Libération


Facebook
Rss
Twitter







Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Il ne faut jurer de rien…





«J urer, c’est la dernière ressource des hommes quand ils ne savent plus que dire». L’écrivain français, Maxime Du Camp, auteur de cette citation, ne croit pas si bien dire. Parce que jurer est devenu une habitude tellement facile à prendre, mais dont il est très difficile de se débarrasser. Sous nos cieux où beaucoup de gens n’ont pas assez de degré de maturité spirituelle, ça aime beaucoup jurer. On jure par Dieu, par le Sceau des prophètes, le Christ, par son marabout ou guide religieux, sur la tête de sa mère, de ses enfants, de ses aïeux, sur son honneur, sur les Livres, sur la tombe de … Bref, par n’importe qui, quoi. On jure constamment et c’est presque devenu une habitude bien ancrée dans nos mœurs. Et les gens, avec une facilité déconcertante, vous font un serment comme ils retourneraient une crêpe. Un proverbe français dit que qui jure souvent rend suspect tout ce qu’il affirme. Ce qui, en termes clairs, signifie qu’on ne croit pas ceux qui jurent tant. Parce qu’entre savoir jurer et tenir sa parole, il y a un fossé. Ce qui fait qu’aujourd’hui, beaucoup de serments prêtés ont été rompus. Les sages diront que le serment est sacré, tellement sacré qu’il ne faut pas jouer avec. Mais tout le monde s’en fiche comme de sa première chemise. Le Sceau des Prophètes, dans un hadith rapporté par Imam Al Boukhary, a affirmé : «Ne jurez pas par vos pères ; celui qui veut jurer, qu’il le fasse par Allah ou qu’il se taise». Mais n’allez surtout pas croire que cette invite a assagi les croyants. Loin de là. Le serment mensonger, qui fait partie des grands péchés, est devenu monnaie courante. Les gens continuent de jurer même quand ils sont certains d’être dans le … mensonge. A-t-on réellement besoin de jurer pour prouver que l’on dit la vérité ? Que non. Mais tout le monde s’en bat l’œil. De nos jours, jurer ne coûte rien ; même les nourrissons se prêtent avec brio à cet exercice. En justice, on jure. Le témoin appelé à la barre doit lever la main droite et jurer de dire la vérité, rien que la vérité. On jure également en politique. Beaucoup même. Un président de la République, nouvellement élu, prête serment une main posée sur la Bible, le Coran. Et répète, selon le pays, la formule consacrée : «Je jure solennellement de remplir les fonctions de président, et que dans toutes les mesures de mes moyens, je sauvegarderai, protégerai et défendrai la Constitution…» Un vrai charabia que certains d’entre eux oublient même avant de quitter la cérémonie. Il y a bien des années, Me Ousmane Ngom, qui avait quitté le Parti démocratique sénégalais après un différend avec son mentor, Me Abdoulaye Wade, avait invité ce dernier à jurer publiquement sur le Coran. Bien évidemment, c’était trop léger pour ébranler le Pape du «Sopi» qui avait plus d’un tour dans son sac. Par la suite, ils se sont retrouvés. Wade est devenu président du Sénégal et Ousmane Ngom plusieurs fois ministre. Et récemment, dans l’affaire opposant Adji Sarr au leader de PASTEF, Ousmane Sonko, qui a défrayé la chronique, la masseuse, qui estime avoir été violée par ce dernier, l’a invité, au cours d’un point de presse télévisé, à jurer sur le Coran. Elle a, en contrepartie, promis de retirer sa plainte s’il jurait n’avoir jamais entretenu des rapports sexuels avec elle. Une victime de viol qui demande à son violeur de jurer qu’il ne l’a pas violée pendant que l’affaire est pendante : il ne manquait plus que ça. Sonko qui n’est pas né de la dernière pluie n’est pas entré dans ce jeu au dessein flou. Et il ne fallait même pas être expert pour comprendre que le patriote en chef ne se prêterait jamais à ce jeu à la limite absurde. Parce que d’abord, il ne revient pas à l’accusateur de demander à l’accusé de jurer et en plus, ce n’est pas à l’opinion de juger, mais à la justice. La multiplication des serments entraîne parfois le mensonge qui est interdit lorsqu’il est accompagné d’un serment. Dans la sourate Al-Maidah (la table servie), verset 89, il est mentionné : «Allah ne vous tient pas rigueur de ne pas respecter les serments que vous prenez à la légère, mais Il vous punit pour ne pas respecter ce que vous avez eu l’intention d’exécuter. L’expiation de cette faute est de nourrir dix pauvres de ce dont vous nourrissez habituellement vos familles, ou de les habiller, ou de libérer un esclave. Que celui qui n’en trouve pas les moyens jeûne trois jours. Voilà l’expiation pour vos serments, lorsque vous avez juré. Et respectez vos serments.» A force de jurer, on engendre quelques doutes à la vérité. Shakespeare a écrit que «tout homme qui jure et qui ment est un traître et mérite d’être pendu». Et si on le suivait dans sa logique, la planète serait vidée de millions d’individus. L’habitude de jurer expose au parjure ; ce qui est abject. Il ne faut donc jurer de rien. Ce qu’il faut, c’est changer les mauvaises habitudes, même si elles ont la peau très dure.
Par Samba Oumar FALL
Romancier sénégalais

Libé
Lundi 29 Mars 2021

Lu 719 fois

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant, Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toutes circonstances, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Dans la même rubrique :
< >

Jeudi 8 Avril 2021 - 17:00 La fin du temps des amateurs pour la NCAA