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Le 7 avril de chaque année, le monde s'arrête le temps d'une journée pour célébrer la santé comme droit universel et fondamental. Au Maroc, cette édition 2026 de la Journée mondiale de la santé coïncide avec une annonce gouvernementale qui se veut triomphante: l'achèvement du programme de réhabilitation de 1.400 établissements de soins de santé primaires, pour un investissement dépassant les 6,4 milliards de dirhams. Des chiffres impressionnants, une communication soignée, des communiqués flatteurs. Mais derrière cette façade rutilante, une question lancinante demeure, celle que se pose chaque matin le citoyen lambda en poussant la porte d'un centre de santé de quartier ou de douar : y a-t-il enfin quelqu'un pour me soigner ?
Soyons justes et commençons par rendre à César ce qui lui appartient, car l'honnêteté intellectuelle l'exige. Ce programme mérite, dans une certaine mesure, d'être salué.
Réhabiliter 1.400 établissements répartis sur les douze régions du Royaume, des plaines du Souss aux hauteurs de l'Atlas, des confins de Dakhla aux faubourgs de Casablanca, constitue un effort logistique et financier qui ne peut être balayé d'un revers de main. Plus de vingt millions de citoyens sont, selon le ministère, concernés par cette opération. L'intention affichée — rapprocher les soins des populations les plus éloignées et réduire la pression sur les grands hôpitaux — s'inscrit dans une logique sanitaire cohérente, en phase avec les ambitions de la couverture sanitaire universelle à l'horizon 2030. Il serait de mauvaise foi de ne pas le reconnaître.
Cela dit, la bonne foi a ses limites, et le citoyen marocain a depuis longtemps appris à distinguer l'annonce de la réalité. Car ce que le communiqué ministériel célèbre avec tant d'enthousiasme, c'est essentiellement une œuvre de maçonnerie et d'informatique. Les travaux réalisés portent, nous dit-on, sur l'amélioration des infrastructures, la modernisation des équipements médicaux et le renforcement de la transformation numérique. Des murs rénovés, des écrans installés, des systèmes d'information généralisés. Fort bien. Mais soigne-t-on les malades avec des cloisons fraîchement peintes? Etablit-on un diagnostic avec une belle interface numérique en l'absence du médecin qui devrait l'interpréter? La réponse est non, et tout le monde le sait, à commencer par ceux qui ont conçu ce programme.
Le mal profond qui ronge les établissements de soins de santé primaires au Maroc n'est pas structurel, il est humain. Fondamentalement et irréductiblement humain. La désertification médicale de ces centres est un secret de polichinelle que même les rapports officiels peinent à dissimuler. Des médecins généralistes en nombre insuffisant, des infirmiers surchargés, des sages-femmes aux abonnés absents dans les zones rurales, des spécialistes inexistants — voilà la réalité quotidienne que vivent des millions de Marocains. Et cette réalité a un visage. C'est celui de cet homme, de cette femme, de cet enfant qui attend depuis ce matin dans un centre quelque part entre Béni Mellal et Azilal, entre Guelmim et Tan-Tan, entre les quartiers populaires de Casablanca et les ruelles oubliées de Fès. Il attendra peut-être jusqu'au soir, avant de repartir sans avoir été vu, sans avoir été soigné, avec un bout de papier qui l'envoie plus loin, toujours plus loin, vers un hôpital provincial, puis vers un CHU non parce que son état le nécessitait cliniquement, mais parce que le centre de proximité était dans l'incapacité matérielle et humaine de le prendre en charge. Le mot « primaire », dans l'esprit du citoyen marocain, ne renvoie plus à la médecine de premier recours, ce pilier fondamental de tout système de santé performant. Il est devenu synonyme de renvoi systématique, de porte tournante vers des structures déjà saturées, de médecine au rabais pour ceux qui n'ont pas les moyens de s'offrir une clinique privée.
Il y a dans cette équation une ironie presque cruelle. On parle de modernisation des équipements médicaux, présentée comme l'un des piliers de ce programme. L'affirmation mérite que l'on s'y attarde, car elle est révélatrice de la rhétorique gouvernementale dans ce qu'elle a de plus habile et de plus trompeur. Moderniser suppose qu'il existait, avant l'intervention, quelque chose à moderniser. Or qui connaît la réalité de ces centres de santé primaires sait qu'ils partaient, pour nombre d'entre eux, d'un quasi-néant équipementiel.
Mais plus fondamentalement encore, de quel équipement sophistiqué a-t-on réellement besoin dans une structure de soins primaires? La médecine de premier recours ne requiert pas de scanner, ni de bloc opératoire de pointe. Elle requiert un stéthoscope, un tensiomètre, un glucomètre, quelques instruments de base — et surtout, surtout, un médecin compétent et présent pour les utiliser. L'équipement sans le médecin n'est qu'une vitrine médicale, belle à photographier pour les inaugurations, inutile pour le patient qui souffre.
