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Quand un peuple joue collectif une symphonie inachevée

Les dimensions managériales de l’expérience marocaine

Lundi 19 Janvier 2026

Quand un peuple joue collectif une symphonie inachevée
Nul ne peut contester que le sport constitue, depuis toujours, l’un des laboratoires les plus exigeants du développement humain. Et parmi toutes ses disciplines, le football occupe une place singulière : celle d’un espace où le collectif se construit patiemment, se met à l’épreuve, se corrige, se renforce, jusqu’à révéler sa véritable nature sous la pression du réel.

Le terrain devient alors un miroir grossissant des dynamiques humaines : leadership, confiance, engagement, discipline, sens du rôle et intelligence du lien. La Coupe d’Afrique des Nations 2025 a offert, à cet égard, bien plus qu’une succession de matchs ; elle a exposé des trajectoires, des choix managériaux, des cultures d’équipe et des récits collectifs en action. L’expérience marocaine, en particulier, dépasse le cadre du sport pour s’imposer comme une leçon de management vivant : une démonstration concrète de la manière dont une vision partagée, incarnée dans des pratiques cohérentes et portée par un fort sentiment d’appartenance, peut transformer un groupe d’individus en une force collective durable.
 
Le collectif, dans sa dimension la plus concrète
 
La dimension technico-tactique, diraient les gens du métier, n’est jamais une simple addition de rôles figés. Dans toute institution humaine, qu’il s’agisse d’une entreprise, d’une association ou d’une société, la convention organise le travail en assignant des tâches, héritées d’une nécessaire séparation technique. Mais lorsque ces conventions se rigidifient, elles cessent de servir le sens et finissent par étouffer l’élan. L’expérience marocaine est venue rappeler une vérité essentielle : le rôle de l’individu au sein du groupe n’est pas une frontière, mais un passage. Un espace vivant où l’individu grandit en faisant grandir le collectif, sans se laisser enfermer dans des fonctions déjà consommées par l’habitude. L’attaquant est le premier défenseur et le défenseur est le premier attaquant ne décrit pas un schéma tactique, mais une philosophie du lien et de la responsabilité partagée. Une manière de réconcilier mémoire et invention.

Le collectif s’enracine aussi dans l’ombre, là où œuvre le staff technique, souvent silencieux, toujours décisif. Dans tout processus de développement et le football en est une illustration exemplaire, se croisent des compétences multiples, complémentaires, parfois invisibles aux yeux du public. De l’infirmerie aux data-sciences, de la préparation athlétique à l’accompagnement mental, en passant par l’analyse technico-tactique, chaque expertise apporte sa pierre à l’édifice commun.
 
Le collectif humain et émotionnel
 
Le collectif est d’abord une réalité humaine et émotionnelle. Dans les paroles des joueurs, qu’ils soient titulaires sur la pelouse ou remplaçants sur le banc, une même conviction revenait, simple et profonde : le succès n’appartient jamais à un individu isolé, il se construit pour chacun et par chacun, au service de l’équipe. Cette parole partagée révélait une maturité rare, celle d’un groupe qui ne hiérarchise pas la valeur humaine en fonction du temps de jeu, mais en fonction du lien. L’image la plus forte de cette vérité fut sans doute ce geste silencieux, presque sacré, lorsque Brahim Diaz, après avoir marqué, leva entre ses mains le maillot d’Ounahi, blessé et contraint d’observer depuis la touche. En un instant, le but cessa d’être un exploit personnel pour devenir un acte de reconnaissance, un hommage rendu à l’absent, une preuve que l’émotion, lorsqu’elle est partagée, soude plus durablement que n’importe quel discours. Là où certains collectifs se construisent par la contrainte, celui-ci s’est révélé par l’empathie, la loyauté et la conscience intime que l’on ne gagne jamais seul.

Le collectif s’étend jusqu’aux tribunes, là où bat le cœur visible de l’équipe. Les supporters marocains ont donné, sur les gradins, une leçon rare de cohérence et de maturité collective, au point que leurs réactions ont été reprises et commentées aux quatre coins du monde. Des dizaines de milliers de voix se sont élevées comme une seule, dans une synchronisation presque organique, faite de chants, de gestes, de silences aussi, porteurs de sens. Ce soutien constituait une énergie structurée, un prolongement émotionnel du jeu sur le terrain. En se mouvant ensemble, en chantant ensemble, les supporters ont transformé la foule en corps collectif, rappelant que l’engagement, lorsqu’il est partagé, devient une force invisible mais décisive. Dans toute organisation humaine, cette dynamique est précieuse : lorsque l’environnement croit au projet, le porte et l’incarne, la performance cesse d’être un effort isolé pour devenir une aventure commune, habitée par le sentiment profond d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi.

Le collectif a, enfin, dépassé toutes les frontières visibles pour embrasser l’ensemble du peuple marocain. Après le coup de sifflet final face au Nigeria, la victoire n’est plus restée confinée au stade ni aux écrans ; elle a envahi les rues, les places, les quartiers, partout où battait un cœur marocain. Des villes du Royaume aux communautés établies au Canada, en Europe, dans le Golfe ou à travers l’Afrique, une même émotion s’est propagée, spontanée et profonde. Hommes et femmes, jeunes et vieux, sont sortis dans la nuit, pour partager un moment d’unité rare. Dans le langage du management et du développement humain, c’est là le signe le plus abouti d’une réussite. Un projet, porté avec justesse, parvient à faire vibrer ses acteurs directs et tout un écosystème humain, jusqu’à devenir un moment de mémoire collective.
 
