Autres articles
-
Minéraux critiques : Comment le Maroc peut éviter le «piège des ressources» tout en accélérant sa montée en puissance
-
La continuité : Stabilité stratégique ou refuge de confort
-
« Entre amis ». Frédéric Nietzsche, le philosophe-poète
-
Quand la CAN révèle le mal africain !
-
L'impact des droits de douane imposés par Trump sur l'Amérique latine
Il y a un an, le président le plus favorable aux cryptomonnaies dans l’histoire des Etats-Unis faisait tout juste son retour au pouvoir, après avoir séduit les investisseurs particuliers naïfs du domaine des cryptomonnaies, et obtenu un soutien financier massif de la part d’initiés semi-corrompus du secteur.
Le second mandat de Donald Trump était censé marquer une aube nouvelle pour les cryptomonnaies, ce qui conduisait divers défenseurs intéressés de ces monnaies virtuelles à parler du Bitcoin comme du futur «or numérique», voué à atteindre au moins 200.000 $ avant la fin de l’année 2025.
Comme promis, Trump a démantelé la plupart des réglementations relatives aux cryptomonnaies. Il a également promulgué la loi GENIUS (Guiding and Establishing National Innovation for US Stable Coins Act), œuvré pour la loi CLARITY (Digital Asset Market Clarity Act), personnellement tiré profit de transactions en cryptomonnaies douteuses aux Etats-Unis comme à l’étranger, fait la publicité de son propre meme coin absolument inutile, gracié plusieurs escrocs du secteur condamnés notamment pour soutien à des organisations terroristes, et organisé à la Maison-Blanche des dîners privés rassemblant les initiés de l’univers des cryptomonnaies.
Les cryptomonnaies étaient par ailleurs censées bénéficier de divers risques macroéconomiques et géopolitiques, parmi lesquels l’explosion de la dette et des déficits des Etats-Unis et d’autres économies développées, la dépréciation du dollar et d’autres monnaies fiduciaires, les nouvelles guerres commerciales, ainsi que les tensions croissantes entre les Etats-Unis et l’Iran, la Chine et de nombreux autres pays. Cet environnement de risque accru explique en effet pourquoi l’or a progressé de plus de 60% en 2025.
Seulement voilà, «l’or numérique» a chuté de 6% sur l’année 2025. À cet instant, le Bitcoin a perdu 35% de sa valeur par rapport à son pic d’octobre, retombant ainsi en dessous du niveau qu’il affichait au moment de l’élection de Trump, et les meme coins $TRUMP et $MELANIA se sont effondrés de 95%. Chaque fois que l’or a connu une forte hausse en réponse à des perturbations commerciales ou géopolitiques au cours de l’année écoulée, le Bitcoin a fortement chuté. Loin de constituer une couverture, il est utilisé pour capitaliser sur le risque, ce qui démontre une solide corrélation avec d’autres actifs risqués tels que les actions spéculatives.
Le fait de qualifier le Bitcoin ou tout autre instrument cryptographique de «monnaie» a toujours été mensonger. Il ne s’agit ni d’une unité de compte, ni d’un moyen de paiement évolutif, ni d’une réserve de valeur stable. Le Salvador a beau avoir fait du Bitcoin une monnaie officielle, celui-ci représente moins de 5% des transactions de biens et de services dans le pays. Les cryptomonnaies ne constituent pas même un actif, dans la mesure où elles ne génèrent aucun revenu, ne présentent aucune fonction, et ne font l’objet d’aucune utilisation dans l’industrie ou dans le monde réel (à la différence de l’or et de l’argent).
Dix-sept ans après le lancement du Bitcoin, la seule et unique «application phare» en matière de cryptomonnaies réside dans les stablecoins : une version numérique de la monnaie fiduciaire traditionnelle, que le secteur financier et bancaire a déjà numérisée il y a plusieurs décennies. Oui, la question reste ouverte de savoir si la monnaie numérique et les services financiers doivent être basés sur une blockchain (un registre distribué) ou sur une plateforme traditionnelle à double registre. Pour autant, 95% des monnaies et des services numériques «blockchain» ne le sont qu’en façade. Ils sont tout simplement privés plutôt que publics, centralisés plutôt que décentralisés, autorisés plutôt que libres, et validés par un petit groupe d’authentificateurs de confiance (comme dans la finance et la banque numériques traditionnelles) plutôt que par des agents décentralisés, dans des juridictions sans Etat de droit.
