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C'est précisément ce silence institutionnel qui a poussé Moulay El Mehdi El Fatmi, député membre du Groupe socialiste – Opposition ittihadie à la Chambre des représentants, à interpeller directement la ministre de l'Economie et des Finances par voie de question écrite. Une initiative qui, au-delà du geste parlementaire, révèle toute l'urgence d'une situation que les pouvoirs publics ne semblent pas encore avoir pleinement mesurée. Car ce dont il est question ici n'est pas un phénomène marginal ou anecdotique. C'est l'émergence d'un blanchiment d'argent nouvelle génération, taillé sur mesure pour l'ère numérique, qui s'insinue dans les interstices d'une économie virtuelle dont les règles restent, au Maroc comme ailleurs, désespérément floues.
Le tour de passe-passe parfait
Pour comprendre l'ampleur du phénomène, il faut d'abord saisir la logique interne de l'économie TikTok. La plateforme a construit un écosystème financier propre, fondé sur une monnaie virtuelle — les «coins» ou pièces — que les utilisateurs achètent avec de l'argent réel pour les offrir ensuite à leurs créateurs favoris sous forme de «cadeaux» : des roses, des lions, des univers, des châteaux flamboyants, des donuts qui défilent à l'écran lors des diffusions en direct. Ces cadeaux virtuels sont ensuite convertis en «diamants», puis en monnaie réelle, retirée via des intermédiaires comme PayPal et les agences de transfert d’argent ou directement virée sur des comptes bancaires. A première vue, le système paraît simple, presque ludique. En réalité, il offre à qui sait l'utiliser un mécanisme de blanchiment d'une redoutable efficacité.
Les spécialistes du droit financier décrivent un schéma qui suit à la lettre les trois étapes classiques du blanchiment d'argent, mais habillées aux couleurs de la modernité numérique. La première étape est celle du placement : des fonds d'origine illicite — issus de fraudes, de trafics en tout genre ou de cartes bancaires volées — sont utilisés pour acheter massivement des coins. La deuxième étape est celle du brassage, la plus redoutable : ces pièces sont distribuées en cadeaux virtuels lors de lives, noyant l'argent sale dans un flux massif de transactions qui mêlent indistinctement fonds licites et illicites, rendant toute traçabilité quasi impossible. La troisième et dernière étape est celle de l'intégration : les bénéficiaires des cadeaux convertissent leurs gains et les retirent sous forme d'argent réel, lequel ressort auréolé d'une apparence de parfaite légalité, présenté aux yeux du monde comme un simple revenu de création de contenu.
L'élégance diabolique du système tient à cette dernière étape. Personne ne s'étonne qu'un créateur de contenu populaire gagne de l'argent sur TikTok. C'est même devenu banal. Mais quand les sommes reçues ne correspondent à aucune audience réelle, quand des comptes avec quelques centaines d'abonnés engrangent des revenus que des stars à millions de followers pourraient envier, quelque chose cloche. Et ce quelque chose a un nom.
Quand l'indécence et l'argent sale font bon ménage
Au Maroc, le phénomène a pris une ampleur qui ne peut plus être ignorée. Sur les écrans de TikTok, certains lives animés par des personnes se réclamant du statut d'influenceur défient toute logique économique raisonnable : des sommes atteignant plusieurs centaines de milliers de dirhams — certains témoignages font état de montants frôlant les cinq cent mille dirhams en une seule session — s'y accumulent sous forme de cadeaux virtuels, sans qu'aucune audience significative, aucun talent particulier, ni aucune activité de création de contenu digne de ce nom ne viennent justifier pareille manne.
Le contenu proposé lors de ces diffusions est, au mieux, affligeant — quand il n'est pas franchement malveillant ou répugnant — réduisant la dignité humaine à un spectacle de foire destiné à attirer les dons.