Le collectif, un révélateur de valeurs, vers le saut qualitatif
 
Le collectif agit comme un vaccin silencieux contre la médiocrité. Face à l’échec, deux récits s’offrent toujours. Le premier installe un décor bruyant, saturé d’alibis : on convoque les circonstances, on invoque l’injustice, on endosse le costume confortable de la victime pour éviter d’affronter le miroir. Les mots servent alors à masquer la chute, les gestes à justifier l’égarement, et l’on entraîne les autres personnages de l’histoire à croire que l’excuse vaut rédemption. Mais ce récit-là s’épuise vite ; il ne résiste ni au temps ni à la vérité. Le second récit est plus exigeant. Il sait que les grandes histoires ne se fondent pas sur un palmarès, mais sur la tenue morale lorsque tout vacille. Dans toute aventure humaine, le moment décisif n’est jamais la victoire, mais l’épreuve ; jamais l’applaudissement, mais la chute. C’est dans cet instant précis, lorsque le collectif tient lieu de boussole, que le personnage, individu ou organisation, choisit ce qu’il devient. Il rappelle que la dignité précède toujours le succès, et que la grandeur se mesure à la manière de se relever, ensemble, vers un saut qualitatif.
 
Un saut qualitatif entaché d’une interruption, riche de leçons
 
Il y a, dans toute trajectoire de transformation, un moment où tout bascule. Non pas une rupture brutale, mais un passage. Un passage par l’exigence technique, où le détail cesse d’être accessoire pour devenir décisif. Un passage par l’intelligence tactique, où la lecture du jeu prime sur l’improvisation. Un passage par la rudesse athlétique, qui met les corps à l’épreuve et révèle les limites. Mais surtout, un passage par l’énergie du cœur, cette force invisible qui permet de tenir quand le reste vacille. C’est à ce point précis que l’on quitte le registre de la promesse pour entrer dans celui des grandes nations du football. Un tel saut ne survient jamais par hasard. Il se façonne dans le temps long, dans l’endurance, dans la persévérance, dans la traversée répétée d’épreuves techniques, tactiques et athlétiques, mais plus encore mentales. Ce sont ces interactions constantes, cette capacité à apprendre ensemble de chaque test, qui transforment un collectif en référence. Dans le management comme dans le sport, le saut qualitatif n’est pas un exploit soudain ; il est la trace visible d’un processus invisible, patiemment construit, où le collectif devient la condition même de l’excellence.

Cependant, la finale Maroc–Sénégal qui devrait être un bel achèvement a été une brusque interruption. Beaucoup ont jugé la réaction du sélectionneur sénégalais, Pape Thiaw, surprenante ; elle ne l’était pourtant pas. Dès la conférence de presse précédant le match, un climat de suspicion avait été installé à travers des propos alarmants sur la sécurité des joueurs à leur arrivée à la gare d’Agdal, évoquant la présence de « personnes mal intentionnées ». Ces déclarations entraient en contraste frappant avec les images récentes des joueurs sénégalais à la mosquée de Tanger, devant l’imam, recueillis, sereins, entourés de respect et de dignité, sans qu’aucune hostilité ne soit perceptible autour de la maison de Dieu. Mettre une pression mentale sur l’adversaire peut relever de la stratégie psychologique admise dans le sport de haut niveau ; mais appeler ses joueurs à quitter le terrain après un penalty validé par le VAR franchit une ligne symbolique. A cet instant, il ne s’agit plus de tactique, mais d’un aveu implicite : celui d’une confiance fragilisée dans la valeur fondatrice du football, le fair-play, sans lequel toute victoire perd une part essentielle de son sens.
 
Créer une expérience collective qui fait contribuer chacun est une œuvre rare mais l’achever c’est encore sublime
 
Créer une expérience collective dans laquelle chacun contribue est déjà une œuvre rare ; l’achever, en lui donnant une cohérence, une mémoire et un sens partagé, relève du sublime. L’expérience marocaine n’a pas été un simple moment à observer, mais un chemin à habiter, car chacun y a déposé sa part, visible ou silencieuse. Du joueur engagé sur le terrain à l’enfant faisant danser le drapeau dans la rue avec une joie instinctive, tous ont participé à la même partition. Ce qui donne à ce succès sa profondeur ne tient ni à son retentissement médiatique ni à sa valeur sportive, mais à son origine intime : un sentiment d’appartenance suffisamment fort pour transformer des contributions dispersées en une œuvre collective accomplie. Parce qu’il est né de cette source, le succès ne s’est pas dissous dans l’instant ; il s’est structuré, s’est transmis, et s’est inscrit durablement dans la mémoire commune. Le football rappelle ici une vérité que le management oublie trop souvent : la performance fait participer, mais seul le sens partagé et la persévérance achèvent une belle expérience. Les grandes victoires ne sont pas seulement des résultats, ce sont des récits humains pleinement accomplis, capables de transformer un succès ponctuel en héritage collectif durable.

La beauté de la vie réside dans sa générosité. Elle ne cesse de nous tendre des occasions d’apprendre et de grandir. Encore faut-il savoir les reconnaître… et oser les saisir.

Par Abderrazak Hamzaoui
Email : hamzaoui@hama-co.net
www.hama-co.net

Abderrazak Hamzaoui

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