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La miss Mazagan qui transportait les tomates d’Azemmour à Casablanca




La miss Mazagan qui transportait  les tomates d’Azemmour à Casablanca
Annie Jund, française d’une lointaine origine autrichienne, est arrivée au Maroc avec ses parents à l’âge de six mois. Elle passa sa jeunesse à Casablanca avant que sa famille ne s’installe dans une ferme à l’oulja près d’Azemmour. A 16 ans, Annie conduit déjà leur camion Chevrolet avec sa cargaison de tomates depuis El Jadida jusqu’à Casablanca. En 1948, elle fut élue miss Mazagan puis, après son mariage, elle vécut un certain temps à Benslimane. Après l’accident survenu à son mari dans le garage qu’il avait ouvert à Casablanca, Annie Jund rentra en France. Elle retourna chez ses parents et s’engagea dans le travail des vignes. Elle finira par créer les vins Martin Jund à Colmar. Ce texte, préparé avec l’aide précieuse de sa fille Nicole Ducros, présente avec moult détails le parcours de cette femme courageuse d’Azemmour à Colmar.
Annie Jund est la fille de Martin Jund né en 1888 et d’Henriette Kopp née en 1889, tous deux décédés à Colmar respectivement en 1973 et 1978. Selon les recherches de la famille, les Jund étaient originaires d’Autriche. Le couple vivait au domicile des parents de Martin Jund. De cette union naquirent Annie Jund, le 12 février 1924 à Colmar et son frère André le 15 juillet 1926 au Maroc.
En 1924, pour des raisons familiales, Martin le père d’Annie, annonce son départ imminent pour le Maroc avec son épouse Henriette et sa fille Annie âgée de six mois à l’époque ! Il avait acheté des lots de colonisation car, en ce temps-là, la France incitait les Français à partir travailler en Afrique du Nord. Arrivés là-bas, ils ne possédaient rien et connurent des débuts difficiles dont ils gardaient néanmoins de bons souvenirs lorsqu’ils évoquaient cette nouvelle vie. L’acharnement et la détermination de Martin ont permis progressivement une installation dans la région d’Aïn Sebba à Casablanca. 
Henriette racontait qu’elle avait dû apprendre à faire du feu et à cuisiner sur des cailloux grâce à une voisine suisse bienveillante. Cette voisine lui disait : « C’est facile, vous verrez ». Martin dormait sur place dans une petite cabane en tôle et Henriette son épouse et la petite Annie avaient droit à une chambre sommaire à l’hôtel ! La construction d’une petite maison a permis à la famille de s’installer et de se lancer dans le maraîchage ; leur vie s’organisait autour du travail ! Mais ils durent quitter Ain Sebba pour des raisons d’infiltrations d’eau de mer dans les terres. Les eaux saumâtres ont anéanti les cultures.
Les Jund partirent ainsi à Azemmour, dans la région d’El Jadida, à l’oulja des Chtouka, poursuivre le maraîchage et commencer quelques plantations d’orangers. Annie, qui avait grandi, participait au travail de la ferme et assurait notamment les transports de cageots de tomates au volant de son gros camion jusqu’au port de Casablanca !  Elle n’avait pas 16 ans. Le jour où elle voulut passer son permis de conduire et demanda à un moniteur d’auto-école de Mazagan de le lui faire passer ; celui-ci dans un éclat de rire lui demanda de lui payer un café car cela faisait des années qu’il la voyait passer régulièrement avec son camion chargé de tomates… ! Annie, qui était une jolie jeune femme toujours souriante, ne passait pas inaperçue !
Annie a suivi sa scolarité à Mazagan et commencé une 6ème à Casablanca qu’elle a dû abandonner par manque de moyens financiers. C’était une très bonne élève et elle a toujours regretté de ne pas avoir pu poursuivre ses études. Elle a toujours gardé ce goût pour la lecture et suivait les informations régulièrement. C’était une belle époque où le travail ne manquait pas mais qui s’accomplissait dans la bonne humeur ! Annie se rappelait avec tendresse de ces Noëls où, réunis autour du sapin, ils chantaient les chants traditionnels alsaciens, recevaient chacun une orange, tout simplement et ils en étaient très heureux ! Des liens s’étaient créés avec des familles voisines et aussi à Casablanca où elle passait un moment après avoir livré ses tomates au port. Il y avait l’Hôtel Suisse avec les Dellamaria, la famille Iten de Suisse également, la famille Grandjean, les Fleck, … des liens qui perdurent actuellement avec les descendants. C’était une belle vie, heureuse, faite de travail certes mais dans une douce ambiance familiale dont Annie parlait toujours avec beaucoup d’émotion.