La véritable finance décentralisée n’atteindra jamais une échelle suffisante. Aucun gouvernement sérieux, pas même l’administration Trump, n’autorisera jamais l’anonymat total des transactions monétaires et financières, qui constituerait une aubaine pour les criminels, les terroristes, les Etats voyous, les acteurs non étatiques, les trafiquants d’êtres humains, les escrocs en tout genre et les fraudeurs fiscaux.
Par ailleurs, les portefeuilles numériques et les plateformes d’échange réglementées devant être soumis à des règles standard de lutte contre le blanchiment d’argent et de connaissance du client (AML/KYC), il n’est même pas certain que les coûts de transaction via des « blockchains » privées et autorisées soient moins élevés – et encore moins maintenant que les registres financiers traditionnels ont été améliorés grâce à des outils de règlement et de compensation en temps réel plus rapides. L’avenir de la monnaie et des paiements sera marqué par une évolution progressive, en aucun cas par la révolution que promettent les escrocs de la cryptomonnaie. Le récent effondrement de la valeur du Bitcoin et d’autres cryptomonnaies souligne une fois encore la nature extrêmement volatile de cette pseudo-classe d’actifs.
Quant à la loi GENIUS, qui a ouvert la voie à une nouvelle expérimentation destructrice dans le domaine de la banque libre, semblable à l’échec cuisant observé au XIXe siècle, elle pourrait bien rester dans les mémoires comme la loi des idiots imprudents. En vertu de cette loi, les stablecoins ne sont pas réglementés comme des banques à activité restreinte (ce qui signifie que les dépôts et les paiements sont séparés des prêts et des investissements plus risqués), et n’ont pas non plus accès aux avantages conférés par les banques centrales, de type prêt en dernier ressort ou garantie des dépôts.
Ainsi, il suffirait qu’une poignée de brebis galeuses dans des Etats américains pseudo-libertaires investissent mal leurs avoirs, ou placent leurs dépôts dans des institutions fragiles telles que la Silicon Valley Bank, pour déclencher une panique et une ruée bancaire. Comme au XIXe siècle, l’approche actuelle des Etats-Unis – en raison de la vénalité et de l’ignorance de Trump, ainsi que des pratiques corrompues de trafic d’influence dans le secteur des cryptomonnaies – constitue la recette parfaite de l’instabilité financière et économique.
La récente bataille entre les banques traditionnelles et l’industrie des cryptomonnaies autour de la loi CLARITY illustre à nouveau combien Trump méconnait les principes élémentaires de la monnaie et de la finance. Le problème ne réside pas dans le fait que les banques entendent conserver leur quasi-monopole sur les transactions monétaires. Dans un système bancaire fondé sur des réserves fractionnaires, les banques sont impliquées à la fois dans les paiements et dans la création de crédit via la transformation des dépôts à court terme en prêts et crédits à plus long terme. Cela signifie qu’elles fournissent un bien quasi-public très précieux.
Les dépôts à court terme ne rapportent évidemment pas d’intérêts, car ils sont quasiment équivalents à de la monnaie. Or, l’industrie des cryptomonnaies fait pression pour autoriser le paiement d’intérêts sur les stablecoins, directement ou indirectement via les plateformes d’échange, ce qui saperait les fondements du système bancaire que nous considérons tous comme acquis. Par conséquent, nous devons soit transformer radicalement notre système financier pour séparer les paiements de la création de crédit (via des banques spécialisées dans les paiements et de nouveaux fonds prêtables provenant d’institutions financières pour le crédit), soit interdire aux stablecoins de verser des intérêts et de désintermédier les banques.
Il s’agit d’une question de stabilité politique et financière. Peu de sujets sont aussi sérieux ou sensibles. Jamie Dimon, le PDG de JPMorgan Chase, a raison d’alerter sur les changements souhaités par l’industrie des cryptomonnaies, et Brian Armstrong, de chez Coinbase, a profondément tort de balayer d’un revers de la main ces inquiétudes. S’il reste encore autour de Trump des conseillers non corrompus par l’argent des cryptomonnaies, peut-être pourraient-ils lui expliquer le fonctionnement du système bancaire, avant que Trump ne laisse ses intérêts personnels en détruire les fondements. Peut-être me lirez-vous, monsieur le secrétaire au Trésor, Scott Bessent ?
