Répercussions énergétiques inévitables : Quelles conséquences sur l’économie du Maroc ?

Anatomie d’un choc mondial


Hassan Bentaleb
Mardi 3 Mars 2026

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Les regards se lèvent, presque instinctivement, vers les panneaux lumineux des stations-services. A chaque changement de chiffre, une même question traverse l’esprit de nombreux Marocains : les prix vont-ils encore grimper ?
Il y a de fortes chances que la spéculation fasse des siennes dans un marché non encadré et foncièrement monopolistique. L’augmentation « par anticipation » a d’ores et déjà montré le bout du nez.

Le souvenir est encore vif. La flambée des prix des carburants provoquée par les tensions en mer Noire a laissé une empreinte durable au sein des foyers. En quelques mois, le coût du transport, des produits alimentaires et des services a explosé, entraînant une pression inédite sur le pouvoir d’achat.

Aujourd’hui, la crainte d’un nouveau choc énergétique ravive ces inquiétudes. Car derrière le prix affiché à la pompe, c’est tout l’équilibre quotidien des ménages qui vacille — entre dépenses contraintes, ajustements forcés et fragilisation du bien-être. Les Marocains risquent-ils de revivre le même cauchemar avec la guerre contre l’Iran ? Analyse.

I. Le contexte immédiat : un conflit au cœur de la géographie de l'énergie mondiale

Ce qui se joue depuis fin février 2026 au Moyen-Orient n'est pas un conflit énergétique de plus. C'est une mise à l'épreuve sans précédent du système nerveux central de l'économie mondiale : le détroit d'Ormuz.

Environ 20% du pétrole mondial et 20% du GNL mondial transitent normalement par ce corridor maritime de 56 kilomètres de large. Depuis le déclenchement des hostilités, de nombreux pétroliers sont simplement à l'arrêt, ancrés à l'extérieur du détroit sans oser s'y engager. Ce n'est pas un risque théorique : c'est une paralysie logistique déjà en cours.

Le Brent de référence a bondi de 10% pour atteindre environ 80 dollars le baril sur le marché de gré à gré dès dimanche 1er mars 2026, et les analystes prévoient que les prix pourraient grimper jusqu'à 100 dollars dans le cas d'un embrasement plus large. Selon Jorge Leon, économiste de l'énergie chez Rystad, «la fermeture complète du détroit représenterait une perte nette de 8 à 10 millions de barils par jour d'approvisionnement en brut, même en déviant une partie des flux via les oléoducs alternatifs d'Arabie saoudite et d'Abou Dhabi».

Les économistes d'ING estiment que « le prix du pétrole pourrait atteindre 100 à 140 dollars le baril si le conflit ne prend pas fin rapidement. L'Iran produit environ 3,5 millions de barils par jour, soit environ 3% de la production mondiale — mais ce chiffre ne traduit pas l'essentiel du risque. L'essentiel du risque, c'est le contrôle iranien sur le passage par lequel transitent les exportations de six Etats du Golfe ».
 
II. La mécanique du choc : trois canaux de transmission simultanés

Premier canal : le pétrole brut. Le pétrole américain WTI a bondi de plus de 7% et le Brent de 9% dès l'ouverture des marchés. Avant le week-end de l'escalade, les prix avaient déjà progressé de 17% depuis le début de l'année en raison de la rhétorique américaine contre Téhéran. Ce choc n'est pas une surprise : il était intégré progressivement par les marchés depuis des semaines. Ce qui surprend, en revanche, c'est son ampleur.

Deuxième canal : le GNL. C'est le plus sous-estimé et potentiellement le plus dévastateur. Qatar est un immense producteur de GNL. Si l'Iran attaque ses terminaux, cela impacte directement les approvisionnements mondiaux. Anne-Sophie Corbeau, experte internationale en gaz à Columbia University, rappelle qu'il n'existe pas de capacités de réserve dans le monde du GNL : « Il n'y a tout simplement pas de capacité de réserve dans le monde du GNL. C'est absolument massif et cela va impacter tous ceux qui importent du GNL». QatarEnergy a effectivement suspendu sa production de GNL après des attaques iraniennes visant ses infrastructures, alimentant les craintes de perturbations majeures des chaînes d'approvisionnement énergétiques.