Ces flux financiers disproportionnés, que nulle logique publicitaire ou commerciale ne saurait expliquer, constituent précisément le type d'anomalie que les spécialistes du blanchiment d'argent identifient comme un signal d'alarme de premier ordre. Une mécanique froide et bien rodée d'un argent qui cherche à changer de peau — à se défaire de son origine illicite pour réapparaître, lavé et présentable, sous les traits innocents d'un revenu de divertissement. Pendant ce temps, ces mêmes personnages paradent sur les réseaux sociaux, affichant un train de vie ostentatoire que rien dans leur activité déclarée ne saurait justifier, bravant avec une désinvolture déconcertante une réglementation des changes que tout citoyen ordinaire est pourtant tenu de respecter scrupuleusement. Que tout cela se déroule au grand jour, sous les yeux de millions d'internautes et, apparemment, sans que les autorités compétentes n'y trouvent matière à investigation sérieuse, est une anomalie que ni l'opinion publique ni le Parlement ne devraient continuer à tolérer en silence.
Ce tableau serait déjà suffisamment préoccupant s'il s'arrêtait là. Mais le phénomène possède une autre dimension, encore moins visible, encore plus sophistiquée, qui implique des acteurs opérant à une tout autre échelle.
Les agences de talents, nouveau visage d'une finance parallèle
Dans les montages les plus élaborés, un acteur revient avec une régularité qui ne doit rien au hasard : les agences de talents. Officiellement, ces structures existent pour accompagner les créateurs, négocier leurs contrats, développer leur notoriété. Officieusement, certaines d'entre elles fonctionnent comme de véritables plateformes de transit financier, bénéficiant pour cela d'une localisation stratégique — Dubaï, Turquie, diverses capitales européennes — qui les place commodément hors de portée des régulateurs marocains.
Le mécanisme est d'une efficacité redoutable. L'agence centralise d'abord les revenus TikTok de ses créateurs sur des comptes étrangers, s'arrogeant ainsi un contrôle total sur les flux financiers. Elle procède ensuite à une redistribution fragmentée vers le Maroc, via des virements éclatés en multiples petits montants, des transferts d'argent internationaux, ou encore des cryptomonnaies dont la traçabilité est notoirement difficile à assurer.
Certaines agences poussent la logique encore plus loin en rachetant elles-mêmes des coins pour alimenter les comptes de leurs propres influenceurs, créant ainsi un circuit fermé et quasi autarcique où l'argent tourne en rond jusqu'à ce que sa provenance soit définitivement brouillée.
Parmi les pratiques les plus documentées figure ce que certains observateurs appellent le «match arrangé» : deux influenceurs s'affrontent lors d'un live, dans un duel qui passionne leurs abonnés, pendant que l'agence injecte en coulisses des cadeaux massifs dont la véritable fonction est de déplacer des fonds d'un compte à l'autre. L'utilisation de cartes bancaires volées pour l'achat de coins constitue une autre pratique courante, tout comme l'inexistence juridique totale de nombre de ces agences sur le territoire marocain — pas de siège déclaré, pas de facturation, pas de registre de commerce. Des structures fantômes au service d'une finance fantôme.
Le Maroc face à un angle mort juridique et réglementaire
Face à cette réalité complexe, quelle est la réponse des autorités marocaines ? Le Royaume s'est certes doté, au fil des années, d'un arsenal législatif conséquent pour lutter contre le blanchiment d'argent. La loi n° 43.05, renforcée par la loi n° 12-18, constitue le socle de cet édifice juridique. Mais TikTok introduit une complexité que ces textes n'avaient pas anticipée.
La première difficulté est structurelle : identifier l'origine réelle des fonds dans un système où les transactions sont fragmentées, internationalisées et délibérément obscurcies relève du défi permanent. Si TikTok procède à une vérification d'identité de ses créateurs — le fameux processus KYC, «Know Your Customer» —, remonter jusqu'à la source des paiements reste une entreprise ardue dès lors que les transactions empruntent des routes internationales tortueuses. La coopération entre juridictions, pourtant indispensable, se heurte à des lenteurs bureaucratiques et à des asymétries réglementaires qui profitent invariablement aux acteurs malveillants.