Il est par ailleurs édifiant de constater que le programme se targue de la généralisation du dossier médical électronique comme d'une avancée majeure. Sans doute. Mais un dossier médical électronique sans médecin pour le remplir n'est qu'un formulaire vide, une modernité de façade qui ne soigne pas la fièvre d'un enfant ni ne surveille le diabète d'une femme de soixante ans dans un village de l'arrière-pays. La transformation numérique, dans ce contexte, ressemble davantage à un alibi technologique qu'à une réponse médicale sérieuse.
On nous parle également d'amélioration de la satisfaction des usagers, de renforcement du suivi de la santé de la mère et de l'enfant, de meilleure prise en charge des maladies chroniques. Des objectifs louables, encore une fois. Mais comment les atteindre sans résoudre préalablement l'équation des ressources humaines? Comment améliorer le suivi prénatal dans des zones où la sage-femme n'est présente que deux jours par semaine, voire moins? Comment gérer l'hypertension artérielle ou le diabète de type 2 dans un centre qui ne dispose pas en permanence d'un médecin capable de prescrire, d'ajuster, de suivre ?
Ce programme, aussi ambitieux soit-il dans son enveloppe financière, illustre une tendance lourde de la politique de santé marocaine : la préférence pour l'investissement visible sur l'investissement efficace. Un bâtiment rénové se photographie, se communique, s'inaugure en grande pompe. Un médecin formé, bien rémunéré, motivé et maintenu dans son poste rural pendant dix ans, cela ne fait pas la une des journaux, mais c'est infiniment plus utile. Le gouvernement a choisi l'esthétique de la réforme plutôt que sa substance, et ce choix aura des conséquences sanitaires que ne pourront masquer ni les chiffres ni les cérémonies d'inauguration.
En ce 7 avril, Journée mondiale de la santé, il serait tentant de conclure sur une note d'espoir convenu. Mais le journalisme honnête exige autre chose. Il exige de dire que tant que la question des ressources humaines médicales ne sera pas placée au centre de la politique de santé nationale, avec la même vigueur et le même niveau d'investissement que celui consacré au béton et aux logiciels, les Marocains les plus vulnérables continueront de faire de longs trajets vers des hôpitaux engorgés, de remplir des salles d'attente interminables, et de recevoir des soins que leur quartier ou leur village aurait dû être en mesure de leur prodiguer. Les murs sont propres, désormais. Il ne reste plus qu'à trouver ceux qui soigneront derrière eux.
Mehdi Ouassat
Soyons justes et commençons par rendre à César ce qui lui appartient, car l'honnêteté intellectuelle l'exige. Ce programme mérite, dans une certaine mesure, d'être salué.
Réhabiliter 1.400 établissements répartis sur les douze régions du Royaume, des plaines du Souss aux hauteurs de l'Atlas, des confins de Dakhla aux faubourgs de Casablanca, constitue un effort logistique et financier qui ne peut être balayé d'un revers de main. Plus de vingt millions de citoyens sont, selon le ministère, concernés par cette opération. L'intention affichée — rapprocher les soins des populations les plus éloignées et réduire la pression sur les grands hôpitaux — s'inscrit dans une logique sanitaire cohérente, en phase avec les ambitions de la couverture sanitaire universelle à l'horizon 2030. Il serait de mauvaise foi de ne pas le reconnaître.
Cela dit, la bonne foi a ses limites, et le citoyen marocain a depuis longtemps appris à distinguer l'annonce de la réalité. Car ce que le communiqué ministériel célèbre avec tant d'enthousiasme, c'est essentiellement une œuvre de maçonnerie et d'informatique. Les travaux réalisés portent, nous dit-on, sur l'amélioration des infrastructures, la modernisation des équipements médicaux et le renforcement de la transformation numérique. Des murs rénovés, des écrans installés, des systèmes d'information généralisés. Fort bien. Mais soigne-t-on les malades avec des cloisons fraîchement peintes? Etablit-on un diagnostic avec une belle interface numérique en l'absence du médecin qui devrait l'interpréter? La réponse est non, et tout le monde le sait, à commencer par ceux qui ont conçu ce programme.
Le mal profond qui ronge les établissements de soins de santé primaires au Maroc n'est pas structurel, il est humain. Fondamentalement et irréductiblement humain. La désertification médicale de ces centres est un secret de polichinelle que même les rapports officiels peinent à dissimuler. Des médecins généralistes en nombre insuffisant, des infirmiers surchargés, des sages-femmes aux abonnés absents dans les zones rurales, des spécialistes inexistants — voilà la réalité quotidienne que vivent des millions de Marocains. Et cette réalité a un visage. C'est celui de cet homme, de cette femme, de cet enfant qui attend depuis ce matin dans un centre quelque part entre Béni Mellal et Azilal, entre Guelmim et Tan-Tan, entre les quartiers populaires de Casablanca et les ruelles oubliées de Fès. Il attendra peut-être jusqu'au soir, avant de repartir sans avoir été vu, sans avoir été soigné, avec un bout de papier qui l'envoie plus loin, toujours plus loin, vers un hôpital provincial, puis vers un CHU non parce que son état le nécessitait cliniquement, mais parce que le centre de proximité était dans l'incapacité matérielle et humaine de le prendre en charge. Le mot « primaire », dans l'esprit du citoyen marocain, ne renvoie plus à la médecine de premier recours, ce pilier fondamental de tout système de santé performant. Il est devenu synonyme de renvoi systématique, de porte tournante vers des structures déjà saturées, de médecine au rabais pour ceux qui n'ont pas les moyens de s'offrir une clinique privée.
