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Faut-il plus d’inflation et de dettes pour réoxygéner l’économie ? Retour sur un débat




Si les économistes du 19e siècle n’étaient pas d’accord sur le mécanisme de création de la richesse et de sa distribution, les modèles sociétales contemporains attribuent sa création à l’effort cérébral, au pouvoir des idées et surtout à la diversité des propositions au sein du débat public. Le nombre d’articles, de commentaires et de réactions sur les sujets d’avenir commun sont un indice phare témoignant du degré de l’évolution économique d’une société. C’est dans cette optique que les modèles réussis affirment leur leadership, des sociétés au sein desquelles même les avis les plus extrêmes parviennent à s’exprimer en toute liberté.
Au Maroc, le dialogue économique est avaricieux, restreint et intermittent. Ceci  n’exclut guère l’émergence de quelques exceptions. Les déclarations du Haut commissaire au plan sur les choix monétaire et budgétaire entrepris ces dernières années ainsi que la polémique qui en découle interviennent dans ce sens. Il s’insurge contre le tassement des dépenses publiques sans pour autant prôner le recours à la dette comme alternative et critique sévèrement le comportement des banques marocaines jugées “très conservatrices” et plus globalement la politique anti-inflationniste de Bank-Al-Maghrib. Et d’ajouter : “Presqu’aucun pays en voie de développement n’a une inflation inférieure à 2%, ni un déficit budgétaire inférieur à 4%. Le Maroc a besoin de plus d’inflation». De tels propos devraient dans une démocratie faire couler beaucoup d’encre et susciter des débats.
La réaction de l’autre partie sur ce sujet était timorée et allait passer presque inaperçue, avant que M. Saadani, directeur des études économiques de la CDG, ne prenne part aux discussions. Sur son passage sur le site économique LeBoursier.com, il soutient le point de vue de la Banque centrale en considérant que la politique macroéconomique menée par celle-ci est neutre et que l’évolution de l’inflation est liée à des éléments exogènes tels que le taux de change qui reste encore quasi-rigide et l’intégration marocaine à la zone euro. Et au sujet de la relance de la demande par le déficit budgétaire, il rappelle qu’une telle proposition risque d’amplifier davantage le niveau de la dette publique et des équilibres extérieurs. En revanche, il faut investir dans le renforcement de l’offre des entreprises, ajoute-t-il.
Il est donc clair que le clivage entre les deux positions est fondé essentiellement sur des assises théoriques pro et anti-kéynésiennes, des positions qu’il faut traiter en toute objectivité.
En économie, il n’y a pas qu’une seule issue possible
Il va sans dire que l’effort d’investissement entrepris ces 15 dernières années, majoritairement de l’Etat, a essuyé un échec cuisant, le Mémorandum de la Banque mondiale en la matière en est la preuve irréfutable. Sur ce point, on ne peut que soutenir la position de M. Saadani. Toutefois, ce sont les prolongements de cette conclusion qu’il faudrait débattre.
Dire que le handicap majeur de l’économie marocaine est dû exclusivement à l’offre, c’est en quelque sorte se proclamer hostile à la relance par la dette ou par le déficit et partisan de l’austérité budgétaire et de la dérégulation du marché du travail avec tout ce qui en découle en termes de précarité et de paupérisation des classes moyennes. De tels mesures ont déroulé le tapis à l’arrivée des idées extrêmes.
Aujourd’hui, nombreux sont les économistes qui s’opposent à ce genre de raisonnement. D’abord parce que nous vivons dans l’ère de la robotisation où la production abonde, ce n’est plus l’offre qui tarabuste les entreprises mais c’est plutôt le débouché. Ensuite, parce qu’en économie, les mêmes effets peuvent avoir des conséquences différentes, tout dépend du contexte, des rapports de force et du mode de régulation approprié à chaque époque. Par exemple, la flexibilisation du marché du travail au Royaume-Uni a pu baisser considérablement le chômage, ce n’était pas le cas pour l’Espagne qui demeure encore loin du plein emploi. D’autant plus, et au moment où les politiques de privatisation dans le transport ont connu partout dans le monde un succès retentissant, la SNCF Suisse, tout en préférant rester majoritairement détenue par l’Etat, devance tous ses pairs d’Europe. Elle est aujourd’hui à la tête des réseaux ferroviaires les plus performants au monde. Ceci ne veut en aucun cas dire que l’entreprise publique est le meilleur choix possible mais seulement qu’elle est une alternative parmi d’autres. En économie, il n’y a pas qu’une seule issue possible.
Et si le grand problème de la dette qui inquiète nos deux interlocuteurs fait partie de la solution !
Dans son traité d’économie hérétique, récemment publié aux éditions Pluriel, Thomas Porcher atténue les nuances et les idées reçues au sujet de la dette. Dans un premier temps, il analyse avec frilosité la relation présumée entre la hausse des services publics et l’augmentation de la dette publique. Ce sont paradoxalement les pays les plus libéraux qui affichent les taux d’endettement les plus élevés, le Japon par exemple frôle 240% du PIB, les Etats-Unis dépassent largement les 100%. Deuxièmement, la dette publique n’affaiblit pas l’Etat ni n’évince l’acteur privé, c’est tout le contraire. L’iphone inventé par Steve Jobs n’aurait pas pu voir le jour si l’Etat américain n’avait pas investi via la dette dans l’Internet et le GPS.
Au Maroc, la dette publique comparée au PIB culmine à des niveaux sensiblement élevés mais pas autant que la dette privée des ménages et des entreprises et pourtant personne n’en parle. Au demeurant, c’est cette dernière qui devrait le plus inquiéter nos deux intervenants. En plus, les taux bas appliqués aux Etats par les marchés confirment la soutenabilité de l’actif de l’Etat. Dès lors, l’enjeu ne serait pas d’être le pays le moins endetté, sinon l’Algérie serait l’économie la plus prospère au monde, mais plutôt de transformer son endettement en un investissement dans le capital immatériel. C’est de cette manière qu’on amorcera la relance.
Cela dit, l’intervention étatique dans l’économie n’apporte pas toujours ses fruits, notamment quand les administrations et entreprises publiques sont mal gérées, et que les investissements n’ont pas pour ultime vocation la construction d’une infrastructure solide au service de l’acteur privé ou pire encore lorsque ce dernier n’est pas accompagné financièrement par une politique monétaire des acteurs financiers. Cette dernière possibilité nous renvoie directement au deuxième point de divergence.

