. Il est surprenant également de constater que la plupart des jeunes activistes connaissent très mal le Coran. Beaucoup ne parlent ni ne lisent l'arabe littéraire. Résultat : excepté deux ou trois sourates dont l'interprétation laisse à désirer, ils ne s'intéressent guère aux enseignements du Coran. Pire, leurs véritables références ne sont pas sacrées mais plutôt profanes : ce n'est pas l'islam qui les pousse dans le terrorisme, ni la pauvreté, ni l'inégalité, mais le sentiment d'injustice. Leur sergent recruteur les invite moins à lire le Coran et les hadiths du Prophète qu'à se gaver d'images et de textes qui montrent des musulmans maltraités dans le monde entier : Bosnie, Palestine, Tchétchénie, Afghanistan, Irak…Ils s'acharnent contre la politique du "deux poids, deux mesures" dont, à leurs yeux, les régimes arabes sont victimes. Ils dénoncent les comportements dictatoriaux des dirigeants arabes et les atteintes aux droits de l'Homme dont ces derniers se rendent responsables. Ils pestent contre la complicité des pays occidentaux qui ferment les yeux sur les exactions de "leurs grands amis arabes".
Les injustices sont criardes et relatées de multiples manières: via la télévision, le cinéma, l'Internet, etc., et dans tout système politique, il y a des groupuscules portés à la violence, que ce soit dans les systèmes à légitimité électorale ou dans les autres. Mais cette violence devient suicidaire si elle n'a aucune chance d'attirer à elle un grand nombre d'adhérents. La violence  est condamnée à être un terrorisme sans lendemain quand elle n'est pas portée et soutenue par un important courant d'opinion.
Certains chercheurs estiment que l'islamisme radical d'aujourd'hui, notamment celui de Ben Laden, est dépourvu d'objectifs politiques. On n'imagine pas Al-Qaida renoncer au terrorisme pour négocier. C'est un mouvement complètement négatif, disent-ils, et, pour cette même raison, il est dénué de base sociale : on n'imagine pas un syndicat benladeniste, une association de femmes benladenistes. C'est une preuve de l'absence totale d'ancrage social. On n'imagine pas, non plus, de compagnons de route benladenistes ou des associations culturelles benladenistes. C'est un mouvement radical entièrement tourné vers la violence, incapable par définition d'entraîner une population.
Contrairement à d'autres mouvements terroristes, présents ou passés, les groupes se réclamant de la mouvance islamiste ne s'appuient guère sur une véritable force politique, ne bénéficient aucunement d'une réelle assise sociale, ne peuvent, en aucune manière, se prévaloir d'un soutien populaire et de la légitimité de leur cause.   
Pour les volontaires de la mort et leurs recruteurs, l'acte violent a plus d'importance que la cible elle-même. Il est donc quasiment impossible d'en prévoir la cible. Il n'ouvre aucune négociation sur le terrain politique.  Ceux qui l'adoptent n'ont ni électeurs à satisfaire, ni territoire à défendre, ni armée coûteuse à entretenir.   L'image d'une hydre rend mieux compte de la complexité de ce phénomène.
Le présent ouvrage est un acte d'engagement et de soutien aux victimes du terrorisme, non de complaisance envers les forces dominantes, ou de haine à l'égard de quiconque. C'est une contribution à la compréhension.

Libé
Lundi 16 Août 2010

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