Il y a dans cette équation une ironie presque cruelle. On parle de modernisation des équipements médicaux, présentée comme l'un des piliers de ce programme. L'affirmation mérite que l'on s'y attarde, car elle est révélatrice de la rhétorique gouvernementale dans ce qu'elle a de plus habile et de plus trompeur. Moderniser suppose qu'il existait, avant l'intervention, quelque chose à moderniser. Or qui connaît la réalité de ces centres de santé primaires sait qu'ils partaient, pour nombre d'entre eux, d'un quasi-néant équipementiel.
Mais plus fondamentalement encore, de quel équipement sophistiqué a-t-on réellement besoin dans une structure de soins primaires? La médecine de premier recours ne requiert pas de scanner, ni de bloc opératoire de pointe. Elle requiert un stéthoscope, un tensiomètre, un glucomètre, quelques instruments de base — et surtout, surtout, un médecin compétent et présent pour les utiliser. L'équipement sans le médecin n'est qu'une vitrine médicale, belle à photographier pour les inaugurations, inutile pour le patient qui souffre.
Des murs rénovés, des écrans installés, des systèmes d'information généralisés. Fort bien. Mais soigne-t-on les malades avec des cloisons fraîchement peintes ? Etablit-on un diagnostic avec une belle interface numérique en l'absence du médecin qui devrait l'interpréter ? La réponse est non, et tout le monde le sait, à commencer par ceux qui ont conçu ce programmeC'est précisément sur ce point que la communication gouvernementale atteint ses limites les plus révélatrices. En mettant en avant des chiffres d'investissement colossaux et des réalisations infrastructurelles spectaculaires, le ministère esquive habilement la question centrale : quelle est la densité médicale réelle dans ces établissements réhabilités? Combien de médecins supplémentaires ont été affectés? Combien de postes budgétaires ont été ouverts? Combien de professionnels de santé ont bénéficié d'une formation continue concrète et mesurable? Le communiqué est encore une fois d'un silence assourdissant sur ces points, et ce silence en dit plus long que tous les milliards annoncés.
Il est par ailleurs édifiant de constater que le programme se targue de la généralisation du dossier médical électronique comme d'une avancée majeure. Sans doute. Mais un dossier médical électronique sans médecin pour le remplir n'est qu'un formulaire vide, une modernité de façade qui ne soigne pas la fièvre d'un enfant ni ne surveille le diabète d'une femme de soixante ans dans un village de l'arrière-pays. La transformation numérique, dans ce contexte, ressemble davantage à un alibi technologique qu'à une réponse médicale sérieuse.
On nous parle également d'amélioration de la satisfaction des usagers, de renforcement du suivi de la santé de la mère et de l'enfant, de meilleure prise en charge des maladies chroniques. Des objectifs louables, encore une fois. Mais comment les atteindre sans résoudre préalablement l'équation des ressources humaines? Comment améliorer le suivi prénatal dans des zones où la sage-femme n'est présente que deux jours par semaine, voire moins? Comment gérer l'hypertension artérielle ou le diabète de type 2 dans un centre qui ne dispose pas en permanence d'un médecin capable de prescrire, d'ajuster, de suivre ?
Ce programme, aussi ambitieux soit-il dans son enveloppe financière, illustre une tendance lourde de la politique de santé marocaine : la préférence pour l'investissement visible sur l'investissement efficace. Un bâtiment rénové se photographie, se communique, s'inaugure en grande pompe. Un médecin formé, bien rémunéré, motivé et maintenu dans son poste rural pendant dix ans, cela ne fait pas la une des journaux, mais c'est infiniment plus utile. Le gouvernement a choisi l'esthétique de la réforme plutôt que sa substance, et ce choix aura des conséquences sanitaires que ne pourront masquer ni les chiffres ni les cérémonies d'inauguration.
En ce 7 avril, Journée mondiale de la santé, il serait tentant de conclure sur une note d'espoir convenu. Mais le journalisme honnête exige autre chose. Il exige de dire que tant que la question des ressources humaines médicales ne sera pas placée au centre de la politique de santé nationale, avec la même vigueur et le même niveau d'investissement que celui consacré au béton et aux logiciels, les Marocains les plus vulnérables continueront de faire de longs trajets vers des hôpitaux engorgés, de remplir des salles d'attente interminables, et de recevoir des soins que leur quartier ou leur village aurait dû être en mesure de leur prodiguer. Les murs sont propres, désormais. Il ne reste plus qu'à trouver ceux qui soigneront derrière eux.
Mehdi Ouassat