Elle profitait de son temps libre pour aller galoper sans selle sur son cheval. Le gardien lui laissait toujours une touffe de crin plus longue pour qu’elle puisse se tenir et galoper sur les plages désertes d’Azemmour, éprise de liberté dans ce pays qui était le sien désormais. En 1948, son père Martin, rentra en Alsace dans un premier temps pour remettre sur pied le vignoble familial abandonné, ses parents étant décédés entre temps. Henriette, resta encore quelques années avec ses enfants au Maroc, pour faire vivre l’exploitation, puis rentra à Colmar rejoindre son époux. C’est André, le frère d’Annie, qui prit alors le relais sur la ferme des Chtouka, en se spécialisant dans les clémentines. Ce n’est qu’en 1973 que la ferme fut reprise par le gouvernement et que les Jund quittèrent définitivement ce pays auquel ils étaient viscéralement attachés. C’était une belle époque aux dires d’Annie, les plus belles années de sa vie…. Elle avait fréquenté l’école de Mazagan et retrouvé plus tard tous ses amis. Les sorties étaient nombreuses, elle allait danser, partait en camion en bande dans l’Atlas, profitait de l’oum-er-Rébia et de la plage.
A 24 ans en 1948, elle fut élue miss Mazagan sans l’avoir demandé ! La salle s’était mise à scander son prénom jusqu’à ce qu’elle monte sur l’estrade, répondant simplement que sa vie, c’était de conduire son camion, galoper sur son cheval, là où ses rivales parlaient de robes, vernis à ongles et chaussures à talons ! C’est là qu’elle rencontra Jean-Pierre Ducros son futur mari né à Alger en 1925 et décédé à Villeneuve Loubet en 1973. De cette union sont nés trois enfants : Michèle en 1952 devenue infirmière, Nicole en 1953 orthophoniste et André en 1956 viticulteur. Ils vécurent un moment à Azemmour à la ferme « chez Girel » puis regagnèrent Benslimane en 1954, où le beau-père d’Annie possédait une propriété achetée à son retour d’Algérie où il se consacrait au maraîchage et à l’élevage de porcs.
 Ils durent quitter Benslimane pour des raisons familiales et gagnèrent Casablanca en 1956 rue Commercy (rue d’Agadir) pour exploiter un garage. Une explosion accidentelle blessa grièvement son mari qui fut soigné dans un premier temps à Casablanca mais, devant l’aggravation des blessures, Annie décida courageusement de quitter le Maroc pour rapatrier sa petite famille en Alsace à Colmar, pour faire soigner en urgence son mari (amputation d’une jambe). Ces années furent difficiles car l’adaptation à un nouveau climat, à une nouvelle vie dans une région de culture si différente et que surtout Jean-Pierre ne connaissait pas, tout cela a eu raison de la stabilité du couple dont le divorce fut prononcé en 1963.
Annie partit habiter chez ses parents, Martin et Henriette qui exploitaient alors environ 7 ha de vignes et revendaient le raisin à la famille Preiss-Henny qui assurait la vinification. Annie s’est alors totalement engagée dans le travail des vignes, conduisant le tracteur, labourant, allant sulfater, vendanger et organiser le travail des ouvriers. En 1970, elle a initié la vinification en aménageant les caves et en créant la commercialisation des vins Martin Jund. Annie était courageuse, solide, travailleuse, une force de la nature, sa mère disait souvent « elle fait un travail d’homme ! »
Elle s’est battue pour faire vivre l’entreprise familiale et surtout a mis un point d’honneur à la pérenniser : son fils André a pris le relai en 1980 en valorisant le patrimoine et en créant des chambres d’hôtes dans cette maison typiquement alsacienne. André a restructuré l’organisation de la maison, ouvert un caveau destiné à la dégustation et assuré une exploitation multiple de différents secteurs accompagné de ses trois enfants qui ont repris le flambeau, à la plus grande satisfaction d’Annie rassurée par cette transmission de patrimoine réussie !
A sa retraite, Annie Jund a voyagé dans le monde entier (Canada, Tunisie, Cuba, Norvège, Thaïlande, Etats-Unis) mais a surtout profité de ses enfants et ses huit petits-enfants. Elle a toujours entretenu un certain esprit de famille, rassurée d’avoir les siens autour d’elle après avoir affronté une vie pas toujours facile. Souriante, d’humeur égale, aux qualités de cœur indéniables, elle positivait les choses en disant « mektoub » ou « inch’allah ». Le Maroc n’était jamais loin, souvent lorsqu’elle ne trouvait pas un mot en français, elle le disait en arabe ! Elle a quitté ce monde le 30 juillet 2008 après une courte maladie dans la sérénité, entourée de l’amour des siens.

 *jmahrim@yahoo.fr

Samedi 23 Mai 2020

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