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L’Université Mohammed Ier  entre le marteau et l’enclume


Quel est l’intérêt de prendre en otages des étudiants innocents ? C’est une prise en étau que l’histoire ne pardonnera jamais.



L’Université Mohammed Ier  entre le marteau et l’enclume
J’aurais pu me résigner au silence, et me suffire juste des discussions de salons souvent bruyants et de contenus vite oubliés. Mais quand il s’agit de voir des étudiants manier des armes blanches, et les montrer comme moyen de dissuasion  contre tout un chacun qui se porte candidat à violer la loi du boycott, le silence n’est plus d’or.
C’était l’après-midi du lundi 14 janvier, lorsque je me rendais en compagnie d’un collègue de travail à une séance de surveillance dans une des salles qui sont à la Faculté de droit d’Oujda, et non à la Faculté des sciences d’Oujda comme à l’accoutumée. Et avant même d’arriver au portail ouest, nous étions surpris par un bruit sentant la confrontation. C’était le groupe des meneurs de grève sciemment installés derrière le portail et du côté intérieur, décidés à empêcher tout étudiant qui aurait envie de  joindre les salles d’examens contre un groupe de l’extérieur décidés à forcer le portail et faire entrer les étudiants massés par centaines. Devant ces afflux impressionnants, ceux de l’intérieur, se sentant un peu dépassés, n’ont pas hésité à passer à l’étape de se défendre à l’arme blanche. En effet, j’ai aperçu  épées, couteaux et autres types d’instruments tranchants maniés par les meneurs et boycotteurs des examens. Ce qui m’a fait revenir à plus de 21 ans en arrière, lorsque notre université fut le théâtre d’affrontements sanglants entre gauchistes et islamistes appartenant au groupe de Justice et bienfaisance, qui se sont soldés par l’assassinat de l’étudiant M. B. Cet assassinat n’a pas été du tout oublié, et chaque année, ses camarades de rang commémorent cet assassinat en pointant du doigt ses instigateurs.
Cette confrontation ne nous a pas empêchés de rejoindre nos lieux de surveillance, mais via un autre trajet où  nous avions pu interpeller un étudiant en fuite de la scène qui venait de se produire. D’un accent à tendance MCA (Mouvement culturel amazigh), nous avons pu quand même avoir une petite réponse avec une voix complètement essoufflée : «Ce sont les Qaidiyines  d’Annahj qui veulent casser la grève, qui nous ont attaqués».  Et là, nous avions vite saisi le décor. Je n’ai pas hésité une seconde à lui demander : « Et vous, qui êtes-vous ? » La réponse pour moi était même évidente : « Nous sommes les militants du MCA ». Ceci a pu bouleverser en moi tout type d’analyse et toutes les équations basées sur le cliché du boycott de l’année dernière. C’était en effet un boycott douloureux pour les étudiants et  leurs familles, car au moment où tous les étudiants des autres universités s’apprêtaient à constituer les dossiers et se préparer pour les différents concours et entretiens, les nôtres étaient encore aux épreuves de la session ordinaire du printemps. Les dégâts et pertes infligés à ces étudiants, devraient en principe servir de leçon pour les meneurs de l’année passée pour ne pas reproduire les mêmes événements. Mais voilà, la partie gauchiste a bien retenu la leçon, et s’est même portée volontaire pour casser la grève menée par la fraction précitée.       
Cette scène n’a pas donné de repos à mes méninges, en me refusant de considérer ces actes comme des actes isolés sans liens ni retentissements avec ce qui se passe à l’échelle nationale. Ce serait pour moi un petit refuge dans le simplisme sans plus. Après un long périple de mes pensées, celles-ci atterrissent sur le champ lié plus à la problématique que pose la multi-culturalité dans ce pays. C’est un sujet connu par ses débats vieux de plus de deux décennies sur un terrain glissant. Parler de terrain glissant est synonyme aussi de dérapage si on ne fait pas attention aux pas à franchir.
Je reprends toute la carte de cet affectueux et tolérant pays, ensuite sa carte universitaire. Du côté Sud, j’ai pu passer en revue l’Université de Marrakech avec ses conflits incessants entre étudiants sahraouis et les autres fractions de la gauche estudiantine nationale. Mon imagination n’a pu se limiter à l’espace du conflit qui est l’espace universitaire, pour trouver une interprétation adéquate. Pour ce faire, je serais de nature à établir un lien sérieux entre la tenue de la réunion du Conseil économique et social dans une de nos provinces sahariennes, consacrée surtout au développement de ces régions. Une feuille de route complète a été élaborée, pour un développement économique, social et  culturel  qui est devenu un impératif d’une extrême urgence vu les événements graves qui secouent nos voisins maliens et autres. La monstruosité du phénomène du terrorisme également présent en Afrique, où sévissent les terroristes d’AQMI, dont le principal pourvoyeur en hommes n’est autre que le Polisario et où l’ampleur que prend leur audience dans ces pays est d’une gravité sécuritaire, n’a pas de nom. Le cas du Mali est éloquent. Un pays souverain qui s’est vu, du jour au lendemain, occupé par les islamistes d’AQMI et du Mujao, qui continuent à recruter impunément parmi les Sahraouis séquestrés de Tindouf en plein milieu du territoire algérien, et ce sous le contrôle du Polisario. Le voisin algérien vient de payer une lourde facture en pertes humaines nationales et étrangères, du fait de la prise d’otages dirigée par l’organisation dérivée de l’AQMI, « Signataires du sang », dans le complexe gazo-pétrolier d’Ain Aminass. C’est un événement qui a fini dans un bain de sang tragique, avec au total une centaine de morts, assaillants et otages compris.  
