Edward W. Said: L’intellectuel n’entre pas dans le moule


Najib Allioui
Mardi 17 Février 2026

Edward W. Said: L’intellectuel n’entre pas dans le moule
Auteur de plusieurs livres, Edward W. Said (1935-2003) revient actuellement et avec force dans les débats intellectuels comme une figure incontournable, et ce à cause de son analyse pointilleuse des grandes problématiques de notre époque. D’où notre choix de parler de son ouvrage majeur Des intellectuels et du pouvoir (Ed. Tarik, 2014) où il souligne les principes que l’intellectuel ne doit pas négliger dans son propre domaine.

Afin d’examiner la manière dont l’intellectuel doit agir face au pouvoir, Edward W. Said recourt à une anecdote qui date des années soixante. Il s’agit d’un étudiant de premier cycle qui vint le voir à l’Université de Columbia parce qu’il souhaitait participer à un séminaire d’accès restreint. Pour le convaincre, raconte E. Said, il s’est présenté à lui comme ”un vétéran de la guerre‶ qui avait servi dans l’Air Force. Au cours de l’entretien, E. Said comprit qu’il était bombardier. Naturellement, il fut affecté d’une vive impression par la profession du jeune homme, d’autant plus que cette ”mentalité de professionnel‶ le fascinait dans la mesure où le bombardier accueille à cœur ouvert et avec une fierté totale le langage de la soumission sans pour autant le remettre en question.

Cette simple anecdote atteste du rôle décisif de l’intellectuel qui doit repenser  notre système mondial dans la mesure où la remise en question de l’état malheureux du monde dans lequel nous vivons devient la première urgence avant toute autre urgence. C’est pourquoi l’intellectuel ne se laisse pas asservir. Il n’entre pas si facilement ‶dans la ligne”, dans la règle” ; il doit haïr le langage de l’obéissance, sinon il n’est pas un intellectuel. L’intellectuel qui sert le pouvoir, consciemment ou inconsciemment, est un traître de la pensée :« Ce type de position professionnelle, où l’on est fondamentalement occupé à servir le pouvoir et à gagner ses faveurs, n’est absolument pas de nature à encourager l’exercice de l’esprit critique et relativement indépendant qui devrait constituer, de mon point de vue, la contribution de l’intellectuel ».

Ces intellectuels tant en vogue, cherchant à tout prix à être plus proches des sphères politiques, se font du souci pour repérer dans le recrutement des individus qui s’inscrivent dans leur ligne, adoptant et répétant en toute malhonnêteté  le fameux prétexte : “c’est la règle″.

La raison empêche ce genre de raisonnement faux qui s’explique par la faiblesse et le manque de courage. Si on ne fait pas preuve d’une pensée militante, intellectuellement parlant, on cède le pas à la peur et à la lâcheté :
« Ce que nous voulons pouvoir dire, c’est que les intellectuels ne sont pas les serviteurs professionnels, dénaturés à force de complaisance, d’un pouvoir aussi visiblement contestable ; l’intellectuel, au sens vrai du terme, se réclame –répétons-le-de valeurs de positions de principe qui le mettent précisément en position de dire la vérité au pouvoir ».

Par conséquent, l’intellectuel ne cède pas à cette attitude mesquine, à cette “bassesse d’instinct″, pour reprendre l’expression de Philippe Sollers. Il ne trace pas les mêmes objectifs d’un simple fonctionnaire ou employé d’une institution quelconque. De ce fait, E. Said réfléchit à la manière qui permet à l’intellectuel de rester indépendant et de ne pas trahir le “sens moral″ sur lequel reposent les critères universels. Une distinction s’opère à cet égard ; elle consiste à faire la différence entre l’intellectuel en tant qu’amateur et l’intellectuel en tant que professionnel. Choisir la première position, c’est bien prendre la voie du risque et de l’incertitude. Ne pas être publié par exemple par les éditeurs, ne pas être retenu parmi les candidats à l’Université, ne pas être invité par les grandes institutions, puisque  les plus prestigieuses appartiennent évidemment au pouvoir. Etc.

Cela étant dit, on ne peut avoir sa place d’entre les amateurs que si l’on adhère complètement à ce sens moral qui n’a rien à voir avec la pensée moralisatrice mais qui a tout avec la raison. Ainsi E. Said en est-il venu à la question-centre : « Qu’est-ce qui galvanise l’intellectuel et le pousse à entrer dans l’action ? ».

Entre autres réponses possibles, il y a la question de la liberté d’expression. Si le pouvoir tient, et il tiendra mordicus, à veiller à réduire au maximum la liberté d’expression, l’amateur doit quant à lui se prendre pour le gendarme de ”son principal bastion‶, à savoir la liberté d’opinion. Mieux encore, l’intellectuel doit combattre les officiers des dogmes au profit de la pensée laïque, si tant est que celle-ci est plus efficace sur la question de la vérité, au nom de quoi l’intellectuel s’exprime:
« A ce sujet, j’irai jusqu’à dire que l’intellectuel doit se mobiliser sans relâche contre tous les tenants de visions et de projets politiques fondés sur des textes-sacrés, tous ceux-là dont les abus ne se comptent plus et dont l’autoritarisme ne tolère aucune contestation et bien entendu aucune diversité […] ».