L’inflation, ce “mal” tant attendu dans notre pays.
Pour contrecarrer les propositions expansionnistes de M.Lahlimi sur la question monétaire, M.Saadani défend une position très proche du discours officiel des institutions internationales qu’on peut résumer ainsi : primo, la Banque centrale n’est pas responsable de la faible inflation, et secundo cette dernière est administrée par le régime de change qui reste quasi-fixe et par l’intégration de l’économie nationale à la zone euro.
Ce discours, bien qu’il soit répandu dans certains milieux académiques là où le point de vue dominant prospère, il ne trouve en réalité aucune assise empirique dans un monde qui change tout le temps et en l’occurrence au Maroc.
En effet, de telles affirmations théoriques se heurtent à des faits probants: d’une part, nous avons le géant chinois qui a réussi son décollage économique avec une inflation à deux chiffres tout en gardant sa parité quasi-fixe, et dans l’autre sens, nombreux sont les pays moins intégrés dans le commerce mondial pour lesquels l’inflation reste minime. La corrélation entre ces éléments paraît très controversée.
Visiblement, c’est ce type de raisonnement qui a acculé M. Saadani à annoncer que la politique de la Banque centrale est neutre, une opinion sur laquelle même les décideurs de cette institution seraient en désaccord. En affirmant cela, il dénie l’influence du contexte économique et social sur les décisions monétaires de BAM. Est-ce que par exemple avec des niveaux inquiétants des créances en souffrance, BAM doit-elle rester neutre ? Est-ce qu’avec des chiffres d’inégalités vertigineux, décrits par OXFAM comme étant les plus élevés de l’Afrique du Nord, la Banque centrale a-t-elle vraiment été neutre ?
En réalité, la politique monétaire ne dépend pas uniquement du contexte économique mais aussi des rapports de force au sein de l’économie. Aujourd’hui avec des taux d’inflation inférieurs à 3% causés en grande partie par une croissance infime du crédit bancaire, l’économie restera délibérément stagnante autour d’une croissance annuelle inférieure à 4%. Il est donc clair que dans ce cas de figure, la création monétaire ne peut nullement contribuer à l’essor d’une classe moyenne novatrice et pionnière de la transformation digitale, à la redistribution du travail et des richesses ou à un déplacement de la main-d’œuvre des secteurs traditionnels vers les secteurs économiques en voie de développement. Ce sont les raisons qui font que l’effort d’investissement restera toujours vain et la richesse demeurera mal répartie. Tant mieux, nos richards abhorrent l’agitation.

Classement mondial des compagnies de chemin de fer
https://www.bcg.com/publications/2017/transportation-travel-tourism-2017-european-railway-performance-index.aspx

Déclaration d’Ahmed Lahlimi
https://www.medias24.com/MAROC/ECONOMIE/ECONOMIE/189178-Lahlimi-appelle-a-ouvrir-le-robinet-du-credit-pour-relancer-la-croissance.html

Propos de Youssef Saadani
http://www.leboursier.ma/Actus/3626/2019/01/23/Debat.-Faut-il-lacher-l-inflation-et-le-deficit-budgetaire-pour-booster-la-croissance.html

Par Youssef Mahassin
Jeudi 7 Février 2019

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