La deuxième difficulté est celle de la vigilance bancaire, qui reste insuffisante face à l'évolution rapide des pratiques. L'Autorité nationale du renseignement financier (ANRF) dispose certes des outils pour surveiller les flux atypiques et recevoir les déclarations de soupçon que les établissements bancaires sont tenus d'émettre. Mais combien de banquiers marocains sont aujourd'hui réellement formés pour identifier, dans un virement en provenance de PayPal ou d'une plateforme étrangère, les signes d'une opération de blanchiment via des cadeaux virtuels TikTok ? La réponse, malheureusement, est éloquente dans son silence.
C'est précisément cette béance réglementaire que le député Moulay El Mehdi El Fatmi a souhaité mettre en lumière dans sa question parlementaire adressée à la ministre de l'Economie et des Finances. Il y interroge notamment sur la capacité des services compétents à détecter ces pratiques sur le territoire national, sur l'existence éventuelle d'enquêtes ouvertes dans ce cadre, et sur les mécanismes de coordination mis en place avec Bank Al-Maghrib et l'ANRF. Mais surtout, il interpelle le gouvernement sur l'absence criante d'un cadre juridique et réglementaire spécifique aux revenus issus des plateformes numériques — un vide que les opérateurs de l'ombre ont depuis longtemps appris à exploiter.
La réglementation des changes, une épée de Damoclès ignorée
Au-delà du risque pénal, c'est souvent sur le terrain de la réglementation des changes que les influenceurs marocains s'exposent le plus, souvent sans même en avoir conscience. Et c'est là que réside peut-être la menace la plus immédiate pour ceux qui se croient à l'abri derrière leurs écrans.
Les revenus générés sur TikTok sont juridiquement qualifiés d'exportation de services numériques. A ce titre, ils sont soumis à l'obligation de rapatriement au Maroc dans un délai compris entre 30 et 90 jours suivant leur encaissement, et doivent faire l'objet d'une déclaration auprès des autorités compétentes. Or, la pratique courante parmi les créateurs de contenu marocains est tout autre : conserver les revenus sur des portefeuilles virtuels comme PayPal, les faire transiter par des agences étrangères, ou les récupérer en espèces via des circuits informels. Chacune de ces pratiques constitue une infraction à la réglementation des changes, passible de sanctions d'une sévérité que beaucoup semblent sous-estimer.
Les sanctions, en cas de contrôle, sont d'une sévérité redoutable. Des amendes pouvant atteindre jusqu'à six fois le montant de l'infraction, des peines d'emprisonnement allant de trois mois à cinq ans pour les cas les plus graves, sans oublier un redressement fiscal systématique qui viendra s'ajouter à ces premières pénalités. Ce cumul de sanctions constitue une véritable double peine financière et pénale que ni les influenceurs naïfs ni les blanchisseurs professionnels ne sauraient prendre à la légère.
La dérive humaine
Il serait réducteur, cependant, de limiter l'analyse au seul prisme financier. Car derrière les mécanismes de blanchiment d'argent se cache une autre réalité, plus viscérale, plus indignante encore : l'exploitation éhontée des êtres humains, y compris des enfants, dans le cadre de ce système de cadeaux virtuels.
Des enquêtes journalistiques internationales, notamment celles menées par la BBC, ont mis au jour des pratiques d'une cruauté sidérante. Des réfugiés syriens dans des camps de déplacement, des enfants assis à même le sol, répétant inlassablement devant leur téléphone des phrases en anglais apprises phonétiquement — «Please like, please share,
please gift» — dans l'espoir que les internautes leur envoient des cadeaux virtuels qu'ils pourraient convertir en quelques dollars. Pendant ce temps, TikTok prélevait jusqu'à 70% des recettes générées, ne laissant aux suppliciants de l'écran qu'une fraction dérisoire de leurs gains. La plateforme a certes démenti ce chiffre et promis des mesures correctives après la diffusion de l'enquête, mais la logique du système, elle, demeure inchangée.
