L’énergie en Afrique et au Maroc. Entre crises conjoncturelles et déséquilibres structurels

La gestion énergétique s’impose de nouveau en tant qu’enjeu stratégique concernant la souveraineté, le développement et la justice sociale


Hassan Bentaleb
Lundi 27 Avril 2026

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Dans un contexte international marqué par de fortes turbulences sur les marchés de l’énergie et par la montée des tensions géopolitiques, la question énergétique en Afrique, et plus particulièrement au Maroc, revient au coeur du débat public en tant qu’enjeu stratégique dépassant sa dimension strictement technique pour toucher à la souveraineté, au développement et à la justice sociale. Le premier texte met en lumière la profondeur
de la crise structurelle qui affecte les systèmes énergétiques africains, en posant une question centrale : comment concilier l’urgence de garantir l’accès à l’énergie avec les exigences de la transition vers un modèle bas carbone ? Le second texte déplace l’analyse vers un autre registre, davantage lié à la gouvernance économique, en interrogeant la pertinence d’importer des modèles fiscaux européens, comme la taxation des «superprofits», dans un contexte marocain aux caractéristiques structurelles et institutionnelles distinctes.
Ce qui relie ces deux textes ne tient pas uniquement à leur objet — l’énergie — mais à leur posture analytique. Tous deux invitent à dépasser les lectures simplificatrices, qu’il s’agisse de réduire la crise à un simple déficit de ressources ou d’adopter des solutions prêtes à l’emploi inspirées d’autres expériences. Ils appellent à une réflexion critique attentive aux spécificités historiques, aux déséquilibres structurels et aux limites des politiques
publiques actuelles. Entre la nécessité de répondre aux besoins immédiats et celle de construire un modèle énergétique durable et équitable, une interrogation fondamentale s’impose : le Maroc et l’Afrique font-ils face à une crise énergétique passagère, ou à une crise plus profonde du modèle de développement lui-même?

Taxer les surprofits, une fausse bonne idée pour le Maroc ?

Alors que l’Europe débat intensément de la taxation des bénéfices exceptionnels dans le secteur énergétique, une question s’impose : ce modèle est-il transposable ailleurs, notamment au Maroc? Derrière une proposition séduisante en apparence — faire contribuer davantage les entreprises en période de crise — se cache en réalité un débat bien plus complexe, à la croisée de l’économie, de la régulation et de la justice sociale.
Portée notamment par Yvan Verougstraete, l’idée d’une taxe européenne sur les «surprofits» repose sur un principe simple: lorsque certaines entreprises réalisent des bénéfices record dans un contexte de crise énergétique, il serait légitime qu’elles contribuent davantage à l’effort collectif. Les recettes générées permettraient alors de soulager les ménages face à la flambée des prix et de financer des investissements stratégiques pour prévenir les crises futures.
Sur le papier, la logique est difficilement contestable. Mais dans les faits, elle mérite d’être interrogée, nuancée… et surtout contextualisée.

Des “surprofits” pas toujours si simples à définir

Le terme même de «surprofits» suggère une anomalie, voire une injustice. Pourtant, la réalité économique est plus nuancée. Les bénéfices élevés observés dans le secteur énergétique ces dernières années ne sont pas uniquement le fruit de comportements spéculatifs ou de failles du marché.
Ils résultent aussi de dynamiques structurelles : tensions géopolitiques, déséquilibres entre l’offre et la demande, volatilité des marchés internationaux, ou encore choix stratégiques des entreprises ayant anticipé certaines évolutions.
Autrement dit, tous les profits élevés ne relèvent pas nécessairement d’un abus. Une taxation mal calibrée pourrait dès lors produire des effets contre-productifs : freiner l’investissement, accentuer l’incertitude réglementaire, ou encourager des stratégies d’optimisation pour contourner l’impôt.
L’argument de justice avancé par les partisans de cette taxe reste pertinent, mais il ne peut être dissocié de ses implications économiques à moyen et long termes.

L’Europe, un cadre spécifique

Si ce débat prend une telle ampleur en Europe, c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans un contexte bien particulier : des marchés énergétiques largement libéralisés, une forte exposition aux importations, et surtout une capacité budgétaire permettant de redistribuer efficacement les ressources collectées.
Dans plusieurs pays européens, certaines entreprises ont effectivement enregistré des profits exceptionnels, en partie liés aux mécanismes de fixation des prix de l’électricité ou à la hausse brutale des cours du gaz et du pétrole.
Mais ce cadre est loin d’être universel.

