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La situation des créances doit interpeller les banques marocaines




Dans une économie qualifiée «d’émergente», ou les taux de croissance sont non seulement insuffisants mais aussi fragiles puisqu’ils demeurent à la merci de la pluviométrie, nos décideurs ne cessent de nous rassurer sur la résilience de notre système bancaire, « nos banques sont solides et notre environnement de risque est contrôlé ».
L’un des éléments phares dans tout diagnostic du risque bancaire en est les créances en souffrance, celles-ci, définies comme étant des créances qui présentent un risque de non recouvrement total (créances compromises) ou partiel (créances pré-douteuses et douteuses). Elles constituent pour toute économie  le thermomètre de la situation macroéconomique dans son ensemble ; elles sont depuis 2011 dans un trend haussier ; elles atteignent actuellement  les 62 milliards de DH, un sommet historique depuis plus de 10 ans. L’Agence internationale Fitch les estime à plus de 12% du total du crédit accordé, tandis que le groupement professionnel des banques marocaines le réduit à moins de 8%, un chiffre qui reste tout de même assez inquiétant, du fait qu’il nous renseigne sur l’état de santé de la trésorerie des particuliers et de l’entreprise non financière. C’est cette dernière qui tire l’essentiel de la caravane des risques de non recouvrement à la hausse.
Les analystes précisent qu’a  ce niveau de 8%, le taux des créances en souffrance frôle l’ancien seuil de 2008. Cette information ne doit pas être prise à la légère ; il faut souligner qu’il y a 11 ans l’économie marocaine suivait à l’époque la tendance mondiale en matière d’octroi de crédit ; le taux de croissance était spectaculaire (+20%). A l’heure actuelle, on assiste au phénomène inverse, les banques ont presque fermé les robinets, et à peine quelques gouttes parviennent à échapper ; les conditions d’octroi du crédit ; durcissent, le taux évolue depuis 2012 dans une fourchette de 2% à 6%, (une situation  décorrélée  par rapport aux mesures de baisse des taux directeurs et des réserves obligatoires entreprises par la banque centrale dans le cadre de sa politique monétaire accommodante). Généralement la hausse des créances en souffrance va de pair avec la progression de l’octroi du crédit ; la situation à laquelle nous assistons est totalement contradictoire, complexe et alarmante.
Dans ce contexte, plusieurs responsables misent sur un discours plus optimiste mais non réaliste ; pour eux «l’évolution des taux de créance en souffrance s’est enfin stabilisée en 2017, par rapport à des années passées». Personne ne peut contester la réalité des chiffres, il est tout de même vrai, entre 2012 et 2014 que le taux de croissance était à deux chiffres ( 17%) et de 9% en 2015, mais est-ce que réellement cette légère stabilité est un signe de redressement futur ? Porter un jugement efficace en la matière nécessite d’y aller plus loin en vérifiant l’évolution des délais de paiements interentreprises ; ils se sont allongés au cours de la même année ; de même les défaillances d’entreprises ont connu une croissance remarquable (+15%). La situation de ces créances est loin d’être sous contrôle.
Dans son passage sur la revue hebdomadaire « Finances News», et en répondant à une question sur le rôle joué par les banques en matière de libération du potentiel de croissance du crédit bancaire, une mesure qui sans aucun doute contribuera entre autres à soulager les difficultés de trésorerie d’une grande partie des entreprises Ahmed Rahhou, PDG de CIH Bank a répondu que les banques n’ont aucun intérêt à fermer le robinet du financement, que le métier de la banque, avant tout, c’est de distribuer les crédits et que l’environnement des affaires n’est pas uniquement lié au coût du crédit ou à sa disponibilité. Ce que l’on peut retenir de cette réponse brève et bien précise que, primo, l’argent est suffisamment disponible et secundo, qu’elle ne se traduira pas par un financement des entreprises puisque l’environnement des affaires n’est pas propice. Jusqu’ici M. Rahhou ne fait aucune allusion aux handicaps des lourdes formalités de garanties exigées par les banques marocaines (les établissements de crédit marocains sont réputés mondialement par le rationnement excessif du crédit utilisé à l’encontre de la PME).
Et là, le journaliste qui fait preuve d’une très forte intuitivité s’est vite rattrapé en lui posant la question optimale sur les garanties : « La problématique des garanties revient souvent dans les facteurs qui freinent l’accès au crédit, qu’en pensez
vous ? ».
La réponse de l’invité était assez froide. Pour lui, d’une part, les banques ne peuvent pas financer les 100% d’un projet, et que ce genre de mission devra être rempli par les fonds d’investissement dont il reconnait lui-même «  leur absence  » et pour le reste de la réponse, il l’achève avec une critique académique de l’environnement des affaires au Maroc.
Il en ressort que le PDG de CIH Bank a l’air d’oublier que le rôle majeur d’une banque est le financement de l’économie et que le CIH Bank tel que AWB ou la BCP portent la casquette de la banque citoyenne, telle qu’elle est mentionnée dans leur site web ; cette banque qui met en avant le parallélisme entre quête du profit et bien-être social.
Nos banques doivent assumer leur totale responsabilité, et même si l’environnement des affaires ne fonctionne pas comme il se doit, c’est la récolte de tout un écosystème dont les banques font partie intégrante. En outre, la question qui mérite de s’afficher en gras : qu’avons-nous fait pour faire évoluer notre environnement des affaires ?
A cet effet, il faut signaler que la réalité macroéconomique ne ressemble en aucun sens à une modélisation d’un jeu à somme nulle d’où la présence d’un vainqueur et d’un perdant. En suivant l’ordre chronologique des choses, si les délais de paiements continuent de s’allonger et les créances en souffrance s’accentuent, la conséquence effective serait la disparition de plusieurs entreprises et le licenciement du personnel (actuellement 22% des diplômés bac+5 sont en chômage). Est ce que notre paysage socio-économique supportera encore d’autres rangs de chômeurs ? Est ce que la solidarité familiale tiendra encore plus ? Le ralentissement de la demande provoqué par ce genre de situation contaminera d’autres créances qui paraissent à l’heure actuelle saines ; du coup, il sera plus difficile de stopper l’hémorragie, et l’effet domino l’emporte.  C’est la raison pour laquelle Bank Al-Maghrib a prévu des changements  en ce qui concerne la classification des créances et leur provisionnement qui se veulent  être en conformité avec la norme financière internationale IFRS 9.

Que faire ?
Un premier pas serait d’instaurer la  confiance entre les différents acteurs du marché. Nos banques doivent abandonner leur conservatisme en allégeant les lourdes dispositions d’octroi de crédit notamment en faveur des PME qui ne cessent de contester les mesures défavorables en matière de rationnement du crédit. Certes, il faut reconnaitre qu’une telle solution parait plus ou moins difficile sur le plan pratique pour une économie ouverte caractérisée par le déficit commercial où les bienfaits du fameux multiplicateur keynésien demeurent modérés. Néanmoins, rien n’empêche la réalisation d’un consensus économique où instruments bancaires, monétaires, fiscaux et budgétaires se réunissent pour redresser l’écosystème. La performance bancaire durable ne peut l’être sans une économie réelle dynamique, des entreprises compétitives et une classe moyenne dynamique et solide. C’est la leçon que l’on retenir à ce sujet.

Par Youssef Mahassin (Etudiant en économie)
Jeudi 8 Février 2018

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