L’autoroute de l’eau est à percevoir dans un aspect technico-social


Hassan Bentaleb
Lundi 16 Février 2026

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Le projet d’«autoroute hydraulique», destiné à connecter les bassins excédentaires du Nord aux régions structurellement déficitaires du Sud, s’affirme aujourd’hui comme l’option stratégique majeure face au stress hydrique qui fragilise le Maroc. Dans un contexte de dérèglement climatique marqué par la récurrence des sécheresses, des crues brutales et l’épuisement progressif des nappes phréatiques, cette infrastructure est présentée comme une réponse d’envergure à même  de rééquilibrer la carte hydrique nationale.

Cependant, au-delà de l’élan politique et de l’enthousiasme médiatique, le climatologue Abdelmalek Slaoui appelle à un débat plus mesuré. Avant d’ériger ce chantier en symbole de souveraineté hydrique, il invite à revisiter une expérience souvent reléguée au second plan : celle du canal de Rocade, projet pionnier des transferts interbassins lancé dans les années 70 dans le cadre d’une coopération maroco-française structurante. « S’agit-il d’une rupture technologique majeure, ou de l’amplification d’un modèle ancien dont le bilan reste partiellement évalué? », questionne-t-il.
 
Canal de Rocade : le précurseur oublié

« Inauguré dans les années 70, rappelle-t-il, le canal de Rocade transfère 300 millions de m³ d’eau par an sur 120 km, des eaux abondantes du bassin Oum Er-Rbia vers le Tensift, région autrement chronique de déficit. Ce projet n’était pas qu’un simple tuyau : il incarnait une révolution hydro-sociale pour Marrakech-Safi ». Et de poursuivre : « Les
transformations induites par ce projet furent massives. En effet, le projet a permis de sécuriser durablement l’approvisionnement en eau potable, accompagnant l’explosion démographique et l’essor touristique de Marrakech, tout en assurant la recharge artificielle des nappes phréatiques afin de prévenir l’effondrement progressif des forages.
Abdelmalek Saloui : L’eau ne se contente pas de couler d’un bassin à l’autre. Elle entraîne dans son flux des mutations irréversibles : urbanisme, économie, pouvoir, écosystèmes
Il a également favorisé l’extension de plusieurs milliers d’hectares de surfaces irriguées et encouragé une diversification agricole orientée vers des cultures à haute valeur ajoutée, telles que les agrumes Kinzi et les primeurs destinés à l’export. Enfin, cette infrastructure a profondément transformé le schéma hydraulique traditionnel en introduisant un axe est-ouest venant compléter le flux sud-nord issu de l’Atlas, ce qui a nécessité la mise en place de canaux-ponts sophistiqués afin de préserver le réseau ancestral des seguias ».

Mais l’héritage du canal de Rocade dépasse les frontières nationales, précise notre interlocuteur. « Des ingénieurs marocains et français ayant travaillé sur ce chantier ont ensuite fondé la société Bas-Rhône Languedoc, transférant leur expertise au canal Provence en France », témoigne-t-il. Et d’affirmer : «Le savoir-faire hydraulique a voyagé du Sud vers le Nord : le Maroc n’était pas un simple récepteur colonial, mais un exportateur de technologie».
 
Le Maroc, pionnier méconnu des transferts hydrauliques

A ce propos, Abdelmalek Slaoui rappelle que le Royaume ne débute pas son histoire hydraulique avec l’«autoroute de l’eau». « Depuis les années 70, il expérimente les transferts interbassins à grande échelle et a servi de laboratoire exportable.

Outre le canal de Rocade, d’autres projets structurants jalonnent cette trajectoire. Tel est le cas de Tassaout T2 (transfert dans le sud); des interconnexions entre les wadis du Sud-Est et des projets contemporains comme Sebou-Al Massira (études finalisées en 2026). «Cette expertise historique place le Maroc dans une position unique : non seulement comme utilisateur, mais aussi comme innovateur. Et c’est précisément là que le bât blesse», nuance-t-il. «Avons-nous objectivement évalué les effets du canal de Rocade?», s’interroge Slaoui. En effet, et au-delà des succès immédiats, quelles mutations profondes a-t-il engendrées ?
C’est dans ce sens qu’il nous a révélé que ledit projet a généré des mutations urbaines et foncières non anticipées. «A Marrakech, l’afflux d’eau a dopé l’urbanisation anarchique des périphéries, densifié la pression foncière et accéléré la spéculation immobilière. Le canal Provence en France offre un parallèle : certaines communes ont quadruplé leur population en dix ans, provoquant des déséquilibres urbanistiques et des tensions politiques locales », a-t-il rappelé avant de convoquer les impacts agricoles ambivalents sur la région. «Si les surfaces irriguées se sont étendues, l’agriculture «moderne» a souvent marginalisé les cultures traditionnelles résistantes à la sécheresse. L’eau «gratuite» a parfois découragé l’innovation en économie d’eau et favorisé une fuite vers l’avant : cultures assoiffantes, surfertilisation, pollution diffuse».
 