E. Said prend à cet effet l’exemple de l’objectivité, dont il dit que sa critique nous rend service : «Un problème devenu l’enjeu d’un débat très controversé ». Comme l’a montré l’historien américain Peter Novick en 1988 dans son ouvrage That Noble Dream : The « Objectivity Question » and the American Historical Profession, la recherche historique perd dès lors de son objectivité, son rêve intransigeant, celui de l’exactitude des faits, face à des objectifs communs recherchés par une communauté commune. Une telle objectivité est devenue fragile en ce qu’elle ne s’ajuste plus en tout point avec les valeurs universelles.
D’après E. Said, l’exemple classique, « cette manie vieille comme le monde », qui paraît incarner ce problème, c’est bel et bien Alexis de Tocqueville. S’il a certes vrai dénoncé, de manière objective, les injustices que faisaient subir les Américains aux Indiens et aux esclaves noirs, il n’empêche qu’il a négligé ce même principe de l’objectivité lorsqu’il s’agissait d’une France occupant l’Algérie. Abandonnant les principes universels qu’il mobilisait pour battre en brèche l’exploitation américaine, Tocqueville adoptait par contre une attitude froide à l’égard des actes sauvages de l’armée d’occupation française contre les musulmans algériens en 1830. Par conséquent, la subjectivité de Tocqueville trahit l’objectivité scientifique :
« Bref, l’apparent universalisme de son discours sur l’Amérique est délibérément dénié de toute applicabilité à son propre pays, quand bien même sa pratique politique est aussi inhumaine ».

Dans cette atmosphère critiquable, une autre catégorie d’intellectuels (Frantz Fanon, Aimé Césaire et C. L. R. James, etc.) noirs anti-impérialistes émergeant au XXe siècle s’inscrivent complètement en faux contre Alexis de Tocqueville ou John Stuart Mill qui procèdent comme si la justice humaine était « une affaire sélective ». Autrement dit, leurs thèses honorables sur la démocratie en Angleterre paraissaient n’être pas les mêmes lorsqu’il s’agissait de lever le voile sur les crimes commis contre des pays mineurs. On citera également dans le même sens l’invasion du Koweït par l’Irak, face à laquelle la réaction des Etats-Unis et de l’Occident était immédiate pour dénoncer cette agression injustifiée. Mais quand les Etats-Unis décident d’envahir militairement l’Irak, sous le commandement de Bush, il n’y a pas eu de réaction véritable de la part des intellectuels pour faire connaître publiquement l’absurdité d’une telle attaque. Dans la même sphère, E. Said évoque d’autres situations plus tangibles : si l’invasion soviétique de l’Afghanistan était critiquée sévèrement par les Occidentaux, il se trouve que face à celle d’Israël et de la Turquie, alliés des Etats-Unis, qui avaient occupé illégalement des territoires ne leur appartenant pas ou même l’Indonésie ayant massacré les habitants de Timor au milieu des années soixante-dix, alors, dans ce cas, les intellectuels américains ne prononçaient pas un mot. Ainsi donc, il y a lieu de distinguer entre ce qui s’affirme comme fausse rhétorique et la Realpolitik. Les mêmes problèmes reviennent avec force actuellement. L’Occident taxe Poutine de dictateur, le régime iranien d’une bande d’assassins, ce qui pourrait être vrai, mais il n’ose toutefois pas dire qu’Israël est un pays colonialiste dont la grande victime est la Palestine. Et l’on voit bien que la même doctrine politique d’exploitation menée par Israël contre ses voisins continue toujours.

Par ailleurs, ce qui tue l’intellectuel, d’après E. Saïd, c’est ce désir de vouloir être reconnu par un tenant d’autorité, ce souci d’objectivité et de modération biaisées dans l’espoir de siéger un jour parmi un comité prestigieux et de finir par avoir un pouvoir au sein de l’intelligentsia dominante. E. Saïd affirme à ce sujet que rien n’est plus corrupteur que ce mode de pensée, faible et  irraisonnable. Quiconque sensible aux plus grandes injustices des temps modernes, se trouve certainement condamné à devenir le maudit de son époque. A ce titre, E. W. Said rappelle qu’il en a été lui-même victime, notamment sur la question de la Palestine :
« J’en ai fait personnellement l’expérience avec l’une des questions les plus difficiles des temps modernes, celle de la Palestine ; quand la peur de parler ouvertement de l’une des plus grandes injustices de l’histoire moderne entrave, aveugle, muselle un si grand nombre de ceux qui savent la vérité et sont en position de la servir ».

Ainsi, E. W. Said conclut son discours en précisant le fait que la tâche de l’intellectuel n’est pas celle d’un moraliste ou d’un idéaliste à la Pangloss, mais c’est quelqu’un qui doit savoir agir au moment convenu pour pouvoir apporter une alternative intelligente qui rendrait le monde de l’homme meilleur.

Par Najib Allioui
Agrégé de français (2020) et titulaire d’un Doctorat en Sciences du langage (2025).
alliouinajib@gmail.com


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