Libération







Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Le confinement, un terreau propice à la maltraitance des enfants

Les violences psychologiques ou physiques ont augmenté aux quatre coins du monde comme au Maroc




Dr. Imane Oukheir, pédopsychiatre et psychothérapeute fait le point

Le confinement, un terreau propice à la maltraitance des enfants
Pendant plus de trois mois, derrière les portes closes par le confinement, le nombre de cas de maltraitance d’enfants a fortement augmenté dans le monde. Le Maroc n’échappe pas à ce constat. « Les derniers mois ont sûrement été le moteur de plusieurs cas de violence », confirme le Dr. Imane Oukheir, pédopsychiatre et psychothérapeute. Les raisons sont multiples. Les manifestations pas impossibles à déceler. Les séquelles courent sur le long terme et la prise en charge peut s’avérer ardue. Le Dr. Oukheir fait le point.

Promiscuité et isolement
Aujourd’hui, les enfants violentés et maltraités poussent un grand ouf de soulagement. Il y a quelques mois, leur situation était autrement plus dramatique : livrés à eux-mêmes et à la merci de leurs bourreaux. A cause du confinement, « les enfants étaient contraints de rester à proximité de leurs agresseurs. En coupure avec de potentiels adultes protecteurs au sein de leur entourage», nous explique le Dr. Imane Oukheir en citant notamment les grands-parents comme possible bouée de sauvetage ou encore « l’autre parent quand il s’agit de couples séparés, le voisinage ou bien des personnes de leur milieu scolaire ou parascolaire ». Cet isolement a été amplifié par la réduction drastique pendant le confinement du champ d’action des dispositifs de signalement et de défense des victimes instaurés par l’Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE) en 2016, dont le numéro vert (2511) et la plateforme web. Pourtant, les enfants en avaient besoin plus que jamais.
Et pour cause, aux parents violents, se sont ajoutés ceux qui n’étaient pas source de danger auparavant. Mais à cause du stress engendré par le confinement et une promiscuité à rallonge, des parents soucieux de leur travail, de leurs finances ainsi que de leur santé ont dû s’occuper d’enfants dont « les difficultés psychologiques ont augmenté, en se manifestant via des comportements agités, résultantsur des châtiments dont certains relèventdu registre de la maltraitance», indique l’ex-médecin au service de pédopsychiatrie du CHU Ibnou Rochd, pour qui ce cocktail explosif a impacté encore plus les enfants porteurs de maladies chroniques ou de handicap mental et physique parce que « d’une part, ils ont peu de moyens de se défendre et ,d’autre part,beaucoup de parents étaient obligés de prendre ces enfants entièrement en charge pendant le confinement sans aucune aide extérieure. Une situation qui peut être très mal vécue par des parents fragilisés et pourrait conduire à des situations de maltraitance».

Des séquelles sur le long terme
A la différence des pandémies, en psychiatrie, les effets ne dessinent pas une courbe en cloche. Les conséquences vont se manifester dans les mois qui viennent, voire sur toute l’année. A fortiori quand il s’agit de pédopsychiatrie. Cela dit, on ne peut pas mettre toutes les formes de maltraitance et de violence dans le même panier. Et encore moins les victimes.
« Si la maltraitance fait partie de nos codes culturels et peut être validée à un certain degré comme une forme de correction éducative, avance Imane Oukheir, l’abus sexuel fait ,quant à lui, toujours partie des sujets tabous et peut bouleverser le monde de l’enfant à tout jamais », insiste-t-elle. Ces bouleversements se matérialisent par le biais « de grand dégâts dans son rapport avec son corps, dans son identité sexuelle et dans son intégration de la différence intergénérationnelle. Il y a aussi le degré de la violence et sa répétition qui rentrent en ligne de compte. Plus la violence est habituelle, plus ses répercussions vont persister dans le temps», précise-t-elle.
Un temps indéfini contrairement aux séquelles qui sont connues mais différentes selon l’âge de l’enfant. « Quand il s’agit d’un petit enfant, il n’a probablement pas encore acquis une maturité affective et intellectuelle pour comprendre ce qui lui arrive, ne pas se sentir coupable et arrêter d’idéaliser l’adulte», affirme Mme Oukheir qui a été par le passé médecin chef du centre d’éducation intellectuelle pour enfants autistes Bounana, à Tanger. En gros, l’enfant a du mal à verbaliser ce qu’il subit. Du coup, il aurait plutôt tendance à exprimer sa souffrance via son corps et notamment des somatisations (troubles fréquents et sous-évalués) multiples. En revanche, dans le cas d’un grand enfant ou d’un adolescent « la manifestation de sa souffrance passe à travers une reproduction de la violence subie, soit vers autrui ou bien envers lui-même. S’isoler et se désintéresser petit à petit de son entourage et de ses activités habituelles », soit autant de précieux indicateurs pour des proches intrigués par les comportements d’un enfant de leur famille.

Protéger l’enfant de son agresseur
Dans une telle situation, l’intervention des pédopsychiatres est salvatrice à défaut d’être un long fleuve tranquille. Pour recueillir les confidences d’un enfant trahi et en manque de confiance, l’équilibre et le réconfort sont primordiaux. « Il faut savoir établir une relation avec l’enfant maltraité. Ni trop proche ni trop loin, lui faire comprendre que la consultation ou la prise en charge est confidentielle et protégée par le secret professionnel», avance dans un premier temps le Dr. Oukheir. Puis de poursuivre :« Il faut également savoir l’écouter, l’aider à s’ouvrir et à verbaliser les maltraitances qu’il aura subies, accepter ce qu’il dit sans jugement ni mépris. Ce n’est pas notre rôle en tant que pédopsychiatres».
En effet, le rôle d’un pédopsychiatre est de trouver des solutions, un moyen d’aider l’enfant victime de maltraitance dans ce cas précis comme l’informer par rapport à son statut d’enfant maltraité,l’aider à accepter ce statut de victime et non de coupable tout en lui rappelant l’ensemble des droits qui le protègent. Mais pas que. Car finalement, le plus important est de le protéger de son agresseur « et assurer un suivi à long terme afin d’établir un processus de réparation psychologique », conclut le Dr. Imane Oukheir.

Chady Chaabi
Jeudi 16 Juillet 2020

Lu 723 fois

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant, Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toutes circonstances, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Actualité | Monde | Société | Régions | Horizons | Economie | Culture | Sport | Ecume du jour | Entretien | Archives | Vidéo | Expresso | En toute Libé | L'info | People | Editorial | Post Scriptum | Billet | Rebonds | High-tech | Vu d'ici | Scalpel | Chronique littéraire | Billet | Portrait | Au jour le jour | Edito | Sur le vif