Troisième canal : les assurances maritimes et la logistique. Même sans blockade formelle, les conséquences commerciales se manifestent  déjà : les assureurs annulent leurs couvertures de risque guerre, les primes maritimes s'envolent, et les navires sont redirigés ou suspendent leurs transits. Même une perturbation partielle d'un point de passage gérant 20 millions de barils par jour et plus de 100 milliards de mètres cubes de GNL annuellement produit un choc d'offre de proportions historiques.
 
III. Le Maroc face au choc : une vulnérabilité structurelle de premier ordre

Le Maroc n'est pas un acteur de ce conflit. Il en est un récepteur passif  et l'un des plus exposés de la région. Il importe 95% de l'énergie consommée, et la production d'hydrocarbures dans le Royaume est quasi nulle. Les énergies fossiles couvrent 90,6% de la consommation d'énergie primaire — pétrole à 56,7%, charbon à 30%, gaz à 3,9%.

Cette dépendance a une dimension institutionnelle supplémentaire : privé depuis dix ans de sa raffinerie de Mohammedia — fermée en 2015 avec la mise en liquidation de la Samir —, le Maroc s'en remet presque entièrement aux importations de produits raffinés plutôt que de brut, ce qui renchérit structurellement la facture. Le Royaume a importé entre janvier et septembre 2025 en moyenne 250 000 barils par jour de produits pétroliers, soit une hausse de 5% sur un an.

Cette absence de raffinerie est décisive : le Maroc ne peut pas acheter du brut bon marché et le transformer sur place. Il achète directement des produits finis — gasoil, essence, fioul — dont le prix intègre déjà les marges de raffinage et, désormais, les primes de risque maritime.

La facture énergétique du Maroc a atteint 107,56 milliards de dirhams en 2025, en baisse de 5,5% par rapport à l'année précédente, portée par le recul des prix pétroliers — une déflation de 14,5% sur les gasoils et fuel-oils. C'est précisément cette fenêtre de répit — ouverte par des prix mondiaux bas en 2025 — qui est en train de se refermer brutalement.

Le Maroc importe la totalité ou presque de ses besoins en produits raffinés, notamment le gasoil, l'essence et le fuel. Toute hausse des cours internationaux se répercute donc directement sur le coût d'approvisionnement. La hausse des prix se transmet ensuite à l'économie via les carburants, qui constituent un intrant central pour le transport de marchandises, l'agriculture, la pêche et l'industrie. L'action de l'OPEP+, qui a annoncé le 1er mars une hausse modeste d'environ 206.000 barils par jour à compter d'avril, peut envoyer un signal de stabilisation, mais ne règle pas un choc de nature logistique et sécuritaire qui se joue au jour le jour sur Ormuz, sur les ports, sur les assureurs et les décisions des armateurs.
 
IV. Les canaux de propagation spécifiques au Maroc

1. L'inflation importée. Le premier mécanisme de transmission est mécanique : la hausse des prix à la pompe. Le transport représente 38% de la consommation d'énergie finale au Maroc. Un renchérissement du gasoil se répercute immédiatement sur les coûts logistiques de l'ensemble de l'économie — agriculture, pêche, BTP, distribution alimentaire. Dans un contexte où l'inflation avait été partiellement maîtrisée en 2025 grâce à la baisse des cours pétroliers, ce choc externe remet de la pression sur Bank  Al-Maghrib et sur les finances publiques.

2. La question des subventions. Le Maroc a engagé depuis 2013 un processus de décompensation partielle des carburants. Le gasoil n'est plus subventionné, mais le butane l'est massivement — il concerne des millions de ménages, notamment ruraux, pour la cuisson. Une envolée des prix internationaux du gaz butane se traduira mécaniquement par une augmentation de la charge de subvention, rouvrant une discussion budgétaire que le gouvernement avait cherché à stabiliser.

