Chômage et emploi : Risque évident de fausser la donne

Le HCP opte pour une méthodologie invisibilisant certaines catégories


Hassan Bentaleb
Mercredi 6 Mai 2026

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Le Maroc s’apprête à franchir un tournant statistique majeur avec le lancement de l’Enquête Ménages sur l’Occupation (EMO 2026), appelée à remplacer l’Enquête Nationale sur l’Emploi (ENE). Présentée comme une réforme technique visant à aligner les indicateurs nationaux sur les standards internationaux, cette refonte dépasse en réalité la simple mise à jour méthodologique. Elle redéfinit en profondeur ce que signifie «travailler», «chercher un emploi» ou encore «être sous-utilisé» dans l’économie marocaine. Une ambition louable, mais qui n’est pas sans zones d’ombre.

Derrière le vernis de la modernisation se joue une transformation silencieuse des catégories statistiques, avec des effets potentiellement décisifs sur la lecture du marché du travail. Car en matière d’emploi, changer les définitions revient souvent à changer la réalité mesurée.
 
Une redéfinition conceptuelle qui reconfigure la réalité
 
Le cœur de la réforme réside dans une redéfinition stricte de l’emploi, désormais limité aux activités rémunérées ou à but lucratif. Ce choix, conforme aux normes du Bureau international du travail, exclut de facto toute une frange d’activités non marchandes, notamment dans le monde rural. Les agricultrices familiales, les aides domestiques non rémunérées ou les travailleurs de subsistance risquent ainsi de disparaître des statistiques de l’emploi.

Ce basculement pose une question de fond : que devient la reconnaissance statistique du travail invisible ? Dans un pays où l’économie informelle et les solidarités familiales jouent un rôle structurant, cette exclusion pourrait conduire à une sous-estimation de la contribution réelle de certaines catégories, en particulier les femmes rurales.

Autre inflexion majeure : la redéfinition du chômage selon un critère strict, excluant les individus disponibles mais ne recherchant pas activement un emploi. Cette approche affine la mesure du chômage immédiat, mais elle tend aussi à invisibiliser des formes de découragement largement répandues. Dans un contexte où les réseaux d’accès à l’emploi sont souvent informels et où les perspectives peuvent sembler bloquées, ne pas chercher activement un travail ne signifie pas nécessairement être hors du marché.

En contrepartie, l’EMO introduit une batterie d’indicateurs sur la sous-utilisation de la main-d’œuvre : sous-emploi, main-d’œuvre potentielle, taux combinés. Une avancée indéniable qui permet de mieux capter les zones grises du marché du travail. Mais cette sophistication statistique a un coût : elle complexifie la lecture globale et rompt avec des décennies de séries comparables issues de l’ENE.
 
Une rupture de comparabilité aux effets politiques
 
C’est l’un des enjeux les plus sensibles de cette réforme : la rupture avec les séries historiques. En modifiant les définitions fondamentales, l’EMO rend difficile toute comparaison directe avec les données passées. Autrement dit, il devient délicat de dire si le chômage augmente ou diminue sur le long terme.

Cette discontinuité n’est pas anodine. Elle oblige les décideurs, les chercheurs et les journalistes à recontextualiser chaque chiffre, au risque de brouiller le débat public. Dans un pays où les statistiques officielles sont déjà parfois perçues avec scepticisme, cette transition pourrait alimenter la confusion, voire la défiance.
Plus fondamentalement, elle interroge le rapport entre production statistique et pilotage politique. Une donnée plus précise est-elle toujours plus utile si elle empêche de suivre les tendances dans le temps ? La question reste ouverte.
 
Une montée en puissance méthodologique
 
Sur le plan technique, l’EMO marque néanmoins un progrès indiscutable. L’échantillon passe de 90.000 à 135.000 ménages, offrant une meilleure représentativité, notamment à l’échelle territoriale. Cette granularité accrue est particulièrement attendue dans un pays marqué par de fortes disparités régionales.

Le nouveau dispositif introduit également un système de rotation des ménages, permettant un suivi longitudinal partiel. Cette innovation ouvre la voie à une analyse plus fine des trajectoires individuelles et des dynamiques saisonnières, essentielles dans des secteurs comme l’agriculture ou le tourisme.
Mais cette montée en puissance soulève aussi des interrogations. D’une part, elle implique un coût financier et logistique non négligeable. D’autre part, elle renforce les exigences en matière de transparence. Car plus les méthodes sont complexes, plus leur opacité peut nourrir la suspicion.
Dans ce contexte, la crédibilité de l’EMO dépendra largement de la capacité des institutions à expliciter leurs choix méthodologiques, à documenter les biais éventuels et à rendre les données accessibles aux chercheurs indépendants.
 
Un enrichissement thématique encore incomplet
 
L’un des apports les plus prometteurs de l’EMO réside dans l’élargissement de son champ d’analyse. L’enquête ne se limite plus à mesurer l’emploi et le chômage, mais s’intéresse aussi à l’informalité, à l’accès au marché du travail, à la formation continue ou encore aux obstacles structurels liés au genre, à l’âge ou au territoire.
Cette approche multidimensionnelle répond aux transformations profondes du marché du travail marocain, marqué par la précarité, la fragmentation et l’essor du numérique. Elle rapproche également l’EMO de grandes enquêtes internationales, en intégrant des indicateurs plus qualitatifs.

Cependant, cet enrichissement reste partiel. Certains aspects clés demeurent peu explorés, notamment la qualité de l’emploi : niveau de rémunération, stabilité des contrats, accès à la protection sociale. De même, les enjeux liés aux compétences, à la transition écologique ou à la migration sont encore peu intégrés.
Or, dans un contexte de chômage élevé des jeunes et de mutations économiques rapides, ces dimensions sont essentielles pour éclairer les politiques publiques. Sans elles, le risque est de produire une photographie plus détaillée, mais toujours incomplète.
 
Une réforme nécessaire, mais à double tranchant
 
Au final, l’EMO 2026 apparaît comme une réforme ambitieuse, qui modernise en profondeur l’appareil statistique marocain. Elle offre des outils plus fins pour analyser un marché du travail complexe, et ouvre la voie à une meilleure compréhension des formes invisibles de précarité.

Mais cette avancée s’accompagne de défis majeurs. La rupture de comparabilité, la complexification des indicateurs et les angles morts persistants appellent à une vigilance accrue. Car une statistique plus sophistiquée n’est utile que si elle reste lisible, crédible et mobilisable.

Plus que jamais, l’enjeu dépasse la production de données. Il s’agit de transformer ces données en connaissance, puis en action. Sans cela, l’EMO risque de rester un instrument technique de plus, là où elle pourrait devenir un levier stratégique pour repenser les politiques de l’emploi au Maroc.

Hassan Bentaleb

Hassan Bentaleb
Mercredi 6 Mai 2026
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