Par Nouriel Roubini
Professeur émérite d'économie à la Stern School of Business de l'Université de New York
Le second mandat de Donald Trump était censé marquer une aube nouvelle pour les cryptomonnaies, ce qui conduisait divers défenseurs intéressés de ces monnaies virtuelles à parler du Bitcoin comme du futur «or numérique», voué à atteindre au moins 200.000 $ avant la fin de l’année 2025.
Comme promis, Trump a démantelé la plupart des réglementations relatives aux cryptomonnaies. Il a également promulgué la loi GENIUS (Guiding and Establishing National Innovation for US Stable Coins Act), œuvré pour la loi CLARITY (Digital Asset Market Clarity Act), personnellement tiré profit de transactions en cryptomonnaies douteuses aux Etats-Unis comme à l’étranger, fait la publicité de son propre meme coin absolument inutile, gracié plusieurs escrocs du secteur condamnés notamment pour soutien à des organisations terroristes, et organisé à la Maison-Blanche des dîners privés rassemblant les initiés de l’univers des cryptomonnaies.
Les cryptomonnaies étaient par ailleurs censées bénéficier de divers risques macroéconomiques et géopolitiques, parmi lesquels l’explosion de la dette et des déficits des Etats-Unis et d’autres économies développées, la dépréciation du dollar et d’autres monnaies fiduciaires, les nouvelles guerres commerciales, ainsi que les tensions croissantes entre les Etats-Unis et l’Iran, la Chine et de nombreux autres pays. Cet environnement de risque accru explique en effet pourquoi l’or a progressé de plus de 60% en 2025.
Seulement voilà, «l’or numérique» a chuté de 6% sur l’année 2025. À cet instant, le Bitcoin a perdu 35% de sa valeur par rapport à son pic d’octobre, retombant ainsi en dessous du niveau qu’il affichait au moment de l’élection de Trump, et les meme coins $TRUMP et $MELANIA se sont effondrés de 95%. Chaque fois que l’or a connu une forte hausse en réponse à des perturbations commerciales ou géopolitiques au cours de l’année écoulée, le Bitcoin a fortement chuté. Loin de constituer une couverture, il est utilisé pour capitaliser sur le risque, ce qui démontre une solide corrélation avec d’autres actifs risqués tels que les actions spéculatives.
Le fait de qualifier le Bitcoin ou tout autre instrument cryptographique de «monnaie» a toujours été mensonger. Il ne s’agit ni d’une unité de compte, ni d’un moyen de paiement évolutif, ni d’une réserve de valeur stable. Le Salvador a beau avoir fait du Bitcoin une monnaie officielle, celui-ci représente moins de 5% des transactions de biens et de services dans le pays. Les cryptomonnaies ne constituent pas même un actif, dans la mesure où elles ne génèrent aucun revenu, ne présentent aucune fonction, et ne font l’objet d’aucune utilisation dans l’industrie ou dans le monde réel (à la différence de l’or et de l’argent).
Dix-sept ans après le lancement du Bitcoin, la seule et unique «application phare» en matière de cryptomonnaies réside dans les stablecoins : une version numérique de la monnaie fiduciaire traditionnelle, que le secteur financier et bancaire a déjà numérisée il y a plusieurs décennies. Oui, la question reste ouverte de savoir si la monnaie numérique et les services financiers doivent être basés sur une blockchain (un registre distribué) ou sur une plateforme traditionnelle à double registre. Pour autant, 95% des monnaies et des services numériques «blockchain» ne le sont qu’en façade. Ils sont tout simplement privés plutôt que publics, centralisés plutôt que décentralisés, autorisés plutôt que libres, et validés par un petit groupe d’authentificateurs de confiance (comme dans la finance et la banque numériques traditionnelles) plutôt que par des agents décentralisés, dans des juridictions sans Etat de droit.