A l’intérieur de notre pays, il y a vraiment de quoi s’inquiéter. Car depuis le mois de juillet 2012 et jusqu’à ces jours, cinq cellules d’enrôlement des jeunes Marocains pour le jihad au sein d’organisations terroristes inféodées à l’AQMI, ont été démantelées. Une chose est sûre, c’est que notre pays est bien dans le collimateur de l’AQMI, ceci dit, l’avenir nous cache peut-être le pire.  
Du côté Nord, ma conscience  ne m’a laissé guère le choix que celui de refuser l’idée acclamée par certains dires ; qu’il s’agit seulement d’une poignée d’étudiants manipulés de l’extérieur à des fins partisanes. Là encore, le périmètre de ma pensée ne va pas se limiter à ces propos simplistes et lénifiants, mais il va s’étendre pour engloutir l’espace politique marocain à travers quelques-uns de ses partis. Depuis le refus catégorique de l’Etat marocain de fonder des partis politiques sur des bases tribales ou ethniques, tel qu’il a été demandé pour la création du Parti démocratique amazigh, il est certain que traditionnellement le MCA est supporté par le MP de M. Laenser, et maintenant le PAM est entré sur la ligne pour récupérer une partie de ce mouvement. Il y a plus d’un mois, la presse nationale a évoqué une rencontre entre un leader rifain du PAM (I. A.) et un groupe d’étudiants (de la même région) à Rabat auxquels il a prodigué des conseils et en même temps, il leur a demandé d’être parmi la première élite dans toutes les branches de l’enseignement supérieur. C’est un événement à classer parmi les faits divers peut-être, mais il garde toute sa symbolique, et pourrait même être un des ingrédients alimentant ce qui se passe. Notre mémoire populaire dit la même chose de nos humbles concitoyens issus de la cité impériale abritant les Quaraouyines, qui disent les mêmes choses et font plus.
Ceux qui, comme moi, ont suivi l’actualité nationale et l’action gouvernementale, savent qu’il devait y avoir une mise en route d’un projet de loi officialisant la langue amazighe comme langue nationale au même niveau que la lange arabe. Chose qui n’a pas été faite, surtout qu’il s’agit d’un projet concernant l’opérationnalisation de la Constitution. Le noyau dur de la coalition gouvernementale actuelle n’a jamais caché son opposition farouche à toute législation de ce genre, même si c’est promulgué dans la Constitution. Du côté Istiqlal et pour ne pas trop s’enfoncer dans l’histoire, c’est compréhensible à cause du décalage historique de la dualité culturelle ; l’une prônant le panarabo-salafisme (édifié par Allal El Fassi lors de son exil au Caire) et une autre amazighe autochtone, aux antipodes l’une de l’autre. Pour le PJD, nouveau venu dans le monde de la politique, ses fondateurs ont accompli un travail de longue haleine de prédication et d’éducation tendant à l’islamisation sociétale dans le cadre d’Attaouhid ouaI Islah. Cette période coïncidait avec la création de l’IRCAM (Institut Royal de culture amazighe), et avant cela, le problème de l’alphabet d’écriture fut posé. Il y avait un choix entre les deux : Tifinagh ou l’alphabet latin (considéré comme alphabet d’écriture des Croisés). Au moment où le choix allait droit vers le latin, les leaders islamistes du PJD n’ont pas caché leur amertume au point d’alerter les centres de cette décision, que le choix de l’alphabet latin signifie tout simplement la descente  et la manifesation dans la rue. Ils voulaient faire une démonstration de force qui leur a déjà réussi en contrecarrant le projet d’intégration de la femme dans le développement, du gouvernement de  Si Abderrahmane El Youssoufi. Le choix du Tifinagh a donc été adopté, et l’IRCAM créé.
C’est donc ce noyau dur qui a la parole maintenant, de parachever le projet de loi de l’officialisation de notre langue autochtone. Jusqu’à présent, aucune revendication officielle des boycotteurs des examens de cause à effet n’a été perçue comme telle. C’est peut-être de simples présomptions, et dans ce cas, quel est l’intérêt de prendre en otages des étudiants innocents ? C’est une prise en étau que l’histoire ne pardonnera jamais aux acteurs de ces agissements.        

*Professeur de physique à l’Université Mohammed 1er d’Oujda

Par Abdelkarim Nougaoui *
Mardi 29 Janvier 2013

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