La face cachée des projets migratoires européens au Maroc : Externaliser, encadrer, contenir…

Et quoi d’autre ?


Hassan Bentaleb
Vendredi 10 Avril 2026

Autres articles
Le lancement à Rabat de deux projets majeurs, « THAMM+ Equipe France » et la deuxième phase du Programme régional des initiatives de la migration (PRIM2), a été présenté comme une avancée significative dans la gestion concertée des migrations entre le Maroc et ses partenaires européens. Inscrits dans une logique de coopération et de développement, ces dispositifs mettent en avant la promotion de la migration dite “légale”, la mobilité professionnelle et l’ancrage territorial des politiques migratoires.

Mais derrière ce discours institutionnel consensuel, une lecture plus critique s’impose. Car ces initiatives traduisent moins une rupture qu’une reconfiguration en profondeur des rapports entre le Maroc et l’Europe, où la migration devient un instrument stratégique au croisement des intérêts économiques, sécuritaires et géopolitiques.
 
Une coopération sous contrainte : l’ombre portée de l’Europe
 
Depuis une vingtaine d’années, le Maroc a progressivement changé de statut migratoire. Longtemps considéré comme un pays d’émigration, il est aujourd’hui à la fois un espace de transit, un territoire d’installation par défaut pour certains migrants et un acteur central dans la régulation des mobilités africaines vers l’Europe.

Ce repositionnement n’est pas uniquement le fruit d’une dynamique interne. Il s’inscrit dans un cadre plus large : celui de l’externalisation des politiques migratoires européennes.
Concrètement, l’Union européenne délègue une partie croissante de la gestion des flux migratoires à des pays partenaires comme le Maroc. Les projets THAMM+ et PRIM2 participent pleinement de cette logique. Ils visent à organiser les mobilités en amont, à encadrer les trajectoires migrantes et, surtout, à contenir les départs irréguliers. Dès lors, une question s’impose : s’agit-il d’une coopération équilibrée, ou d’un déplacement des frontières migratoires européennes vers le Sud ?
 
La migration “légale” : une ouverture encadrée et sélective
 
Au cœur du projet THAMM+ se trouve la promotion de la migration dite “légale et organisée”. Sur le papier, l’idée est séduisante : faciliter la mobilité professionnelle, offrir des opportunités aux jeunes, et répondre aux besoins des marchés du travail.

Mais cette approche mérite d’être interrogée. Car la migration “légale” n’est pas neutre. Elle repose sur une logique de sélection (sélection des profils, sélection des compétences et sélection des destinations). Elle répond avant tout aux besoins des économies européennes, confrontées à des pénuries de main-d’œuvre et à un vieillissement démographique.
Autrement dit, la mobilité est encouragée… mais sous conditions Dans ce cadre, le migrant devient une ressource économique, dont la circulation est organisée en fonction d’intérêts qui le dépassent largement.
 
Territoires en première ligne : entre innovation et transfert de responsabilité
 
Avec PRIM2, une nouvelle dimension est mise en avant : celle de la territorialisation des politiques migratoires. Certaines régions marocaines, comme l’Oriental ou le Souss-Massa, sont ciblées comme espaces prioritaires d’intervention.

Cette approche reconnaît implicitement une réalité souvent ignorée : la migration est avant tout un phénomène territorial. Elle transforme les marchés du travail locaux, les dynamiques urbaines et les équilibres sociaux. Mais derrière cette reconnaissance, une autre lecture est possible.

La territorialisation peut aussi être perçue comme un transfert de responsabilité vers les échelles locales, sans toujours leur donner les moyens correspondants. Les collectivités territoriales se retrouvent ainsi en première ligne, face à des enjeux complexes (intégration des migrants, gestion des tensions sociales et accès aux services publics). Le risque est alors de voir se creuser un écart entre les ambitions affichées et les capacités réelles d’action.
 
Le mythe du “gagnant-gagnant”
 
Les discours officiels accompagnant ces projets insistent sur une logique de partenariat équilibré, où chacun trouverait son intérêt. Mais cette rhétorique du “gagnant-gagnant” mérite d’être nuancée. Car les rapports entre le Maroc et ses partenaires européens restent marqués par des asymétries profondes (asymétrie économique, asymétrie politique et asymétrie dans la définition des priorités). Les financements, les orientations stratégiques et les cadres d’intervention sont largement influencés par les bailleurs internationaux. Dans ce contexte, le Maroc dispose-t-il réellement d’une marge de manœuvre suffisante pour définir sa propre politique migratoire ?
 
Les migrants, grands absents du débat
 
Un autre élément frappe dans ces dispositifs : l’absence des migrants eux-mêmes. Ils sont omniprésents dans les discours, mais rarement en tant qu’acteurs. Ils sont objets de politiques publiques, bénéficiaires de programmes et cibles d’intervention, mais rarement sujets politiques, porteurs de voix et acteurs des territoires. Cette invisibilisation contribue à produire une vision technocratique de la migration, où les trajectoires individuelles disparaissent derrière des catégories administratives.
 
Vers une redéfinition silencieuse du contrat migratoire
 
Au final, les projets THAMM+ et PRIM2 ne se limitent pas à des programmes techniques. Ils participent d’une transformation plus profonde : celle du contrat migratoire entre le Maroc et l’Europe.

Ce contrat repose désormais sur un équilibre fragile basé sur une ouverture contrôlée des mobilités, le renforcement des dispositifs de contrôle et l’implication croissante des territoires
Mais cet équilibre reste traversé par des tensions entre souveraineté nationale et dépendance internationale, entre développement local et contraintes globales et entre discours inclusifs et pratiques sélectives.

Face à ces évolutions, une exigence s’impose, celle de dépasser la lecture purement technique des politiques migratoires. Car la migration n’est pas seulement une question de gestion des flux. Elle est un fait social, un enjeu territorial et un révélateur des rapports de force.

Les projets THAMM+ et PRIM2 offrent ainsi une occasion précieuse, non seulement d’agir, mais aussi de réfléchir aux modèles que l’on construit. Et surtout, de poser une question essentielle : quelle place voulons-nous réellement accorder aux migrants dans nos sociétés ?
Hassan Bentaleb 

Hassan Bentaleb
Vendredi 10 Avril 2026
Lu 140 fois
Dans la même rubrique :