3. La pression sur la balance des paiements. Le dollar s'est apprécié face à l'euro dans ce contexte de crise, profitant de son statut de monnaie internationale de référence pour les transactions pétrolières. Or le Maroc paie ses importations énergétiques en dollars et perçoit une partie de ses recettes (tourisme, transferts des MRE) en euros. Une appréciation du dollar ajoute une pression de change à la pression de prix — un double effet qui creuse mécaniquement le déficit de la balance commerciale.

4. L'impact sur le secteur touristique. Parmi les secteurs perdants identifiés par les économistes, le transport aérien figure au premier rang. Le tourisme, qui représente environ 7% du PIB marocain et a atteint des records en 2024-2025, est directement exposé via la hausse du kérosène. Si les tarifs aériens augmentent significativement, la fréquentation touristique — notamment européenne — peut en être affectée à horizon de quelques mois.

5. Le projet de gazoduc Nigeria-Maroc. Ce choc géopolitique survient à un moment où le Maroc travaille à transformer radicalement son architecture énergétique de long terme. Le projet de gazoduc Afrique Atlantique, reliant le Nigeria au Maroc via 13 pays côtiers, avance avec la signature d'accords intergouvernementaux et le lancement d'un premier tronçon entre Nador et Dakhla. La crise actuelle illustre dramatiquement l'urgence stratégique de ce projet — mais elle pourrait aussi compliquer son financement à court terme, dans un contexte de marchés financiers internationaux sous tension.
 
V. Les opportunités paradoxales et les marges de manœuvre

Un choc de cette nature n'est pas que négatif pour le Maroc, il crée aussi des opportunités qu'il serait réducteur d'ignorer. Le Royaume a investi massivement dans le solaire (Noor  Ouarzazate, Noor Midelt) et l'éolien (Tarfaya, Tanger). Ces capacités installées ne sont pas directement exposées au choc pétrolier. La part des renouvelables dans le mix électrique progresse, et ce choc va renforcer la légitimité politique et économique d'une accélération de ces investissements.

Le Maroc entretient des relations stables avec les pays du Golfe, avec l'Europe et avec les Etats-Unis. Dans un contexte de réorganisation des flux énergétiques mondiaux, cette stabilité relationnelle est un actif. Des pays comme le Maroc pourraient bénéficier d'investissements de diversification de la part d'Etats cherchant à réduire leur dépendance au Golfe.
Le MASI a décroché de 4,21% dans un climat géopolitique international tendu — une baisse significative, mais contenue par rapport aux corrections enregistrées sur les places européennes et asiatiques. L'exposition directe des entreprises marocaines cotées aux marchés du Golfe reste limitée.
 
VI. Ce que ce choc révèle en profondeur

Au-delà des effets immédiats, ce conflit agit comme un révélateur de deux impasses structurelles que le Maroc n'a pas encore résolues.
La première est la dépendance aux produits raffinés. Dix ans après la fermeture de la Samir, le débat sur une nouvelle capacité de raffinage nationale n'a pas abouti. Un choc comme celui-ci — hausse du brut combinée à hausse des primes d'assurance maritime et à dislocation logistique — amplifie mécaniquement les coûts pour un pays qui ne peut pas acheter du brut et le transformer lui-même.

La seconde est la vulnérabilité au seul choc externe. La diversification du mix énergétique marocain est réelle et documentée, mais elle reste insuffisante pour absorber un choc d'une telle magnitude. Une économie qui importe encore 95% de son énergie reste fondamentalement exposée à chaque crise géopolitique mondiale, quelle que soit la rigueur de sa gestion macroéconomique interne.

Le conflit en Iran est un rappel que les énergies renouvelables sont non  seulement une solution climatique, mais aussi une solution de sécurité énergétique — aucun pays ne peut menacer d'arrêter le soleil ou le vent. Pour le Maroc, qui dispose de l’un des  meilleurs gisements solaires et éoliens du monde, ce moment devrait accélérer une transition qui reste encore trop dépendante des financements extérieurs et des prix de l'énergie fossile pour être pilotée par la seule volonté politique.

Hassan Bentaleb

Hassan Bentaleb
Mardi 3 Mars 2026
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