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Un deuxième 1er Mai sans défilés

Bis repetita


Un deuxième 1er Mai sans défilés
Encore un 1er Mai sans défilés. C’est le deuxième du genre de l’histoire récente du Maroc. Le gouvernement a, en effet, décidé, mardi dernier, d'interdire toutes les célébrations sur le terrain à l'occasion de la Fête du travail, et ce pour éviter toute violation de l'état d'urgence sanitaire.

Le gouvernement a indiqué, dans un communiqué, que cette décision prend également en considération l'évolution de la situation épidémiologique dans le Royaume, notamment les risques que représentent les rassemblements dans les espaces publics. Tout en louant l'esprit de responsabilité et la forte implication des centrales syndicales pour faire face aux répercussions négatives de la Covid19, le gouvernement exhorte l’ensemble des parties à poursuivre les efforts déployés et à respecter, à l’instar de l'année précédente, toutes les directives annoncées et les mesures décidées, afin de préserver les résultats positifs réalisés dans la lutte contre cette pandémie, conclut le communiqué.

Mais, de fait, de mémoire de travailleurs, pareil jour n’a jamais signifié autre chose que de battre le pavé en rangs serrés en revendiquant des droits pour lesquels ils comptent lutter l’année durant, et si nécessaire, les années qui suivront. Depuis l’indépendance et ses grandsmesses ouvrières sous le regard paternel du Libérateur de la nation, Feu S.M Mohammed V, on n’aura jamais vu les tracés des défilés aussi déserts, aussi silencieux et aussi tristes que ces deux dernières années. Etat de siège sanitaire oblige, les syndicats se contenteront de hauts parleurs ou de pis allers virtuels pour diffuser les discours de leurs leaders. Le hic, c’est que le quatuor de tête qui siège officiellement aux séances du dialogue social a une présence timide dans le cyberespace et n’en maîtrise pas encore les arcanes comme il faudrait. Et a fortiori les codes et l’interactivité qui lui auraient permis de se mettre au diapason des jeunes d’aujourd’hui et, partant, de drainer du sang neuf et de renforcer ses rangs qui déclinent à vue d’oeil comme c’est le cas partout au monde.

Selon une note d'information du HCP relative à la qualité de l'emploi en 2016, 96,6% des actifs marocains occupés (10.282.000 personnes) n’étaient pas, en effet, affiliés à une organisation syndicale ou professionnelle, 94% en milieu urbain et 99% en milieu rural. Cette situation qui n’a pas dû beaucoup changer depuis lors, était quasiment identique en 2015. Lors du second trimestre de cette année, seuls 3,2% des actifs occupés étaient, en effet, syndiqués, 5,7% en milieu urbain et moins de 1% en milieu rural. Elle fut d’ailleurs aussi préoccupante depuis tellement longtemps que la précarité et les dénis de droits se sont conjugués pour saper à jamais toute velléité d’émancipation des travailleurs et entraver toute volonté de lutter de manière efficiente contre l’économie de la rente et l’informel via la mise des relations de travail au diapason de la modernité. Ceci d’autant plus que la balkanisation du champ syndical, la fraude sociale, l’informel et l’apparition de nouvelles formes de travail et sa précarisation à outrance ne sont nullement favorables à une reprise en main par les travailleurs de leur destin. Et il n’en sera peut-être pas autrement à l’issue de l’actuelle pandémie qui laissera exsangue tant l’économie du Maroc que celles avec lesquelles il entretient les relations les plus étroites.

Et, cerise sur le gâteau, les centrales syndicales dites représentatives sont certes au nombre de quatre depuis 2015, mais le nombre global des syndicats représentés par des délégués suite aux dernières élections professionnelles est de vingt-trois. Un chiffre trop élevé, de l’avis même de nombre de dirigeants syndicalistes qui soulignent que le multi-syndicalisme est certes nécessaire, mais que l’existence de plus d’une trentaine de syndicats actuellement ne peut qu’impacter négativement la force de négociations de ces centrales qui peinent à parler de la même voix.

Ceci d’autant plus que le secteur informel continue à être un terreau fertile pour le non-droit, le viol des législations sociales et que la globalisation des marchés, les nouvelles technologies et certaines formes nouvelles de travail comme l’intérim progressent à pas de géant et avec eux la précarisation à pas de charge du monde du travail. Force est donc de remettre sur le métier cette phrase vieille de 130 ans que les plus cultivés des syndicalistes connaissent sur le bout des doigts. En 1890, le député du Parti ouvrier belge, Emile Vandervelde, avait, en effet, usé d’un ton à la fois poétique et prémonitoire pour écrire :

« Ne faut-il pas admettre que ces noirs bataillons d’hommes obéissent à une mystérieuse et irrésistible impulsion qui a toujours poussé les peuples à fêter le renouveau, à célébrer la fête des germes quand Mai fait monter les rêves et ramène la saison d’amour. Car ce jourlà, il y a fête dans toutes les religions et dans tous les pays. Ce qui a fait la force du 1er Mai, c’est peut-être justement qu’il est international ». Il l’a été et il l’est toujours. Mais en ces temps de pandémie, son internationalité n’est attestée que par cette indicible absence de défilés, notamment sous d’autres cieux où, à l’instar du Maroc, le coronavirus aura finalement eu la peau de beaucoup de choses qui y faisaient le sel de la vie.

H.T

Libé
Vendredi 30 Avril 2021

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