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Coronavirus et résilience des religions




Coronavirus et résilience des religions
Le nouvel antéchrist du moment a un nom suffisamment égrené que même les enfants le connaissent bien : coronavirus. Ce dernier est devenu par un destin funeste la nouvelle star planétaire de Pékin à New York en passant par Paris, Madrid, Lourdes, Le Vatican, La Mecque ou Médine.  
Covid-19, de son nom scientifique, s’invite partout malgré la fermeture des frontières. Tel un hôte malvenu, il pousse les portes de nos sociétés et s’introduit pour le plus grand malheur de tous. Notre économie mondialisée tremble à son passage, nos bourses sont fébriles, nos hôpitaux assaillis, nos écoles fermées, nos politiques dépassés, nos foyers anxieux.
Le combattre n’est plus la seule affaire des responsables politiques, des gouvernements. Cela passe aussi par l’adoption de gestes sanitaires quotidiens responsables, par une prise de conscience individuelle, par le civisme, la discipline et la solidarité, lesquels sont parfois mis à mal par des comportements irrationnels, voire égoïstes à en juger par certaines scènes dans des supermarchés vidés de leurs rayons : le papier toilette serait devenu l’arme ultime contre le coronavirus. Ajouter l’hystérie ne peut qu’accélérer une psychose propice à la contagion.
L’arsenal des mesures-barrière est pris très au sérieux par les différents représentants des grandes religions pour protéger les fidèles et endiguer le Covid-19 devenu l’ennemi commun, la bête biblique du moment.
En France, le grand rassemblement de la Porte Ouverte Chrétienne à Mulhouse avec quelque 2000 fidèles à la mi-février a généré la contamination d’une dizaine de personnes en lien avec cet événement.
Dès lors des mesures de limitation de tels rassemblements propices à la promiscuité et donc à la contagion s’imposaient.
En un mois à peine, le Covid-19 a accéléré la courbe exponentielle du nombre de ses victimes, contaminées ou décédées notamment en Europe où des mesures exceptionnelles de confinement, fermeture des établissements scolaires et autres activités «non indispensables», ont été décidées en Italie, en France, en Belgique,... Autant de mesures draconiennes pour nos sociétés mais nécessaires pour préserver les personnes et ralentir la progression de ce virus qui ne semble plus désormais être un danger pour les seuls immuno-déprimés (personnes âgées, nourrissons …).
Face à la pandémie, les autorités religieuses ont dû elles-aussi s’adapter et prendre en considération un contexte inédit. Christianisme, Judaïsme, Islam … tous ont dû faire preuve de résilience et adapter leurs rituels ou pratiques quotidiennes pour préserver leurs fidèles et éviter la propagation du coronavirus.
En France, l’Eglise a emboîté le pas :  suspension des messes, de la communion eucharistique et de la distribution de vin aux fidèles.
A Lourdes, fermeture des bassins de la Grotte Massabielle où près de 350.000 personnes s’immergent chaque année, mise en place de distributeurs de gel hydroalcoolique, dans la chapelle de la Réconciliation, limitation des fidèles dans la basilique Saint-Pie X, bénitiers vidés, annulation d’un pèlerinage d’enfants handicapés prévu en avril prochain...
Même le Pape a dû faire preuve de prudence et de pragmatisme face à l’épidémie de coronavirus Covid-19 : célébration de l’Angélus en vidéo depuis la Bibliothèque apostolique le 8 mars devant une foule très clairsemée, annonce le 15 mars des retransmissions des audiences générales du Saint Père sur le site officiel Vatican News et fait inédit … célébrations liturgiques de la semaine pascale en avril “sans la présence physique des fidèles”. Même à l’église du Saint-Sépulcre, certains remplacent le baiser et se contentent désormais de toucher les pierres vénérées.
Les autorités israélites ont suivi le pas en France et à l’étranger :  suspension des embrassades des personnes et livres de prières, des Mezouzoth et des Sifré-Torah, offices raccourcis et limités à 100 personnes, report des mariages ou limitation du nombre des participants, interdiction de la «Tahara», le rite de purification du corps des défunts en cas de coronavirus… A Jérusalem, les fidèles juifs évitent désormais le baiser du Mur des Lamentations…
Côté musulmans, les consignes sanitaires ont été largement relayées dans les mosquées par le CFCM et la Grande Mosquée de Paris : suspension de l’office du vendredi (jumu’a), fermeture des mosquées …Une révolution pour la deuxième religion de France. L’Iran chiite qui a payé un lourd tribut au coronavirus a pris des mesures drastiques similaires bien avant la France en y ajoutant récemment la fermeture du sanctuaire de Machhad, première ville sainte du pays.  
L’Arabie Saoudite a suspendu la Omra (Petit pèlerinage). Les images de la Grande Mosquée de La Mecque vidée et les quelques pèlerins portant masques et gants a généré une onde de choc planétaire. La tenue fin juillet du grand pèlerinage, le hadj, réunissant chaque année quelque 3 millions de pèlerins dans le plus grand sanctuaire mondial semble compromise.  
La pandémie désormais mondiale touche 173 pays, avec un bilan provisoire de plusieurs centaines de milliers de cas d’infection et quelques milliers de morts. La France a renforcé ses mesures dès le 17 mars : déplacements réduits, fermeture des frontières de l’UE, report des municipales à l’instar de ses voisins. C’est la fonction et l’essence même des religions que d’exorciser le mal par les prières mais face à un covid-19 inexorable mais pas irréductible, elles jouent un rôle majeur en exhortant leurs fidèles à une pratique responsable, à éviter les rassemblements, à prier à la maison, à suivre les préconisations sanitaires. A faire une religion de ces dernières ! Récemment, la revue américaine Newsweek, évoquant la crise planétaire du Covid-19, soulignait que le Prophète Sidna Mohammed était un précurseur en matière d’hygiène et de quarantaine lors d’une pandémie, et cela il y a déjà 14 siècles ! A méditer quand on voit le retard de la recherche médicale, de la prévention ainsi que l’état pathétique des hôpitaux dans l’ère arabo-musulmane !
Dans son étymologie latine, la religion est censée «relier» les hommes à Dieu. Et si la religion était aussi rapprochement entre les hommes au-delà de leurs différences ? Si elle devenait un levier pour faire front commun, faire « communion » face à l’adversité, tout en incitant aux mesures de distanciation sociales, primordiales pour endiguer ce mal ? «La difficulté est, certes, avec la facilité», proclame le Coran. Mais on ne peut conjurer le mal avec la seule résignation ou posture fataliste. De l’action et de la volonté découle le salut. La Tradition musulmane nous relate un événement symbolique à maints égards. Un jour, le Prophète remarquant qu’un bédouin quittait son chameau sans l’attacher, l’interpela : «Pourquoi ne pas attacher ton chameau?» Le bédouin répondit : «Je mets ma confiance en Dieu». Le Prophète lui rétorqua alors : «Attache d’abord ton chameau, puis met ta confiance en Dieu».
Le coronavirus est une épreuve collective et les religions peuvent apporter leur lot de consolation et d’espoir. Elles peuvent être vecteur de résilience, alliance du civisme, de la foi et de la fraternité universelle. Une foi utile en ces temps obscurs. Après tout, comme dit l’adage : «C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière».

* Historien, auteur notamment de Dictionnaire de l’islamophobie et Mission Djihad

Par Kamel MEZITI *
Lundi 30 Mars 2020

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