Cette exploitation prend des formes multiples. Il y a les lives où des femmes se versent des seaux d'eau glacée sur la tête à chaque cadeau reçu, contraintes à l'humiliation ritualisée par l'appât du gain. Il y a les «live control», où de jeunes femmes — dont on ne peut jamais vérifier la majorité, ni même le consentement réel — se laissent «contrôler» par les internautes moyennant des dons virtuels : se lever pour une rose, danser pour un cygne, simuler la frayeur pour un donut. Et il y a, peut-être le plus préoccupant de tous, le phénomène des mineurs qui dépensent l'argent de leurs parents — parfois à leur insu, parfois sous leur nez — pour envoyer des cadeaux à des influenceurs qui les manipulent avec une habileté consommée.
TikTok stipule officiellement que seules les personnes majeures peuvent acheter des pièces virtuelles. En réalité, aucun contrôle d'identité sérieux n'est effectué. Un enfant disposant d'un accès à un compte Google Play ou App Store sur lequel des coordonnées bancaires sont mémorisées peut dilapider en quelques minutes des sommes considérables, sans jamais avoir à prouver son âge. Et la plateforme, qui empoche de grosses commissions sur les cadeaux une fois convertis, n'a manifestement aucun intérêt financier à durcir ces contrôles.
Vers une régulation à la hauteur des enjeux
Face à l'ampleur du phénomène, la question n'est plus de savoir si le Maroc doit agir, mais comment et à quelle vitesse. Les experts juridiques et financiers convergent vers plusieurs axes d'action prioritaires, même si les voies pour y parvenir peuvent différer.
La professionnalisation de l'activité des créateurs de contenu s'impose d'abord comme une nécessité incontournable. Cela passe par une documentation rigoureuse de chaque revenu perçu, par une séparation stricte des finances personnelles et professionnelles, et par le respect scrupuleux de la réglementation des changes. Ces bonnes pratiques ne sont pas que des garde-fous contre le risque juridique ; elles constituent aussi la meilleure défense contre le risque d'être instrumentalisé à son insu dans un circuit de blanchiment.
Mais la responsabilité ne saurait reposer uniquement sur les épaules des créateurs de contenu, souvent jeunes et peu informés des arcanes juridiques et financiers. C'est au législateur et au régulateur d'agir. La question posée par le député El Fatmi au gouvernement va dans ce sens : il est temps de doter le Maroc d'un cadre légal et réglementaire spécifique aux revenus issus des plateformes numériques, qui garantisse la transparence des transactions, encadre le rapatriement des devises et définisse clairement les responsabilités de chaque acteur dans la chaîne — créateurs, agences, intermédiaires financiers, et plateformes elles-mêmes.
La coordination entre institutions s'impose également avec urgence. Bank Al-Maghrib, l'ANRF, la Direction générale des impôts, et si nécessaire les services de sécurité compétents doivent travailler de concert pour cartographier ce phénomène, identifier les acteurs suspects et mettre en œuvre des mécanismes de détection adaptés aux spécificités de l'économie numérique. La coopération internationale est, elle aussi, indispensable : le blanchiment via TikTok est par nature transfrontalier, et aucune réponse purement nationale ne saurait être pleinement efficace.
Enfin, les établissements bancaires, en première ligne face à ces flux atypiques, doivent renforcer leur vigilance et leurs procédures de vérification. Certains établissements marocains ont déjà commencé à exiger une traçabilité complète avant de créditer des fonds issus de plateformes numériques étrangères. Cette pratique, encore trop peu répandue, devrait devenir la norme.
Mehdi Ouassat










