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A contre-courant




A contre-courant
Sur la table à manger se côtoyaient gaiement une dizaine de livres d’auteurs allant de Zweig au Gai Savoir de Nietzsche. Au-dessus de la petite cheminée qui servait de bibliothèque, Stendhal, Camus, Sartre, Steinbeck, Dürrenmatt, Green, Miller, Roth et tant d’autres étaient là. Ils ne se connaissaient pas. Enfin pas tous. Mais, ils étaient là. Présents dans le seul espace où les mots semblaient avoir un sens, rappelant sans cesse que la concurrence était trop rude. Le rocher de Sisyphe était toujours visible, un peu comme pour rappeler la réalité de l’Homme dans la jungle monde. Un peu aussi, comme pour dire que l’écriture fut. Que toutes les histoires avaient été racontées. Que le talent, la finesse, l’élégance, le beau furent et ne seraient plus jamais. Eux, tous ces Hemingway, Dos Passos, Max Frisch, et bien avant Racine, Corneille, Goethe, Wilde…dieu qu’ils étaient nombreux (!), n’avaient nul besoin d’ordinateurs, de connexion Internet pour corriger automatiquement fautes d’orthographe et autres erreurs de grammaire. Ils pouvaient s’en passer car, eux, ils savaient. Ils avaient du talent, de l’imagination et cultivés, ils l’étaient tous. Sans exception, aucune… Enfin, l’idiotie n’était pas encore mondialisée. Ils pensaient par eux-mêmes…
Ils étaient, et pour ceux qui sont encore vivants, les témoins de leur monde. Le clonage de l’esprit auquel l’on assiste avec impuissance et tristesse à travers ce qui est appelé les «médias sociaux» leur permettait de jouir d’une liberté de pensée que le monde d’aujourd’hui n’a plus. Un peu comme si la modernité était une régression. Alors qu’aujourd’hui, le dire, l’exprimer, oser même le penser…est impensable…
L’humanité n’aura jamais été aussi enchaînée. L’immense Goulag pour ne pas dire le Guantanamo de la pensée mis en place par ladite plus grande démocratie de la planète, est tétanisant…
La tentation d’écrire des histoires, de jouer avec ces mots tant aimés, d’exprimer quelquefois, pas toujours, rage et colère face à un monde en complète déliquescence intellectuelle, était d’une tristesse innommable…La normalité est antinomique avec l’écriture... La vraie.
Et non les tweets, que Michel Serres, pourtant grand philosophe, louait sur tous les plateaux télés français, les SMS, les débats ringards sur facebook qui auraient déclenché des révolutions fantastiques pour les peuples opprimés, ne cesse-t-on de matraquer sur les chaînes lobotomisantes d’information en continu en dénigrant du coup le rôle de l’humain non connecté…
«Lord of the Flies» de William Golding est un livre référence de la fragilité de ce qui est appelé l’homme civilisé. Des enfants britanniques «bien nés», éduqués dans les écoles très huppées du Royaume-Uni, redevenant des sauvages une fois livrés à eux-mêmes sur cette île où ils se retrouvent après un accident d’avion… Cet Homme qui redevient le loup pour l’Homme de Hobbes... William Golding avait obtenu le prix Nobel de la littérature. L’aurait-il obtenu aujourd’hui ? Pas si sûr.
Il en était de même pour Orwell et son extraordinaire personnage Winston dans «1984»…aurait-il eu le même impact sur les esprits qu’aujourd’hui, ère où sa fiction est notre piètre réalité ? Aldous Huxley et son Brave New World n’aurait, pour sa part, peut-être pas été compris parce qu’il aurait été comparé à n’importe quel bloggeur ou facebooker qui aurait scribouillé un texte publié par une de ces maisons d’édition branchées. Celles qui publient des écrivains, non pas en fonction de la qualité de leurs écrits, mais de ce qu’ils sont, de leur popularité dans les médias, de leur physique, couleur de peau, sexualité…Oscar Wilde, André Gide, et tant d’autres magiciens des mots étaient écrivains. Leur vie privée, elle, était secondaire…
Aujourd’hui, il suffit de mettre en avant sa vie privée, ses élans chimiques ou biologiques, qu’importe, pour susciter l’intérêt. Et même devenir une espèce de héros…il suffit de manifester en tenue d’Eve pour « écrire », être publié, vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires et traduit en plusieurs langues…L’écriture n’a pas de sexe, pas de religion, pas de couleur.
Après vient la seule question qui vaille : écrire mais quoi dans cet univers kafkaïen où le fait même de tenter de comprendre l’absurdité d’un monde sans utopie …
Comment aligner des mots, des phrases, raconter des histoires dans un monde où être libre, c’est être chez soi. Dans le seul espace où la vie a encore un sens, parce que sans supermarchés, sans marchands de la haine, sans fouilleurs de poubelles, sans dilapidateurs des deniers publics, sans mendiants, professionnels, tricheurs, agresseurs à visage humain ou anonymes virtuels…avec pour seule règle celle que l’on se fixe soi-même. Lire, marcher, parler de tout et de rien sans risquer d’être pourchassé pour ses idées, qu’elles soient intelligentes ou sottes. Etre soi, penser sans être influencé par un monde où civisme, respect de l’autre, humanisme, sont piétinés avec une rage terriblement inquiétante.
Dans le monde actuel, quitter sa maison, son chez-soi, c’est s’exposer au mal, c’est tenter de traverser le nuage de mouches sartriennes qui ont suspendu leur vol sur la terre, c’est être obligé d’être en contact avec la laideur de la société. Ceci au point où l’être pensant semble condamné à la misanthropie, à vivre reclus chez lui à perpétuité…
Les réseaux sociaux sont devenus la seule référence «culturelle» des nouvelles générations qui rejettent le papier, le stylo, le crayon, parce que tout leur semble acquis à travers leurs écrans d’ordinateurs. La détérioration des relations humaines, l’individualisme, l’égocentrisme et naturellement la solitude, se sont amplifiés avec ce nouveau mode de vie. Car, il n’est plus complémentaire au savoir, mais tue avec la force d’un tsunami tout ce qui, durant des siècles, a permis à l’Homme de devenir un être qui pense par lui-même… Et non en meute…
Un rien fait le «buzz» et est susceptible de détruire des Hommes, des sociétés, des réputations, des cultures…
Treize ans après les attentats du World Trade Center à New York, les médias sociaux se sont développés à la vitesse de la lumière. En bon cow-boy, le président de l’époque George Bush avait donné le ton : guerre en Afghanistan, suivie d’une guerre illégale en Irak qui a fait des milliers de morts, déstabilisé à jamais une région clé pour l’équilibre du monde. Des guerres passées du réel au virtuel. Des millions de personnes assises confortablement derrière leurs ordinateurs ont consciemment ou inconsciemment participé à l’accomplissement du projet le plus diabolique de ce XXIème siècle : une guerre sans fin à la fois confessionnelle et économique. A la guerre des religions s’ajoutait celle des riches contre les pauvres ou vice versa…
Se battre contre le moulin à vent de Don Quichotte, c’est -hélas- de la littérature. Une épée dans l’eau. C’est la fin de l’Histoire. D’une Histoire désordonnée, mais qui avait un sens. Parce que le sens, ce sont les femmes et les hommes qui le font, qui le donnent et non pas les écrans…Tous ces écrans de fumée qui aujourd’hui semblent avoir pris le dessus sur le réel, le visible, sur ce qui fait de l’humain un être humain avec ses forces et ses faiblesses. Alors écrire…pour qui?...

Amina Talhimet
Samedi 3 Janvier 2015

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