L’envers du décor : coûts, vulnérabilités et déséquilibres

Cependant, l’envers du décor mérite d’être examiné avec lucidité, affirme notre source. Selon elle, « l’entretien de telles infrastructures s’avère particulièrement coûteux, notamment en raison du dragage régulier imposé par les apports limoneux massifs. A cela s’ajoutent des pertes importantes par évaporation, pouvant atteindre 20 à 30% dans les zones les plus chaudes, ce qui réduit l’efficacité réelle du transfert. Les réseaux sont par ailleurs exposés à des détournements et vols d’eau récurrents, contournant les dispositifs de comptage et fragilisant la gouvernance hydraulique. Sur le plan sanitaire, les tronçons à ciel ouvert comportent des risques non négligeables, notamment des noyades d’enfants et des phénomènes de prolifération bactérienne. Enfin, le transfert interbassin peut engendrer des déséquilibres écosystémiques, avec un appauvrissement progressif des bassins dits “donneurs”, rappelant que l’eau déplacée ne circule jamais sans conséquences environnementales».
 
L’«autoroute hydraulique» : quelles garanties ?

Le climatologue Abdelmalek Slaoui ne rejette pas le projet. Il exige une démarche scientifique préalable. « La réussite d’un tel projet suppose d’abord un audit exhaustif des expériences antérieures de transferts interbassins — du canal de Rocade aux aménagements de l’oued Tassaout et d’autres wadis — afin d’en évaluer objectivement les performances et les limites. Elle exige également une analyse coût-bénéfice pluriannuelle intégrant non seulement l’investissement initial, mais aussi les charges de maintenance et les externalités environnementales et sociales», indique-t-il. Et de préciser : «Une gouvernance transparente s’impose, notamment en matière de tarification et de lutte contre les détournements et trafics d’eau. Par ailleurs, le transfert ne peut être envisagé isolément : il doit s’inscrire dans une approche systémique combinant interconnexions hydrauliques, dessalement, recyclage des eaux usées et politique de sobriété. Enfin, la mobilisation du savoir académique est indispensable : les travaux accumulés par l’Université Cadi Ayyad, reconnue pour son expertise sur les transferts hydragraphiques, doivent pleinement irriguer la décision publique plutôt que de rester confinés aux tiroirs institutionnels ».

L’eau n’est pas qu’un fluide : c’est un vecteur civilisationnel

« L’eau déplacée ne se contente pas de passer d’un bassin à l’autre : elle reconfigure en profondeur les dynamiques territoriales. Elle transforme l’économie en favorisant l’émergence de nouvelles filières et en stimulant parfois une spéculation foncière autour des zones nouvellement irriguées. Elle redessine l’urbanisme, en alimentant un boom périurbain et en exerçant une pression accrue sur les services publics et les infrastructures. Elle modifie également les rapports de pouvoir territorial, avec une possible recentralisation autour des nouveaux pôles hydriques devenus stratégiques. Enfin, elle affecte les équilibres écologiques, en exposant les bassins donneurs à un risque d’appauvrissement progressif », souligne-t-il. Et de constater : « L’«autoroute hydraulique» n’est donc pas un simple ouvrage linéaire de plusieurs centaines de kilomètres : c’est un choix structurant, presque civilisationnel, qui redessine la géographie humaine, économique et environnementale du Maroc ».

Le Maroc au milieu de son histoire hydraulique

« Le Royaume n’invente pas. Il capitalise – ou devrait. Pionnier des années 70, il a exporté son expertise vers l’Europe. Avant de creuser de nouveaux sillons hydrauliques sur des centaines de kilomètres, rouvrons les archives : évaluons, jugeons, apprenons», martèle-t-il. Et de conclure : « Car l’eau ne se contente pas de couler d’un bassin à l’autre. Elle entraîne dans son flux des mutations irréversibles : urbanisme, économie, pouvoir, écosystèmes. Le Maroc apprend-il de sa propre mémoire hydraulique, ou répète-t-il ses erreurs en plus grand? »

Hassan Bentaleb           
 

 

Historique concis du canal de Rocade
Origines coloniales (années 1920-1930)

Idée pionnière : Dès 1927, l’ingénieur français M. Martin évoque dans la Revue de géographie du Maroc le transfert des eaux de l’oued Lakhdar (bassin Oum Er-Rbia) vers le Haouz de Marrakech pour irriguer les terres du Tensift. Objectif : valoriser les sols fertiles du centre face aux excédents hydriques de l’Est.

Débat fondateur : Controverse entre ingénieurs (pro-grands barrages) et géographes comme Jean Brunhes, qui alerte sur les risques d’une « Grande Hydraulique» excessive («pas une goutte à la mer»).

Premiers travaux (années 1940-1950)

1938 : L’ingénieur des ponts et chaussées Naissant propose d’alimenter Marrakech via l’oued Lakhdar, avec mise en eau prévue vers 1948.
1949 : Lancement des travaux du «canal de Rocade» (partie aval prioritaire). 80 km terrassés avant l’arrêt pour prioriser Tadla et face aux indépendances.

Après l’indépendance (1960-1970)
Débat national : L’ONI (1960-1966) oppose pro-transfert (valoriser Marrakech) et pro-Tassaout (petits paysans). Arbitrage royal (1962) : priorité à Tassaout-amont, mais études Rocade poursuivies.

Plan Grontmij (1976) : Canal de Rocade + T2 pour équilibrer les prélèvements ; alimentation Marrakech (40 Mm³/an).

Achèvement et impacts (1980-1985)
1985 : Mise en eau complète. 300 Mm³/an sur 120 km. Extension ORMVAH aux provinces de Marrakech et El Kelaa des Sraghna.
Transformations : Eau potable Marrakech, recharge nappes, irrigation étendue, nouvelles cultures (agrumes Kinzi), réorientation est/ouest des flux.
Source : Gobe, Eric, éditeur. Les ingénieurs maghrébins dans les systèmes de formation. Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2001, https://doi.org/10.4000/books.irmc.114.

Hassan Bentaleb
Lundi 16 Février 2026
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