Le Maroc face à une autre réalité énergétique

Au Maroc, la question des surprofits se pose dans des termes sensiblement différents. D’abord, le pays reste fortement dépendant des importations énergétiques. Cela signifie que les hausses de prix sont souvent subies plutôt que captées. Contrairement à certaines grandes compagnies européennes, les acteurs locaux ne bénéficient pas toujours de marges exceptionnelles à grande échelle.
Ensuite, le marché énergétique marocain se caractérise par une structure plus concentrée et, surtout, par un déficit de transparence perçu. Ce n’est pas tant l’existence de surprofits massifs qui alimente le débat public, mais plutôt le manque de visibilité sur les marges dans la distribution des carburants, la concentration du marché entre quelques opérateurs, et le sentiment d’une régulation insuffisante.
Dans ce contexte, introduire une taxe sur les surprofits sans s’attaquer à ces enjeux structurels reviendrait à traiter les symptômes sans s’attaquer aux causes profondes.

Le piège d’un débat importé

Le risque, en reprenant tel quel le débat européen, est de simplifier à l’excès une problématique complexe. Car au Maroc, la question n’est pas uniquement fiscale : elle est aussi institutionnelle.
Peut-on taxer efficacement des surprofits si leur identification même reste floue ?
Peut-on instaurer une nouvelle contribution sans renforcer au préalable les mécanismes de contrôle et de transparence ?
Peut-on restaurer la confiance des citoyens sans réformer en profondeur la gouvernance du secteur ?
Autant de questions qui montrent les limites d’une approche purement inspirée de modèles étrangers.

Vers une réponse marocaine plus structurée

Plutôt qu’une transposition mécanique, une approche adaptée au contexte marocain semble nécessaire.
Première priorité : la transparence. Rendre publiques certaines données sur les marges, renforcer les capacités des instances de régulation et garantir un accès à l’information sont des conditions essentielles pour rétablir la confiance.
Deuxième levier: une éventuelle taxation ciblée, mais strictement encadrée. Si une taxe sur les surprofits devait être envisagée, elle devrait reposer sur des critères clairs, être limitée dans le temps et s’inscrire dans un cadre stable pour éviter de décourager l’investissement.
Enfin, la question de l’utilisation des recettes est centrale. Comme le souligne Yvan Verougstraete, ces fonds pourraient servir à protéger les ménages les plus vulnérables, mais aussi à financer des infrastructures énergétiques stratégiques.
Pour le Maroc, cela signifie investir massivement dans les énergies renouvelables, le stockage et la sécurisation de l’approvisionnement — autant de chantiers déjà engagés, mais qui nécessitent une accélération.

Redistribution ou transformation ?

Au fond, le débat sur les surprofits pose une question plus large : faut-il se contenter de corriger les effets des crises, ou engager une transformation structurelle du modèle énergétique ?
Car sans changement profond, les mêmes causes produiront les mêmes effets : volatilité des prix, tensions sociales et réponses politiques dans l’urgence.
Dans ce contexte, la taxation des surprofits peut apparaître comme un outil utile… mais insuffisant. Elle ne saurait remplacer une vision stratégique de long terme.

Une question de confiance

Plus encore qu’un débat technique, la question des surprofits est une question de confiance. Confiance dans le marché, dans les institutions, dans la capacité de l’Etat à réguler de manière équitable.
Au Maroc, c’est sans doute là que se situe le véritable enjeu. Car sans transparence, sans régulation crédible et sans gouvernance claire, toute mesure fiscale risque d’être perçue comme symbolique, voire inefficace.
La taxe sur les surprofits, aussi séduisante soit-elle, ne peut être une fin en soi. Elle doit s’inscrire dans une réflexion plus large : celle d’un modèle énergétique plus juste, plus transparent et plus résilient. 

L’Afrique riche en ressources, pauvre en accès
Développer et décarboner peuvent aller de pair

 
La crise mondiale du carburant, amplifiée par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, agit comme un révélateur brutal des fragilités structurelles des systèmes énergétiques africains. Mais au-delà du diagnostic désormais bien établi — dépendance aux importations, faibles capacités de raffinage, précarité énergétique massive — le débat qui s’ouvre aujourd’hui est plus complexe, presque inconfortable : comment concilier l’urgence du développement énergétique avec les impératifs de la transition climatique ?

Lors de l’ARDA Week 2026, le principal rassemblement africain dédié à l’industrie pétrolière et énergétique, tenu au 13 et 17 avril, les acteurs du secteur ont affiché une ligne claire, presque offensive : produire plus, raffiner davantage, réduire la dépendance extérieure. Une position défendue avec force par NJ Ayuk, président exécutif de la Chambre africaine de l'énergie, pour qui l’expansion du secteur pétrolier constitue une condition préalable au développement du continent. Mais cette vision, si elle répond à des besoins immédiats, soulève une tension majeure quant aux engagements climatiques globaux.
 