La véritable finance décentralisée n’atteindra jamais une échelle suffisante. Aucun gouvernement sérieux, pas même l’administration Trump, n’autorisera jamais l’anonymat total des transactions monétaires et financières, qui constituerait une aubaine pour les criminels, les terroristes, les Etats voyous, les acteurs non étatiques, les trafiquants d’êtres humains, les escrocs en tout genre et les fraudeurs fiscaux.
Par ailleurs, les portefeuilles numériques et les plateformes d’échange réglementées devant être soumis à des règles standard de lutte contre le blanchiment d’argent et de connaissance du client (AML/KYC), il n’est même pas certain que les coûts de transaction via des « blockchains » privées et autorisées soient moins élevés – et encore moins maintenant que les registres financiers traditionnels ont été améliorés grâce à des outils de règlement et de compensation en temps réel plus rapides. L’avenir de la monnaie et des paiements sera marqué par une évolution progressive, en aucun cas par la révolution que promettent les escrocs de la cryptomonnaie. Le récent effondrement de la valeur du Bitcoin et d’autres cryptomonnaies souligne une fois encore la nature extrêmement volatile de cette pseudo-classe d’actifs.
Quant à la loi GENIUS, qui a ouvert la voie à une nouvelle expérimentation destructrice dans le domaine de la banque libre, semblable à l’échec cuisant observé au XIXe siècle, elle pourrait bien rester dans les mémoires comme la loi des idiots imprudents. En vertu de cette loi, les stablecoins ne sont pas réglementés comme des banques à activité restreinte (ce qui signifie que les dépôts et les paiements sont séparés des prêts et des investissements plus risqués), et n’ont pas non plus accès aux avantages conférés par les banques centrales, de type prêt en dernier ressort ou garantie des dépôts.
Ainsi, il suffirait qu’une poignée de brebis galeuses dans des Etats américains pseudo-libertaires investissent mal leurs avoirs, ou placent leurs dépôts dans des institutions fragiles telles que la Silicon Valley Bank, pour déclencher une panique et une ruée bancaire. Comme au XIXe siècle, l’approche actuelle des Etats-Unis – en raison de la vénalité et de l’ignorance de Trump, ainsi que des pratiques corrompues de trafic d’influence dans le secteur des cryptomonnaies – constitue la recette parfaite de l’instabilité financière et économique.
La récente bataille entre les banques traditionnelles et l’industrie des cryptomonnaies autour de la loi CLARITY illustre à nouveau combien Trump méconnait les principes élémentaires de la monnaie et de la finance. Le problème ne réside pas dans le fait que les banques entendent conserver leur quasi-monopole sur les transactions monétaires. Dans un système bancaire fondé sur des réserves fractionnaires, les banques sont impliquées à la fois dans les paiements et dans la création de crédit via la transformation des dépôts à court terme en prêts et crédits à plus long terme. Cela signifie qu’elles fournissent un bien quasi-public très précieux.
Les dépôts à court terme ne rapportent évidemment pas d’intérêts, car ils sont quasiment équivalents à de la monnaie. Or, l’industrie des cryptomonnaies fait pression pour autoriser le paiement d’intérêts sur les stablecoins, directement ou indirectement via les plateformes d’échange, ce qui saperait les fondements du système bancaire que nous considérons tous comme acquis. Par conséquent, nous devons soit transformer radicalement notre système financier pour séparer les paiements de la création de crédit (via des banques spécialisées dans les paiements et de nouveaux fonds prêtables provenant d’institutions financières pour le crédit), soit interdire aux stablecoins de verser des intérêts et de désintermédier les banques.
Il s’agit d’une question de stabilité politique et financière. Peu de sujets sont aussi sérieux ou sensibles. Jamie Dimon, le PDG de JPMorgan Chase, a raison d’alerter sur les changements souhaités par l’industrie des cryptomonnaies, et Brian Armstrong, de chez Coinbase, a profondément tort de balayer d’un revers de la main ces inquiétudes. S’il reste encore autour de Trump des conseillers non corrompus par l’argent des cryptomonnaies, peut-être pourraient-ils lui expliquer le fonctionnement du système bancaire, avant que Trump ne laisse ses intérêts personnels en détruire les fondements. Peut-être me lirez-vous, monsieur le secrétaire au Trésor, Scott Bessent ?
Par Nouriel Roubini
Professeur émérite d'économie à la Stern School of Business de l'Université de New York