Une urgence énergétique indéniable, mais à quel coût ?
 
Les chiffres avancés sont sans appel : plus de 600 millions d’Africains sans électricité, 900 millions sans des solutions de cuisson propre. Dans ce contexte, l’appel à développer massivement les capacités de raffinage et d’exploitation des hydrocarbures apparaît difficilement contestable sur les plans social et économique.
Cependant, réduire le débat à une opposition entre “réalisme africain” et “idéalisme climatique” serait une simplification trompeuse. Car le risque est réel : en investissant lourdement dans des infrastructures fossiles (raffineries, pipelines, terminaux), l’Afrique pourrait s’enfermer dans une trajectoire énergétique carbonée à long terme — ce que les économistes appellent un effet de verrouillage (carbon lock-in).
Autrement dit, la solution à court terme pourrait devenir un piège structurel à moyen et long termes.
 
Le paradoxe africain : riche en ressources, pauvre en accès
 
L’un des paradoxes les plus frappants reste celui d’un continent riche en ressources énergétiques, mais structurellement dépendant de produits raffinés importés. Cette dépendance n’est pas seulement technique, elle est aussi politique et historique, héritée de modèles d’extraction tournés vers l’exportation plutôt que vers la transformation locale.
Dans ce contexte, l’appel à “raffiner en Afrique” peut être lu de deux manières : soit comme une stratégie de souveraineté économique légitime; soit comme une reproduction, sous une autre forme, d’un modèle extractiviste peu compatible avec les objectifs climatiques.
 
Le Maroc : une transition énergétique partielle et asymétrique
 
Le cas du Maroc illustre parfaitement cette tension. Le pays est souvent présenté comme un leader africain en matière d’énergies renouvelables, notamment grâce à ses investissements dans le solaire et l’éolien. Mais cette réussite masque une réalité plus nuancée.
Car sur la question des carburants, le Maroc reste fortement dépendant des importations, notamment depuis l’arrêt de la raffinerie nationale. Cette dépendance crée une vulnérabilité directe aux chocs internationaux, comme le montre l’actuelle crise.
On assiste ainsi à une forme de transition énergétique “à deux vitesses”. D’un côté, une avancée rapide sur l’électricité verte, et de l’autre, une stagnation, voire une dépendance accrue, sur les carburants fossiles.
Cette asymétrie pose une question stratégique : peut-on parler de transition énergétique si un pan entier du système — celui des transports et de l’industrie — reste profondément carboné et dépendant?
 
Développement vs climat : un faux dilemme ?
 
Le discours dominant lors de l’ARDA Week reposait sur une idée implicite : l’Afrique devrait d’abord se développer, puis se préoccuper de la transition climatique. Cette logique séquentielle mérite d’être interrogée.
D’une part, parce que les effets du changement climatique touchent déjà fortement le continent (stress hydrique, désertification, instabilité agricole). D’autre part, parce que les financements internationaux sont de plus en plus orientés vers des projets bas carbone, ce qui pourrait marginaliser les investissements dans les énergies fossiles à moyen terme.
Autrement dit, le choix n’est pas simplement entre pétrole et climat, mais entre différents modèles de développement énergétique.
 
Vers quelle souveraineté énergétique?
 
L’appel à renforcer les capacités africaines — raffinage, distribution, financement — traduit une volonté légitime de reprendre le contrôle sur les chaînes de valeur énergétiques. Mais cette souveraineté ne peut être pensée uniquement en termes de production. Elle implique aussi de repenser les modèles de consommation, l’efficacité énergétique, et surtout l’articulation entre énergies fossiles et renouvelables.
Car une souveraineté fondée uniquement sur le pétrole risque d’être fragile dans un monde engagé — même de manière inégale — dans la décarbonation.
 
Une crise qui impose un choix stratégique
 
La crise actuelle du carburant ne se contente pas de perturber les marchés : elle oblige à poser des questions structurelles que beaucoup de pays africains ont longtemps évitées.
Pour le Maroc comme pour le reste du continent, l’enjeu n’est plus seulement de sécuriser l’approvisionnement à court terme, mais de définir une trajectoire énergétique cohérente.
Continuer à investir dans les hydrocarbures peut répondre à une urgence immédiate. Mais sans articulation claire avec les objectifs climatiques, cette stratégie risque de reproduire — voire d’aggraver — les dépendances actuelles.
Au fond, la véritable question n’est pas de savoir si l’Afrique doit produire plus d’énergie, mais plutôt
quelle énergie, pour quel modèle de développement, et pour quel futur.

Hassan Bentaleb

Hassan Bentaleb
Lundi 27 Avril 2026
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